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Cinéastes berlinois et viennois exilés à Hollywood

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Résumé 

La symbiose des cultures européenne et américaine a permis à Hollywood de produire les plus grands chefs-d’œuvre du cinéma : les réalisateurs venus de Berlin et de Vienne – en particulier au cours des années 1930 –, ont apporté leur savoir-faire et leur culture qu’ils ont adaptés à leur nouvel environnement. L’expressionisme allemand, la psychanalyse et l’humour viennois ont nourri les films noirs, la comédie légère ou acerbe, le mélodrame et le western.

Affiche du film Casablanca, réalisé par Michael Curtiz avec, notamment, Ingrid Bergman, Paul Henreid, Conrad Veidt et Peter Lorre, 1942. 

Affiche du film Casablanca, réalisé par Michael Curtiz avec, notamment, Ingrid Bergman, Paul Henreid, Conrad Veidt et Peter Lorre, 1942. 
Source : Wikimedia Commons

Dans les années 1920, le cinéma allemand montre la voie de la modernité : le studio UFA (Universum Film AG) à Berlin-Tempelhof, le plus vaste et le plus avancé d’Europe, réunit les plus grands talents, que ce soient le producteur Erich Pommer ou les réalisateurs Fritz Lang et Ernst Lubitsch. Les grands studios hollywoodiens, qui ont des bureaux à Berlin, cherchent à attirer les réalisateurs plus doués : la Paramount fait ainsi venir dès 1922 Ernst Lubitsch (1892-1947), qui devient le maître incontesté de la comédie élégante à l’américaine, à l’origine de la fameuse « Lubitsch touch », mais qui laissera aussi percer une satire mordante de l’Allemagne nazie dans To be or not to be. La même année 1922, la Universal fait quant à elle venir William Wyler (Wilhelm Weiller) (1902-1981) tandis que la Warner appelle en 1926 le Hongrois Michael Curtiz (1886-1962) et que, en 1927, la Fox donne un contrat à Wilhelm Murnau (1888-1931). Passé par Vienne et Berlin, Curtiz réalisera en Amérique une série de chefs-d’œuvre devenus des classiques, notamment avec l’acteur Errol Flynn, qui incarne Captain Blood en 1935 et surtout The Adventures of Robin Hood en 1938. Son film le plus célèbre reste sans doute Casablanca (1942) avec Ingrid Bergman et Humphrey Bogart. En 1930, la Paramount engage Marlene Dietrich, que Joseph von Sternberg (1894-1969) avait encouragée à quitter l’Allemagne après le succès de L’ange bleu.

D’autres encore viennent tenter leur chance en Amérique. Charles Vidor (1900-1959) s’y installe ainsi en 1924 et y réalise en 1946 l’inoubliable Gilda avec Rita Hayworth ; Fred Zinnemann (1907-1997), le futur auteur du Train sifflera trois fois (1952) avec Gary Cooper, quitte de même Berlin en 1929 pour Paris avant de rejoindre Hollywood en 1934.

Au début des années 1930 le cinéma américain prend définitivement le dessus. Les grands studios, grâce au pouvoir accru des banques, contrôlent production, distribution et circuits d’exploitation, ce qui ouvre un marché international d’une ampleur inégalée. En même temps, ils connaissent un foisonnement et une éclosion exceptionnels, grâce à l’apport d’une seconde vague d’immigration – bien plus importante – venant de l’Allemagne nazie à partir de 1933 puis de l’Autriche occupée.

Dès mars 1933, au lendemain du discours de Goebbels, le studio UFA annule les contrats de la plupart des Juifs qui y travaillaient. Entre un et deux milliers de personnes travaillant dans les métiers du cinéma (réalisateurs, acteurs et techniciens) sont contraints à l’exil hollywoodien, après, pour certains d’entre eux, un passage par Paris (Robert Wiene, l’auteur du Cabinet du docteur Caligari, y meurt d’ailleurs en 1938). Ceux qui ne partent pas sont arrêtés : l’acteur Kurt Gerron (1897-1944), qui jouait le propriétaire du cabaret dans L’ange bleu, est déporté au camp de Theresienstadt – dont il doit réaliser le film de propagande – avant d’être exterminé à Auschwitz, où meurt également le poète et producteur de cinéma Moritz Seeler (1896-1942). Billy Wilder (1906-2002), le réalisateur de Certains l’aiment chaud, qui a perdu toute sa famille dans les camps, dira : « Il y a les optimistes et les pessimistes. Les premiers ont fini gazés, les autres ont une piscine à Beverly Hills. »

Avec l’avènement du nazisme, le cinéma allemand se voit ainsi privé de ses plus grands représentants, comme Fritz Lang (1890-1976) ou Joseph Mankiewicz (1909-1993), né aux États-Unis mais parti se former à Berlin où il traduisait les intertitres en anglais pour la UFA. L’Autrichien Otto Preminger (1905-1986), réalisateur de Laura (1944) avec Gene Tierney, quitte lui aussi Vienne en 1935 à l’invitation de la Fox, suivant de peu Robert Siodmak (1900-1973), auteur notamment de films noirs (Les Tueurs en 1946 ; Passion fatale en 1949) et qui retournera en Allemagne après-guerre sans succès. Partent également Douglas Sirk (1897-1987), dont la femme était juive, et Billy Wilder, maître de la comédie sur des thèmes de société parfois subversifs (après Sept ans de réflexion en 1955, Certains l’aiment chaud en 1959, One, two, three en 1961) mais aussi auteur de films tragiques (Sunset Boulevard en 1950, Le gouffre aux chimères en 1951).

À cette liste, qui résume à elle seule l’âge d’or du cinéma américain, on peut ajouter les noms d’exilés moins célèbres comme Curtis (Kurt) Bernhardt (1899-1981), auteur de Sirocco avec Humphrey Bogart, William Dieterle (1893-1972) et Henrik Galeen (1881-1949), tombé dans l’oubli après son exil. D’autres enfin n’ont fait que séjourner aux États-Unis, comme Max Ophüls (1902-1957) – qui retourne à Paris en 1950 –, ou Alexandre Korda (1893-1956), qui s’installe finalement à Londres.

À côté des metteurs en scène, il faut signaler les chefs opérateurs Eugen Schüfftan (1893-1977), l’inventeur de « l’effet Schüfftan » utilisé dans Metropolis, et Karl Freund (1890-1969), ainsi que de nombreux compositeurs de musique de films, dont Friedrich Holländer, l’auteur des chansons de L’ange bleu. Les acteurs, pour des questions de langue, ont eu plus de mal à se faire une place : hors des cas d’Ingrid Bergman, qui part en 1939, de Peter Lorre (1904-1964) et de Hedy Lamarr (1914-2000), ils ont souvent été réduits à accepter – ironie du sort – des rôles de nazis, notamment après l’entrée en guerre des États-Unis en 1941. Conrad Veidt (1893-1943), qui s’était rendu célèbre dans le rôle principal du somnambule dans Le cabinet du docteur Caligari, joue ainsi un major allemand dans Casablanca, qui réunit d’autres exilés comme Peter Lorre, Paul Henreid et Marcel Dalio.

Beaucoup de réalisateurs ont connu bien des difficultés pour faire accepter leurs projets aux États-Unis. Même Fritz Lang, arrivé en 1934, reste ainsi deux ans sans travail avant le succès de son film Fury (1936) ; celui-ci analyse la fureur incontrôlée d’une foule qui veut lyncher un innocent (Spencer Tracy), ce que l’on peut voir comme une transposition du nazisme. L’auteur de Metropolis et de M le maudit, sous contrat avec la MGM, ne retrouvera jamais le statut qui avait été le sien au temps de la UFA, même s’il tournera 24 films, certains étant ouvertement anti-nazis, comme Chasse à l’homme (1941) ou Les bourreaux meurent aussi (1943), et d’autres étant influencés par la psychanalyse de sa Vienne natale (La femme au portrait, 1944 ; La rue rouge, 1945 ; Le secret derrière la porte, 1948).

Les exilés allemands se voient d’abord proposer des films de série B, notamment des films d’horreur et des films noirs, où ils mettent à profit les techniques du film expressionniste allemand. L’utilisation d’un éclairage très contrasté jouant sur les zones d’ombre – à l’image du côté sombre de la nature humaine –, souvent de nuit, le recours à un décor urbain, souvent pluvieux, ou encore la présentation de femmes au statut ambigu créent un climat oppressant ressenti par les exilés et adapté à l’atmosphère qui règne en ces années de guerre. L’année 1944 est particulièrement riche de chefs-d’œuvre : Assurance sur la mort de Wilder, Laura de Preminger et La femme au portrait de Lang.

Ils vont ensuite accéder à tous les genres américains, y compris le western (L’ange des maudits de Lang, Le train sifflera trois fois de Zinnemann, Rivière sans retour de Preminger, etc.). Douglas Sirk (Detlef Sierck), qui avait rejoint les États-Unis en 1939 et connu un premier succès en 1943 dans le film anti-nazi, Hitler’s madman (avec le chef opérateur Eugen Schüfftan), réalise dans les années 1950 une série de mélodrames flamboyants (dont Le temps d’aimer et le temps de mourir d’après le roman de Erich Maria Remarque en 1958, et Mirage de la vie l’année suivante) qui font de lui un véritable créateur du genre. C’est ainsi la symbiose des cultures, en grande partie due à l’exil forcé des années 1930, qui aura permis à Hollywood de produire certains des plus grands chefs-d’œuvre du cinéma.