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L’émigration des artistes français en Europe après la Révolution de 1789

La Révolution de 1789 fut à l’origine d’une émigration politique. Parmi les émigrés se trouvaient des artistes – portraitistes, anciens pensionnaires de l’Académie de France à Rome ou encore exilés amenés par la Révolution à embrasser cet état – qui partirent en Italie, en Allemagne, en Autriche, en Angleterre ou en Russie. La plupart pensaient leur exil temporaire et ne cherchèrent pas à rester dans leur pays d’accueil. Ils rentrèrent en France sous l’Empire après la loi d’amnistie des émigrés, ou bien sous la Restauration, lorsqu’ils étaient monarchistes. Mais certains d’entre eux moururent à l’étranger, où ils avaient entrepris une nouvelle carrière.

Henri-Pierre Danloux, Portrait d’homme, huile sur toile, 76 sur 63,5 cm, 1795, Lyon, galerie Descours.

Henri-Pierre Danloux, Portrait d’homme, huile sur toile, 76 sur 63,5 cm, 1795, Lyon, galerie Descours.
Source : Galerie Descours

Pendant la Révolution de 1789, les artistes émigrés partent principalement en Italie, en Russie, en Angleterre et dans les états allemands. Ils n’ont jamais été recensés de manière exhaustive et la date exacte des départs n’est pas toujours connue. On peut cependant déterminer trois types principaux d’émigrés, qui eurent presque tous le désir de revenir dans leur pays natal après un départ forcé, imposé par leur proximité avec la noblesse, leurs convictions politiques et leur situation économique. En exil, ils vivent auprès de leurs compatriotes émigrés, mais ont souvent plus de contacts qu’eux avec la population de leur pays d’accueil : contraints de renouveler leur clientèle, de s’acculturer à leur nouveau milieu, ils s’implantent parfois durablement à l’étranger.

Le premier groupe, dominé par la figure d’Élisabeth Vigée Le Brun (1755-1842), est constitué de peintres et de miniaturistes spécialisés dans le portrait, dont la clientèle était essentiellement aristocratique. Dès les premiers troubles politiques, il devient dangereux pour les uns de demeurer en France : leurs accointances avec leurs modèles les assimilent aux plus acharnés royalistes. Pour les autres, la perte de leurs clients et la crainte de ne plus pouvoir obtenir de commandes les poussent sur les routes de l’exil. Il s’agit la plupart du temps d’une émigration que chacun pense temporaire. Pour É. Vigée Le Brun, partie dès 1789, elle dura treize ans. Après deux années en Italie, où elle est sollicitée par la noblesse anglaise du Grand Tour, par des émigrés français (les filles de Louis XV) ou encore des princes régnants (la reine de Naples notamment, sœur de Marie-Antoinette), elle est contrainte de partir à Vienne après le 10 août 1792. En 1795, elle est à Saint-Pétersbourg, qu’elle ne quitte qu’en 1802. Si elle connait le succès lors de son exil, elle doit cependant trouver sans cesse des commandes, parfois en changeant de pays. Sa chance réside dans le fait que chaque cour d’Europe, éprise du modèle curial français, lui demandait la même formule de portrait qui avait fait sa renommée en France. Ce fut pourtant la cause d’une certaine sclérose de son art, puisqu’elle fut contrainte de figer sa manière.

Henri-Pierre Danloux (1753-1809), qui avait épousé une fille de la petite noblesse, émigre quant à lui en Angleterre en 1791. Il y retrouve le comte d’Artois, son ancien commanditaire, et mène une brillante carrière. Pendant dix années il portraiture des aristocrates français, anglais et écossais et tient boutique à Londres. Rentré en France en 1802, il ne retrouve pas ses succès anglais. L’émigration fut une parenthèse fructueuse, mais elle le coupa de sa clientèle française, dont une grande partie avait disparu lorsqu’il revint dans sa patrie. D’autres artistes s’exilent définitivement à Londres, comme le miniaturiste et graveur Pierre-Noël Violet (1749-1819), qui bénéficie des réseaux des anciens émigrés français protestants, dont beaucoup appartenaient au monde de la gravure. Il faut citer aussi Jean-Laurent Mosnier (1743-1808), portraitiste de Marie-Antoinette et de la princesse de Lamballe. Arrivé à Londres en 1790, il repart en 1796 tenter sa chance à Hambourg puis s’établit à Saint-Pétersbourg en 1800, où il meurt. Il fut une figure de la communauté française, qui comptait en ses rangs plusieurs peintres célèbres demeurés fidèles à la royauté, comme Gabriel-François Doyen (1726-1806), émigré à la fin de 1791 en Russie. Doyen ne rentra jamais à Paris, ayant retrouvé de nombreux commanditaires dans son pays d’adoption et exerçant un rôle de premier plan à l’Académie impériale.

Le deuxième groupe est formé des artistes qui se trouvaient à l’Académie de France à Rome au moment de la Révolution et qui, loin de leur patrie, durent se déterminer sur les événements politiques survenus en France. Ils durent tous fuir les émeutes anti-françaises de janvier 1793 qui éclatent dans la ville au moment où les symboles républicains sont brièvement apposés sur la façade du bâtiment. Certains, acquis aux idées révolutionnaires, rentrent en France dès 1793, comme Charles Meynier (1768-1832) ou François Gérard (1770-1834). Anne-Louis Girodet ne revient cependant qu’en 1795 ; Jacques Réattu (1760-1833) fait étape à Marseille de 1793 à 1798 pour s’établir ensuite à Arles. D’autres, restés fidèles à la royauté, refusent de regagner Paris. François-Xavier Fabre (1766-1837), parti à Rome en 1787, ne rentre en France qu’en 1824, après un long séjour à Florence, où il s’est installé en 1793 et où il devient un peintre renommé. Louis Gauffier (1762-1801), chassé de Rome par les émeutes de 1793, le rejoint à Florence, où il mourut prématurément. Le sculpteur Barthélemy Corneille (1760-1805), revenu de Rome à Paris en 1791, retourne presqu’aussitôt en Italie, à Florence. Le peintre Jean-Baptiste-Frédéric Desmarais (1756-1813), qui avait fui Rome en 1793, travaille à Florence, puis à Lucques en 1805 et enfin à Carrare en 1806, ville dans laquelle il joue un rôle important au sein de l’Académie. Directeur de l’Académie de France à Rome au moment de la Révolution, François-Guillaume Ménageot (1744-1816), dont le poste fut supprimé en 1792, fut très affecté par les violences de 1793 et, malade, se retira dans la campagne romaine. Son opposition à la République nouvellement proclamée, ses amitiés anciennes avec la noblesse lui font choisir le chemin de l’exil. Il vit à Vicence de 1793 à 1801, date de son retour à Paris.

Le troisième groupe est formé de personnalités diverses, qui n’étaient pas des artistes avant la Révolution, mais qui embrassent cet état pour survivre pendant leurs années d’exil. Plusieurs d’entre eux échouent aux États-Unis, comme Louis-François de Paul Binsse de Saint-Victor (1774-1844), aristocrate propriétaire de plantations à Saint-Domingue, chassé de l’île par la révolution de 1791, qui ouvre une école de miniature à New York en 1805. Jean Belzons (1762 ?-1801) dit Zolbins, gentilhomme qui aurait été brièvement l’élève de David avant la Révolution, émigre vers 1792 et dirige à Charleston une école de peinture. Charles Le Boulanger de Boisfrémont, ancien page de la Grande Écurie de Louis XVI, s’engage comme matelot pour échapper aux massacres du 10 août 1792 et arrive à New York en 1793. Devenu portraitiste, il acquiert sa notoriété en peignant les pères de l’Indépendance américaine ; revenu à Paris en 1802, il se perfectionne auprès de Prud’hon, dont il devint l’élève et l’ami. Réfugié en Suisse, le Dijonnais Charles Févret de Saint-Mémin (1770-1852) y apprend la gravure. Il passe au Canada, puis s’établit à Philadelphie où il devient un portraitiste célèbre grâce au physionotrace, instrument très en vogue pendant les Lumières, qui permet de saisir parfaitement le profil des modèles. Revenu définitivement en France en 1814, il est nommé conservateur du musée de Dijon, veillant sur les collections issues des saisies des émigrés, notamment sur de nombreuses œuvres confisquées à sa famille, l’une des plus anciennes dynasties d’aristocrates parlementaires bourguignons.

La plupart des artistes ayant émigré étant revenus en France, soit sous l’Empire, après la loi d’amnistie des émigrés, soit pour d’autres sous la Restauration, la Révolution de 1789 n’entraîna pas une large dispersion durable. Le séjour forcé hors de son pays d’un amateur qui tenta de gagner sa vie avec un pinceau n’eut en outre évidemment pas les mêmes conséquences que celui de la très recherchée Élisabeth Vigée Le Brun. Mais en règle générale, l’émigration de 1789 modifia surtout les conditions d’existence des artistes et non l’art lui-même, car les circulations artistiques étaient déjà fréquentes en Europe avant la Révolution.