Empreintes de Marseille migrante (xixe-xxe siècle)

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Résumé 

Les mutations urbaines que connaît Marseille entre le milieu du xixe siècle et la seconde moitié du xxe siècle ne peuvent se comprendre sans la prise en compte du phénomène migratoire. Les migrants qui se succèdent dans la cité phocéenne prennent une part active à l’urbanisation des marges nord, est et sud de la ville ; parallèlement, leur présence dans les vieux quartiers qui bordent le port façonne l’identité du centre-ville. La matérialité même de la ville reflète cette présence étrangère, qu’il s’agisse des constructions qui couvrent peu à peu les quartiers périphériques ou des appropriations multiples dont les rues du centre-ville sont l’objet. Du cimentage des façades par les entrepreneurs italiens de la fin du xixe siècle aux étals du « comptoir maghrébin », les empreintes protéiformes de la présence étrangère à Marseille se décèlent dans tous les quartiers de la ville.

 

Maison construite dans le quartier des Chutes-Lavie à la fin des années 1880 par l’entrepreneur italien de travaux en ciment Victor Ferraris. Photo de l’auteur.
Maison construite dans le quartier des Chutes-Lavie à la fin des années 1880 par l’entrepreneur italien de travaux en ciment Victor Ferraris. Photo de l’auteur.
Sur le plateau de Saint-Julien, les concessions funéraires reflètent la présence étrangère aux confins de Marseille. Avec son clocher en bois, l’Église apostolique arménienne s’inscrit de manière singulière dans le paysage du quartier. Photo de l’auteur.
Sur le plateau de Saint-Julien, les concessions funéraires reflètent la présence étrangère aux confins de Marseille. Avec son clocher en bois, l’Église apostolique arménienne s’inscrit de manière singulière dans le paysage du quartier. Photo de l’auteur.
Le bidonville de Lorette accueille, au début des années 1990, une cinquantaine de familles, la plupart originaire de Kabylie. Extrait de « Marseille Quartiers », supplément du Provençal, 6 juillet 1990.
Le bidonville de Lorette accueille, au début des années 1990, une cinquantaine de familles, la plupart originaire de Kabylie. Extrait de « Marseille Quartiers », supplément du Provençal, 6 juillet 1990.

Les mutations urbaines que connaît Marseille entre le milieu du xixe siècle et la seconde moitié du xxe siècle ne peuvent se comprendre sans la prise en compte du phénomène migratoire. La ville qui, dans les années 1850, comptait environ 10 % d’étrangers pour 200 000 habitants, en rassemble plus de 132 000 en 1926, ce qui correspond alors au cinquième de sa population. À l’orée des années 1990, au terme d’une décennie au cours de laquelle Marseille n’a cessé de perdre des habitants, la part des étrangers dans la ville n’est plus que de 7 %. Des années 1850 à la fin du xxe siècle, les migrants qui se succèdent dans la cité phocéenne prennent une part active à l’urbanisation des marges nord, est et sud de la ville ; parallèlement, leur présence dans les vieux quartiers qui bordent le port façonne l’identité du centre-ville. La matérialité même de la ville reflète cette présence étrangère, qu’il s’agisse des constructions qui couvrent peu à peu les quartiers périphériques ou des appropriations multiples dont les rues du centre-ville sont l’objet.

Du centre-ville aux faubourgs : Marseille ville italienne

Dans la seconde moitié du xixe siècle, les vieux quartiers de la rive nord du Vieux-Port accueillent nombre d'étrangers dont beaucoup sont originaires de la péninsule Italienne. C’est ce qui explique qu’en 1866, le consul général d’Italie, dont relève, pour ses formalités administratives, la cinquantaine de milliers d’Italiens que compte alors Marseille, fasse le choix de s’installer rue Impériale, aujourd’hui rue de la République, percée nouvelle qui traverse les vieux quartiers. En l’espace de quelques années, le tronçon de rue où est implanté le consulat devient une centralité italienne. La presse locale signale régulièrement des attroupements sous les fenêtres du consul, notamment à l'occasion de la mort du roi Victor-Emmanuel en 1878.

À la même époque, dans les faubourgs, la contribution italienne aux transformations urbaines s’observe dans la construction des habitations. On note l’utilisation de techniques nouvelles diffusées par les maçons italiens. Pour orner les façades des maisons élevées dans les quartiers de La Belle-de-Mai et Endoume, les professionnels italiens du bâtiment recourent au ciment Portland, matériau nouveau employé dans l’exécution des enduits et des moulures.

Marges urbaines, territoires migrants : des cabanons aux tours d’immeubles

Au-delà des quartiers péricentraux, les marges urbaines accueillent elles aussi d’importants contingents d’immigrants. Dans les quartiers nord de la ville, les ouvriers italiens construisent et habitent les cabanons qui fleurissent à proximité des usines. Les établissements industriels implantés dans les calanques du sud phocéen transforment ces anfractuosités peu accessibles en un territoire de l’ouvrier italien. Dans l’est de la ville, les vallons encaissés et les plateaux secs pourvoient le marché immobilier marseillais en lots bon marché, dont les acquéreurs appartiennent, pour nombre d’entre eux, aux vagues migratoires qui se succèdent. Ainsi, le quartier de Beaumont, qui sort de terre sur le plateau de Saint-Julien au gré de plusieurs opérations de lotissement, accueille d’abord des Italiens vers 1900, avant de devenir un pôle de l’immigration arménienne au sortir de la Première Guerre mondiale – ce dont témoignent aujourd’hui encore toponymie, commerces ethniques, lieux de culte et monuments commémoratifs, qui font de ce fragment de ville une centralité arménienne pour les 50 000 ressortissants que compterait Marseille, selon les associations communautaires, au début des années 1980.

Ces territoires migrants sont l’objet d’appropriations urbaines qui se superposent : au nord de Marseille, à proximité des vieux cabanons naguère occupés par les ouvriers italiens, apparaissent, à la fin des années 1950, des bidonvilles qui accueillent les populations en provenance d’Afrique du Nord. Ce sont ces mêmes quartiers – les « quartiers nord » – qui, aujourd’hui, sont perçus comme un haut-lieu de l’immigration maghrébine, représentée à la fin des années 1960 par une trentaine de milliers de personnes, dont 80 % d’Algériens. Le profil paysager de ces quartiers est désormais moins celui des cabanons que des tours d’immeubles qui bordent l’autoroute A7.

Retour en centre-ville : le « comptoir maghrébin »

Dans la seconde moitié du xxe siècle, la présence étrangère en centre-ville est associée au développement de deux espaces commerciaux situés de part et d’autre de la Canebière. Au sud, dans le quartier Noailles, les commerces alimentaires, où se rencontrent des produits en provenance d’Afrique du Nord, d’Afrique subsaharienne et d’Asie, bénéficient de la place laissée vacante par le déménagement, en 1972, du marché central, désormais situé dans les quartiers nord. Les pâtisseries algériennes et tunisiennes prennent le relais d’établissements qui, pour certains d’entre eux, étaient exploités au début du xxe siècle par des commerçants suisses. Au nord de la Canebière, autour du cours Belsunce, les commerçants étrangers sont, dans les années 1970, nombreux à être à la tête de magasins de tissus, de quincaillerie, d’électroménager et de bijoux. Les boutiques des grossistes et des détaillants fournissent à la fois une clientèle algérienne de passage, les migrants qui viennent de toute l’Europe s’embarquer à Marseille et y achètent cadeaux et marchandises, et ceux qui, dans un large rayon qui couvre tout le sud-est de la France, viennent régulièrement y faire des achats. Ce « grand comptoir algérien et africain » occupe un espace central entre la gare et le port ; il constitue un nœud urbain au sein d’un réseau marchand euro-méditerranéen qu’animent de petits entrepreneurs migrants. Son déclin est cependant perceptible à partir de la fin des années 1980, conséquence, entre autres, de l’instauration en 1987 du visa pour les voyageurs algériens vers la France – ils étaient 50 000 à se rendre chaque semaine à Marseille au début des années 1980. En revanche, de l’autre côté de la Canebière, les commerces alimentaires exotiques résistent et bénéficient de la gentrification des abords du quartier Noailles.