La conquête du Soudan, modèle d’une guerre coloniale ?

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Résumé 

La conquête française du Soudan occidental fut un prélude à la « ruée sur l’Afrique ». La question du choix de la guerre ou d’une avancée progressive utilisant des moyens plus ou moins pacifiques, sous la forme de traités de protectorat et d’engagements non tenus, se posait de façon récurrente dans les milieux politiques français. Elle fut tranchée en faveur de la guerre par une grande partie des militaires surnommés les Soudanais. La guerre de conquête et son corollaire, la pacification, se prolongèrent jusqu’à la Première Guerre mondiale dans de nombreuses régions d’Afrique de l’Ouest. L’historiographie postcoloniale a longtemps contesté le fait que la guerre puisse constituer la principale grille de lecture de la situation coloniale ; or cette position critique nie les corrélations pourtant évidentes entre guerre et culture, guerre et politique. La guerre constitua bel et bien l’événement fondateur et le principe organisateur de la société coloniale.

« Le commandant supérieur du Haut-Fleuve et son état-major », Campagne 1880-1881.  Debout, de gauche à droite : capitaine Juville (chef d’État-major), lieutenant-col. Borgnis-Desbordes (tête nue), Dr. Martin Dupont (médecin), Dr. Lascaut (vétérinaire). Assis de gauche à droite : capitaine du Demaine (adjoint au commandant supérieur), lieutenant de Gasquet (adjoint au capitaine du Demaine). Source : Album des missions Borgnis-Desbordes au Soudan/FR ANOM 8Fi559/1 (Archives nationales d’outre-mer, Aix-en-Prove
« Le commandant supérieur du Haut-Fleuve et son état-major », Campagne 1880-1881. Debout, de gauche à droite : capitaine Juville (chef d’État-major), lieutenant-col. Borgnis-Desbordes (tête nue), Dr. Martin Dupont (médecin), Dr. Lascaut (vétérinaire). Assis de gauche à droite : capitaine du Demaine (adjoint au commandant supérieur), lieutenant de Gasquet (adjoint au capitaine du Demaine). Source : Album des missions Borgnis-Desbordes au Soudan/FR ANOM 8Fi559/1 (Archives nationales d’outre-mer, Aix-en-Provence).
« Pièce de 4 de montagne servie par les tirailleurs », Album des missions Borgnis-Desbordes au Soudan, 1881-1882. Source : Gallica/BnF, SGE SG WE-20.
« Pièce de 4 de montagne servie par les tirailleurs », Album des missions Borgnis-Desbordes au Soudan, 1881-1882. Source : Gallica/BnF, SGE SG WE-20.
« Guerriers de Kéniéra » (la ville de Kéniéra (actuelle Guinée) recherchait l’aide des Français pour lutter contre Samori), Album des missions Borgnis-Desbordes au Soudan, 1881-1882. Source : Gallica/BnF, SGE SG WE-20.
« Guerriers de Kéniéra » (la ville de Kéniéra (actuelle Guinée) recherchait l’aide des Français pour lutter contre Samori), Album des missions Borgnis-Desbordes au Soudan, 1881-1882. Source : Gallica/BnF, SGE SG WE-20.
Tata de Diena (Mali) après les premiers bombardements par le lieutenant-colonel Archinard, commandant supérieur du Soudan français, en février 1891. Source : CHETOM (Centre d’histoire et d’étude des territoires d’outre-mer, Fréjus), Album Archinard.
Tata de Diena (Mali) après les premiers bombardements par le lieutenant-colonel Archinard, commandant supérieur du Soudan français, en février 1891. Source : CHETOM (Centre d’histoire et d’étude des territoires d’outre-mer, Fréjus), Album Archinard.

La conquête militaire

La conquête française du Soudan occidental débute en 1880, quelques années avant la « ruée sur l’Afrique » déclenchée par la conférence de Berlin (1884-1885). Selon l’historiographie coloniale, elle prend fin en 1898 après deux actions militaires distinctes, la prise de Sikasso, la plus grande ville fortifiée d’Afrique de l’Ouest, et la capture du chef de guerre Samori Touré, ennemi historique des Français. Cette même année, le face-à-face des Français et des Britanniques à Fachoda sur le Nil et une suite de conventions frontalières entre puissances européennes mettent un terme au partage de l’Afrique.

L’établissement d’un poste fortifié à Bamako en 1883, au bout d’une ligne de postes isolés reliant le Sénégal au Niger, marque un premier arrêt de la pénétration vers l’intérieur du continent. Une pause d’autant plus nécessaire que, dans le Haut-Sénégal, base arrière des colonnes militaires, les populations se joignent à la guerre d’el Hadj Mamadou Lamine contre l’occupant français qui, en réaction, mène une politique de la terre brûlée et de destruction systématique des villages. Suite à ces opérations, le jeune lieutenant-colonel Joseph Gallieni, nommé en 1886 commandant supérieur de la nouvelle colonie du Soudan français, décide de renforcer en priorité la présence française à l’ouest du Niger. Dans ce but, et aussi afin de se conformer aux accords de la conférence de Berlin, Gallieni conclut des traités de protectorat avec une multitude de chefs locaux.

La conquête est reprise sous la direction du commandant Louis Archinard, et ne sera achevée qu’à la fin des années 1890 quand les troupes françaises convergent avec leurs rivales anglaises et allemandes dans le nord des pays actuels du Ghana, Togo et Bénin. En 1896, les Français entrent les premiers à Ouagadougou « capitale » de l’« empire mossi » (Moogo). La soumission des sociétés jugées primitives de la boucle de la Volta (Mouhoun), à l’ouest du Moogo, n’est pas considérée comme prioritaire. La résistance qu’elles opposent ainsi que celle de nombreuses autres populations ordonnent pourtant la création de territoires militaires, à l’instar de l’Algérie et du Tonkin, qui couvrent une large partie des pays proclamés conquis par la France en Afrique de l’Ouest.

Avançant d’ouest en est, du fleuve Sénégal vers le fleuve Niger, et de là vers le lac Tchad, la conquête est motivée par des projets politiques et économiques grandioses, dont par exemple la liaison de l’Algérie au fleuve Niger par voies de chemin de fer. Elle remplit également des objectifs moins avouables : les militaires français en attendent promotions et récompenses.

Les moyens militaires

Sur le plan militaire, Gallieni développe au Soudan, selon ses propres termes, les fondements d’une « science de la guerre coloniale ». Avec un grand souci de détails, il rédige de longs rapports relatifs à la logistique, l’ordre de marche, le choix de l’armement, et l’hygiène, ensemble de textes qui feront école pour la suite de la conquête du Soudan occidental.

Ce nouveau savoir de la guerre coloniale tient compte des progrès technologiques fulgurants dans le domaine des armes, qui rendent possibles des victoires contre un ennemi très supérieur en nombre. La conquête du Soudan occidental offre également une occasion unique d’expérimenter de nouvelles armes avant leur usage éventuel dans une guerre entre Européens. En 1885, le lieutenant-colonel Frey, commandant supérieur du Haut-Sénégal, équipe ses soldats de fusils à répétition Kropatschek, dont l’armée métropolitaine n’est pas encore dotée. En 1886, son successeur, Gallieni, expérimente le canon de montagne de 80 millimètres qui devient rapidement l’arme de la conquête contre les tata (villages fortifiés) de la savane ouest-africaine. Le lieutenant-colonel Archinard, quant à lui, met à profit cette guerre de siège pour tester des obus à la mélinite dès 1891.

Amis et ennemis

La vieille politique impériale de diviser pour conquérir et régner est érigée en art dès les années 1880 par les officiers français qui jouent, souvent en vain, sur les oppositions qu’ils pensent distinguer entre amis et ennemis, races conquérantes et races conquises, et entre religion musulmane et religions autochtones. Les acteurs africains ne rentrent cependant que rarement dans ces catégories rigides et poursuivent leurs propres objectifs. Ainsi, Samori a combattu les Français mais il a également conclu plusieurs traités avec eux, espérant faire coexister ses projets expansionnistes avec ceux des Français. Les exemples de chefs de guerre africains alternant entre le statut d’ami et celui d’ennemi sont nombreux. Ainsi Diosé Traoré, célèbre figure de la région du Bélédougou au nord-ouest de Bamako, allié majeur, dans les années 1880-1890, du conquérant français avec qui il combat les envahisseurs foutanké musulmans, meurt en 1915 dans son tata assiégé par une colonne française.

Guerre et pacification : la « méthode Gallieni »

Une particularité de la conquête du Soudan réside dans l’expérimentation par Gallieni, dès les années 1880, de principes de pacification, qui seront par la suite considérablement améliorés par d’autres officiers au Tonkin. Cet ensemble de principes devient la « méthode Gallieni », référence incontournable des campagnes de pacification françaises, y compris en Afrique, où les idées de Gallieni avaient pourtant été vivement rejetées par son successeur Archinard et par les « Soudanais » en faveur du recours systématique à la force. L’une des spécificités de la « méthode Gallieni » consiste en effet à conjuguer des actions militaires de conquête et des mesures de « pacification », qui reposent notamment sur l’extension progressive et systématique d’un territoire à partir d’un poste ou d’un chef-lieu de cercle (pratique dite de la « tache d’huile ») et sur la « mise en valeur » des territoires, politique administrative coloniale. Le gouverneur Angoulvant, qui dirige la conquête et la pacification d’une grande partie de la Côte d’Ivoire de 1909 à 1911, affirme que la pensée de Gallieni « a fait brillamment ses preuves notamment au Soudan, au Tonkin, à Madagascar ; elle est devenue classique, elle est infaillible ». Dans le deuxième territoire militaire qui couvre une vaste région du fleuve Bani (Mali) aux bassins des trois Volta (Burkina Faso), le gouverneur général Ernest Roume et son successeur William Ponty dénoncent ainsi le recours systématique à la manière forte et privilégient des méthodes pacifiques inspirées de Gallieni. Parmi celles-ci figurent en bonne place le principe de la tache d’huile, la « politique des chefs » qui instaure la nomination de chefs autochtones en remplacement des chefs imposés à l’époque de la conquête, et la politique des races qui s’appuie sur le vieux principe de diviser pour régner, ainsi qu’une nouvelle notion, l’apprivoisement, notion reprise par Ponty dans un rapport du lieutenant-colonel Largy. Ces politiques indigènes n’étaient que la poursuite de la guerre par d’autres moyens. Quand elles se révélaient inopérantes, les militaires et administrateurs locaux évitaient les conflits armés en niant l’existence des zones et villages insoumis.

Les nombreux soulèvements armés qui éclatent au début de la Première Guerre mondiale mettent fin aux illusions de la politique d’apprivoisement. Les combattants africains ne parlent ni de résistance ou de rébellion contre un pouvoir établi, mais de guerre opposant des adversaires indépendants. Une vingtaine d’années après la fin de la conquête, les militaires français doivent engager de nouvelles guerres de conquête dans des régions pourtant considérées soumises et pacifiées, et ne l’emportent qu’avec difficulté au prix de lourdes pertes humaines et de nombreuses destructions matérielles.