Alain Corbin, Le village des « cannibales »

Alain Corbin, Le village des « cannibales »

Sommaire

Le livre : meurtre au village

Le 16 août 1870, jour de la foire aux bestiaux de Hautefaye (Dordogne), un jeune noble, Alain de Monéys, est supplicié deux heures durant par une foule de paysans qui l’accuse d’être un espion prussien et d’avoir crié « Vive la République ! ». Ce massacre et le procès qui s’en suit ont légué à la postérité l’image d’un fait divers spectaculaire, effrayant et énigmatique. Comment expliquer ce déchaînement de violence envers un homme qui n’était pas plus Prussien que Républicain et qui, probablement, s’est trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment ? Dans le village des cannibales (1990), Alain Corbin mène l’enquête sans rien céder au jugement moral, à la passion judiciaire ou à la fascination morbide du fait divers. Il ne s’agit pas ici de retrouver les coupables – la plupart ont été jugés et quelques-uns exécutés – mais bien de restituer les conditions qui ont rendu possible le meurtre d’Alain de Monéys.

Avec ce livre, le lecteur emprunte les chemins de traverse d’une histoire politique duxixe siècle qui ne se réduit pas à l’avènement fatidique du régime républicain. Pour les paysans de Dordogne, les vertus démocratiques de la « République » n’allaient pas de soi. Depuis 1815, l’hostilité envers les nobles et les curés domine dans ces campagnes du Sud-Ouest où la haine des privilèges et les contestations antifiscales sont étroitement liées. En 1848, ce ne sont pas les partis républicains mais Louis-Napoléon Bonaparte qui emporte les suffrages des paysans de Dordogne, une fidélité politique jamais démentie sous le second Empire. Cet attachement populaire au régime impérial tient à la séduction opérée par le « césarisme démocratique » de Napoléon III, alliant autoritarisme et démocratie (suffrage universel et plébiscite), ainsi qu’à la prospérité agricole dont les paysans de la foire de Hautefaye se sentent encore redevables à l’été 1870.

L’enquête révèle un autre rapport à la politique qui n’est pas celui des conversations de salons, des colonnes de la presse parisienne et des barricades des quartiers populaires. Elle nous plonge dans l’imaginaire politique des campagnes françaises du xixe siècle, traversées de rumeurs, de complots, de sonneries de tocsin, de prises d’armes, de menaces de morts sur les notables (châtelains, curés, maires) ; un monde marqué depuis la Grande Peur de 1789 par le surgissement d’épisodes violents pour exorciser les angoisses collectives face au retour des privilèges, à la création de nouveaux impôts et aux risques de mauvaises récoltes. Le 16 août 1870, ces angoisses ressurgissent parmi les participants de la foire de Hautefaye : la France est entrée en guerre avec la Prusse, les premières nouvelles du front ne sont pas bonnes, quelques enfants du pays se trouvent engagés à l’armée et les partis républicains sont accusés de défaitisme.

Dans ces conditions, l’équation meurtrière « noble + républicain = espion prussien » conduit à la désignation d’un bouc émissaire, Alain de Monéys, accusé d’avoir crié « Vive la République ! ». Il faut encore ajouter l’anonymat des meurtriers dans la foule, l’alcool et la sociabilité des auberges qui échauffent les esprits et l’absence des gendarmes et de notables pour arrêter le massacre. Celui-ci, dans ses détails les plus sordides, intéresse Alain Corbin pour ce qu’il révèle du décalage entre les paysans de Hautefaye et les lecteurs effarés qui découvrent cette affaire dans les journaux. Car les meurtriers martyrisent le « Prussien » comme ils le feraient d’un cochon assommé à coups de bâtons avant d’être rôti. Une telle violence, encore admissible à la fin du xviiie siècle, est devenue anachronique au cours du xixe siècle dans une société française marquée par un net recul du seuil de tolérance à la douleur et à la vue du sang. C’est ce décalage entre les normes civilisationnelles de la bourgeoisie urbaine et le rapport quotidien à la violence dans certaines campagnes enclavées, de même que les motifs politiques des meurtriers en apparence insondables, qui achèveront de brouiller les significations politiques du massacre de Hautefaye.

Le cours : une autre histoire politique du XIXe siècle

L’ouvrage d’Alain Corbin aborde plusieurs thématiques d’histoire politique du xixe siècle. Il permet de revenir avec les élèves sur l’histoire du second Empire, bien souvent réduite à la vision pamphlétaire du « Napoléon le Petit » de Victor Hugo et des condamnations ultérieures d’Émile Zola dans le cycle des Rougon-Macquart. Or le jugement des deux écrivains panthéonisés par la Troisième République voile une part essentielle de l’histoire politique du xixe siècle : l’attachement populaire – très marqué dans certaines campagnes - au régime de Napoléon III. Ce bonapartisme rural est nourri par une légende napoléonienne présentant les exploits héroïques de Napoléon 1er, réactivée dans les campagnes lors de l’élection présidentielle de 1848. La famille impériale – « l’empereur, sa femme et le petit prince » - fait également l’objet d’un culte orchestré par les voyages de Napoléon III et la création de la fête du 15 août (la « Saint-Napoléon »). Le développement économique et agricole, l’autoritarisme de l’État et la satisfaction apparente des aspirations démocratiques (suffrage universel contrôlé) achèvent de séduire une partie du monde paysan alors majoritaire en France. Cet attachement est encore nettement marqué lors du dernier plébiscite de 1870 qui révèle la popularité du régime impérial. Il faudra dix années de campagnes électorales pour que les partis républicains rallient ces paysans bonapartistes progressivement gagnés à la République dans les années 1880 par les promesses de stabilité politique et de prospérité agricole.

Le massacre de Hautefaye permet surtout d’expliquer aux élèves la « discordance des temps » (Christophe Charle) au cœur de ce siècle de changement permanents, notion essentielle qui permet de comprendre que les individus ne vivent pas tous à la même époque. Indéniablement les paysans de Hautefaye appartiennent au monde des révoltes rurales d’Ancien régime, à un certain registre de violence politique encore répandu sous la Révolution française quand les contempteurs bourgeois des « cannibales » de Dordogne appartiennent déjà à un autre monde : celui des rapports de force apaisés par la presse, les règles du débat démocratique, la pratique du vote et l’obéissance aux institutions étatiques qui se développe au xixe siècle. C’est dire à quel point ce fait divers permet de couvrir une grande part du programme, de la Révolution française jusqu’au développement des institutions républicaines à la fin du xixe siècle.

Quant au parti pris méthodologique de l’ouvrage (histoire des croyances, histoire du corps, histoire des sens), il permet d’imaginer un cours plus incarné sur le xixe siècle politique. Au-delà de la fascination pour le fait divers – et ce qu’il nous dit de notre propre rapport à la violence – le village des cannibales pose une question essentielle : comment les paysans ressentaient les questions politiques ? Elle invite à faire sentir aux élèves certaines caractéristiques de ce monde paysan : l’inquiétude matérielle, l’habileté et le savoir-faire manuel, l’importance de l’entre-soi et des traditions, la méfiance envers les villes et la diffusion des rumeurs en parallèle de la presse écrite. Sur ce dernier point, les élèves trouveront sans doute, dans le fonctionnement de la rumeur, la fabrication de bouc émissaire en lien avec les angoisses collectives et jusque dans la diffusion de celles-ci (la sonnerie du tocsin n’est-elle pas finalement l’ancêtre de la télécommunication sans fil ?), matière à réflexion pour penser la question des médias et de l’information dans le monde contemporain des réseaux sociaux numériques.

Citer cet article

Mathieu MARLY , «Le village des « cannibales »», Encyclopédie pour une histoire nouvelle de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 07/07/22, consulté le 09/08/2022. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21898
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Alain Corbin, Le village des « cannibales »