Magellan est-il le premier homme à faire le tour du Monde ?

À propos de Romain Bertrand, Qui a fait le tour de quoi ? L’affaire Magellan

Romain Bertrand, Qui a fait le tour de quoi ? L’affaire Magellan, Paris, Verdier, 2020.

Sommaire

Le livre : A-t-on vraiment fait le tour de Magellan ?

Qui ne connaît Magellan, son tour du monde, son détroit, l’océan Pacifique, qui lui doit son nom ? Oui, mais qui connaît vraiment Magellan ? Qui connaît ce petit noble portugais qui répond au nom de Fernão de Magalhães et dont la gloire sera finalement assurée par les services rendus au roi d’Espagne ?

Dans une formule concise, Romain Bertrand révèle l’abîme historiographique qui entoure le personnage : « Magellan c’est une vie majuscule, mais des archives minuscules ». Petit noble au tempérament colérique, il participe pour le compte du roi Manuel Ier à la prise de Malacca en 1511. C’est là qu’il croise la route d’un jeune Malais qu’il prend pour esclave et baptise Enrique. Revenu au Portugal, il prend part, deux ans plus tard, à la prise d’Azemmour, sur les côtes marocaines et écope d’une blessure à la jambe. Las, déçu par le manque de reconnaissance pécuniaire, Magellan prend la route de l’exil qui l’amène en Espagne.

Comme d’autres avant lui, il se rend à Séville en 1517 où il retrouve une véritable diaspora de Portugais en rupture de ban, dont Ruy Faleiro, un « cosmographe au caractère belliqueux ». Ensemble, ils soumettent au roi d’Espagne Charles Ier, futur Charles Quint, une entreprise périlleuse : assurer l’approvisionnement de l’Espagne en épices via les îles Moluques sans enfreindre le traité de Tordesillas (1494), séparant le planisphère en une moitié orientale dévolue au Portugal et une moitié occidentale réservée à l’Espagne. À cette occasion, Magellan défend âprement ses intérêts : des gages importants, un statut de gouverneur des terres nouvellement explorées ainsi que la propriété sur deux îles, à condition d’en avoir découvert au moins huit. Pour Romain Bertrand, Magellan n’a donc jamais eu pour mandat, ni probablement pour intention de « faire le tour du monde ».

L’expédition quitte l’Espagne le 20 septembre 1519 avec cinq navires : le San Antonio, la Trinidad, la Concepción, la Victoria et le Santiago. L’équipage est cosmopolite : Espagnols, Andalous, Basques, Portugais, quelques Français ainsi qu’un Italien de bonne famille devenu le chroniqueur de l’aventure : Antonio Pigafetta. À peine commencé le voyage, une mutinerie éclate, matée avec mansuétude car il est impossible pour le commandement de se priver de nombreux bras. Après une escale dans la baie de Rio, la difficile tentative de contournement de l’Amérique par le sud a pour conséquence la défection du San Antonio qui retourne en Espagne. Le détroit est finalement franchi, mais la traversée du Pacifique se révèle éprouvante par manque de vent (elle dure trois mois et vingt jours). Les marins doivent leur salut aux réserves de céleris sauvages brésiliens vinaigrés qui leur épargne le scorbut. La flotte arrive enfin à Cebu en avril 1521, terre du rajah Humabon. Tentant de gagner les faveurs du souverain, Magellan accepte de mener une expédition punitive contre un seigneur félon. Il appareille donc pour l’île de Mactan, où, aux prises à la farouche résistance des autochtones, il est tué alors qu’il protège la retraite de ses hommes.

Magellan n’a donc jamais fait le tour du monde ! Il est probable que cette première traversée du globe soit en réalité le fait d’Enrique, son esclave malais, qui pourrait être retourné à Malacca après le retour de la Victoria en Espagne, le 6 septembre 1522. Romain Bertrand en formulant cette hypothèse renverse donc totalement la perspective historique puisque désormais ce serait un non-européen qui aurait le premier pris la mesure du Monde, même si celui-ci n’aurait pu entreprendre une telle expédition sans Magellan.

Le cours : pratiquer « l’histoire connectée » avec les élèves

Un passage du livre de Romain Bertrand permet d’interroger les représentations des « Grandes Découvertes » du Monde « par les Européens » en montrant aux élèves que les choses ne sont pas si simples : les Européens n’ont pas « découvert » le « Monde ». S’il existe un « Monde », il est constitué d’échanges entre des sociétés qui ont toutes leurs propres histoires au-delà de la seule histoire de l’Europe.

Contre l’interprétation des « Grandes Découvertes » limitées au seul récit de l’expansion ibérique, « l’histoire connectée » invite à traiter les sociétés, européennes et extra-occidentales, « à parts égales » en considérant les sources asiatiques, africaines ou amérindiennes avec le même intérêt que les témoignages européens. Cette posture évite de se focaliser sur la seule question des « conquêtes » pour relater l’histoire d’une « rencontre » en portant son attention sur les modalités pratiques des échanges culturels.

Pour le comprendre – et le faire comprendre aux élèves – on peut s’appuyer sur une lettre datée du 1er avril 1512 qu’Alfonso de Albuquerque, un navigateur portugais devenu gouverneur des Indes portugaises, adresse au roi du Portugal Manuel Ier (1495-1521). Dans cette lettre, Albuquerque rapporte au roi la découverte d’une carte dessinée par un marin javanais qui établit les voies maritimes et les échanges commerciaux sur un large espace des routes chinoises jusqu’au Brésil, une aubaine au moment même où les Portugais cherchent à étendre leur présence en direction de la riche Insulinde (archipel comprenant aujourd’hui, entre autres, l’Indonésie et les Philippines).

« Ce morceau de carte était issu de la grande carte d’un pilote de Java. [On pouvait y voir] le Cap de Bonne-Espérance, le Portugal, le pays de Brésil, la mer Rouge et le golfe Persique, les îles des clous [de girofle], les routes de navigation des Chinois et des Gores [les habitants de l’archipel des Ryûkû], avec leurs voies maritimes et les routes directes que prennent leurs vaisseaux, et l’intérieur des terres et les royaumes qui confinent les uns aux autres […]. Cela me parut la plus belle chose que j’eus jamais vue […] Les noms y étaient inscrits en lettres javanaises, mais je me les fis expliquer par un Javanais capable de lire et d’écrire [sa langue]. […] Votre Altesse peut clairement voir [grâce à cette carte] d’où viennent les Chinois et les Gores et la route que Vos vaisseaux doivent suivre pour les îles des clous et où sont les mines d’or et les îles de Java et de Banda, et du macis et de la noix de muscade, et le pays du Roi de Siam et aussi le point où prend fin le domaine de navigation des Chinois, et par où ils passent, et qu’ils ne naviguent point. […] Vous pouvez tenir cette carte pour chose très certaine et très précise parce que c’est la navigation même au moyen de laquelle [les Javanais] vont et viennent ».

Alfonso de Albuquerque, Cartas para el rei D. Manuel I, António Baião (ed.), Lisbonne, Livraria Sa da Costa, 1942, pp. 76-77.

Cet extrait fait apparaître clairement la complexité du monde insulidien, un territoire déjà en grande partie cartographié par les marins javanais et morcelé en de nombreuses sociétés fortement interconnectées par des échanges commerciaux et culturels. Ce témoignage révèle que cet « autre monde » n’a rien à envier aux Européens tant du point de vue de la précision des connaissances géographiques que des savoir-faire techniques.

À cet égard, Romain Bertrand rappelle que « les grandes nefs javanaises sont supérieures en taille et en capacité de charge à celles des Portugais. L’apothicaire Tomé Pires, assistant en 1513 à l’attaque de Malacca par la flotte du Patih Unus, le gouverneur de la ville javanaise de Jepara, affirme que les plus grandes galères à rames des assaillants jaugeaient 200 tonneaux, soit 90 de plus que la Trinidad. Le marchand florentin Giovanni da Empoli - autre témoin de la scène - parle même de « trente-cinq jonques de 500 tonneaux » : six fois la Victoria !

Ill. 1. Une jonque javanaise poursuivie par un navire portugais. Extrait de la carte de Nuño García de Toreno, cartographie espagnol (1522), Source.
Ill. 1. Une jonque javanaise poursuivie par un navire portugais. Extrait de la carte de Nuño García de Toreno, cartographie espagnol (1522), Source.

Cet extrait de la carte réalisée par le géographe espagnol Garcia de Toreno en 1522 donne la mesure des navires javanais. Centrée sur les Moluques (on distingue l’île de Timor et l’extrémité méridionale de Java), la carte met en scène un vaisseau de la flotte de Magellan (reconnaissable à ses drapeaux aux armes de Castille et Léon) poursuivant une jonque javanaise à quatre mâts qui semble ici trois fois plus imposante que le navire portugais.

Citer cet article

Jérémie VERGER , «Magellan est-il le premier homme à faire le tour du Monde ?», Encyclopédie pour une histoire nouvelle de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 18/09/23 , consulté le 24/02/2024. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/22149

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Voix : Virginie Chaillou-Atrous

Conception et enregistrement : Euradionantes