1891, la fusillade de Fourmies du 1er mai

La Troisième République qui a su répondre à l’instabilité politique du xixe siècle par la défense du suffrage universel masculin n'en connaît pas moins des crises sociales importantes du fait de l’industrialisation du pays. La plus meurtrière sinon la plus célèbre est la fusillade de Fourmies, survenue le 1er mai 1891, quand l'armée ouvre le feu sur une foule des manifestants. Cet épisode tragique est symptomatique d’un moment, les années 1890, durant lesquelles le syndicalisme prend son essor et le socialisme devient une force politique.

Le cours

« Les évènements de Fourmies » dans le Petit Parisien (17 mai 1891)

Une du Petit Parisien, supplément littéraire illustré, 17 mai 1891
Une du Petit Parisien, supplément littéraire illustré, 17 mai 1891
Sommaire

Mise au point : la République, la question sociale et les luttes ouvrières à la fin du xixe siècle

Après la répression de la Commune de Paris (mai 1871), le mouvement ouvrier est regardé avec crainte. La crise économique (la « grande dépression » de 1873 à 1896) accroît encore les inquiétudes d’une société majoritairement rurale en pleine mutation et crée les conditions de l’implantation des idées socialistes et de l’essor du syndicalisme dont l’existence est reconnue par la loi de 1884. À la fin des années 1880, les syndicats et socialistes américains et européens définissent une revendication commune, la « journée de huit heures » (au lieu des dix à douze heures quotidiennes qui étaient la norme) et appellent à une démonstration de force, le 1er mai 1890. En France, ce 1er mai 1890 est d'autant plus suivi qu'il permet aussi de critiquer la politique conservatrice d'une République qui déçoit, car elle refuse de prendre en compte la question sociale.

L’appel à la mobilisation est renouvelé le 1er mai 1891. Dans la petite ville industrielle de Fourmies, où les patrons des usines textiles veulent baisser les salaires, les syndicats sont déterminés à agir, motivés par les conférences de Paul Lafargue (1842-1911), gendre de Karl Marx et chef de file du Parti Ouvrier Français. Créé en 1882 et dirigé par Jules Guesde (1845-1922), le Parti Ouvrier Français est alors le mieux organisé des innombrables courants d'un socialisme français.

À Fourmies, en cette veille du 1er mai 1891, le patronat, inquiet, prend les devants et placarde une affiche signée par 36 des 37 chefs d'entreprise de la ville. Affirmant que « nulle part les ouvriers n'ont été mieux traités ni mieux rétribués », ils écrivent : « on travaillera le 1er mai comme tous les autres jours ; tout mouvement contraire sera sévèrement réprimé ». C'est donc dans un climat effervescent que débute la journée, dont la plupart des habitants espèrent surtout qu'elle s'achèvera par un grand bal populaire car le 1er mai est aussi la fête des amoureux et du printemps.

Dès l'aube, les grévistes tentent de bloquer les entrées d'usine, poursuivis par les gendarmes qui multiplient les arrestations. « C’est nos hommes qu'il nous faut » devient le slogan de la foule qui s'attroupe aux abords de la mairie. Après de nouvelles échauffourées, en grande partie provoquées par l'attitude agressive de la gendarmerie, les soldats équipés des nouveaux fusils Lebel, commandés pour une armée en pleine reconstruction après la défaite de 1870, reçoivent l'ordre d'ouvrir le feu, d'abord en l'air, puis sur la foule. Interrompue par l'intervention du curé de Fourmies, l'abbé Margerin, qui se jette au secours des victimes, la fusillade a duré une quarantaine de secondes, assez pour faire neuf morts et trente-cinq blessés.

Le 4 mai, les funérailles des victimes s’accompagnent d’un important cortège populaire, sous la surveillance d'un formidable déploiement de troupes. Par crainte des débordements, les pouvoirs publics maintiennent tout au long de l'année un important dispositif militaire et policier. Le patronat local en profite pour lancer une vigoureuse contre-offensive. Ceux qui avaient tenté de relancer la grève sont licenciés, exclus des usines des environs. De plus en plus isolés, les derniers opposants sont obligés de signer, en décembre 1891, une lettre de soumission par laquelle « ils répudient (…) les agissements de personnalités la plupart du temps étrangères au pays ». Il n'y a plus de syndicat ouvrier à Fourmies.

Cet événement marque un tournant dans la « question sociale ». Déjà sensibilisés par Germinal de Zola publié en 1886, les bourgeois, soutiens du régime républicain, comprennent qu’ils ne peuvent plus ignorer les problèmes économiques et sociaux. « Il y a quelque part, sur le pavé de Fourmies, une tache de sang innocent qu'il faut laver à tout prix » explique Georges Clemenceau, qui siège alors à gauche et réclame un tournant social : « le fait capital de la politique actuelle, c'est l'inévitable révolution qui se prépare, c'est l'organisation de ce quatrième État » que forme désormais la classe ouvrière, prévient-il, tandis que la Chambre des Députés accueille un nouvel élu, le socialiste Paul Lafargue, tout juste libéré de prison (il avait été condamné pour avoir « provoqué à l'émeute »).

Au-delà du drame, la fusillade de Fourmies marque bien une prise de conscience, renforcée par d'autres grèves importantes (Decazeville, Carmaux) : la République ne peut plus ignorer la question sociale et les revendications ouvrières.

Document : « Les évènements de Fourmies » dans le Petit Parisien (17 mai 1891)

Les déplorables événements dont la ville de Fourmies a été le théâtre sont trop présents à toutes les mémoires pour qu'il soit nécessaire de les rappeler en détail.

Le Supplément du Petit Parisien, qui a entrepris de donner par l'illustration la reproduction de tous les faits importants, reste fidèle à son rôle en publiant un dessin qui permet de se représenter, avec toute l'exactitude désirable, la scène tragique du ler mai.

Fourmies est une ville du département du Nord comptant 15.413 habitants et reliée à Wignehies, où il y en a 6.311 ; l'industrie locale est le peignage et la filature de la laine, ainsi que quelques tissages.

Le 1er mai, dans la matinée, les ouvriers, qui étaient en grève depuis quelques jours, avaient manifesté, et plusieurs arrestations avaient été opérées ; il s'ensuivit quelques collisions entre les manifestants et la gendarmerie, et c'est alors que le sous-préfet d'Avesnes, prévenu, fit envoyer des troupes à Fourmies.

On sait comment les soldats furent amenés à faire usage de leurs armes. Un premier feu de peloton
avait été exécuté en l'air. Les manifestants, ne supposant pas qu'on tirerait sur eux, n'avaient point bougé. Un second feu fut alors commandé, mais cette fois les soldats avaient abaissé leurs fusils et les balles avaient fait des victimes.

Ce fut un affolement général. La foule se sauva par toutes les issues ; un grand nombre de personnes se précipitèrent dans les maisons environnantes. Et, sur la place où la fusillade avait eu lieu, on entendait les cris de douleur des blessés.

La scène avait été rapide, instantanée ; un drame terrible en quelques secondes !

Le curé de Fourmies, qui avait entendu les coups de fusil, accourut sur la place et fit transporter les victimes dans son presbytère.

Parmi les victimes se trouvaient des jeunes filles, des enfants, un jeune nommé Gilloteau, âgé de dix-neuf ans, qui portait un drapeau, avait été frappé l'un des premiers. Près de lui, était tombée Marie Blondeau, âgée de seize ans, qui tenait à la main une branche d'arbre – la branche de mai – enguirlandée de rubans.

Mais ce n'est pas seulement sur la place que les balles du terrible fusil Lebel avaient fait des victimes ; elles étaient allées traverser les fenêtres de quelques estaminets voisins et avaient là aussi semé la mort. À l'estaminet de la Bague d'Or, un enfant était tué, des consommateurs étaient blessés. Au café du Cygne, quatre victimes. À l'estaminet du Centre, deux jeunes filles avaient été tuées par la même balle.

Mais nous ne voulons point continuer cette lugubre énumération. Il n'est pas nécessaire non plus d'insister sur l'horreur du drame. Dans toute la France, la consternation a été profonde, le deuil a été général, et il y a eu unanimité pour déplorer les événements de Fourmies.

Le dessin que nous publions à notre première page est, nous le répétons, d'une exactitude scrupuleuse. Il a été fait d'après des photographies de M. Perron, de Fourmies. Les témoins de la fusillade ont aidé à la reconstitution de cette scène tragique.

Source : Le Petit Parisien, supplément littéraire illustré, 17 mai 1891

Éclairage : la fusillade de Fourmies, un « drame » mis en scène dans la presse à grand tirage

C'est à l'occasion de l'Exposition Universelle de 1889 que Le Petit Parisien, l'un des plus importants quotidiens républicains, lance un « supplément illustré » (noir et blanc) hebdomadaire. L'illustration de « une », explicitée par un bref texte en pages intérieures, contribue à façonner les perceptions de l'actualité : elle est tirée à des centaines de milliers d'exemplaires et observée par davantage de badauds car les couvertures sont généralement visibles dans l'espace public, parfois même placardées dans les rues. À l'orée du xxesiècle, les Français sont déjà entrés dans « la civilisation du journal » (cf. bibliographie).

Conscient de l'importance de la fusillade de Fourmies, qui vient d'être représentée « d'après des croquis pris sur place » par un périodique concurrent, L'Illustration, le supplément illustré du Petit Parisien promet « une exactitude scrupuleuse » qui vaut cependant davantage pour le décor urbain que pour l'attitude des personnages représentés selon des codes esthétiques qui empruntent au genre mélodramatique. Tandis que les victimes allongées occupent le bas de la page, l'œil est tiré vers le centre de l'image. On y voit deux jeunes gens, nommément désignés dans l'article qui accompagne la gravure. Le garçon, Gilloteau, brandit un drapeau tricolore, dont les trois couleurs sont bien visibles, afin de démentir la rumeur selon laquelle il portait un étendard rouge. La fille, Maria Blondeau, tient la « branche de mai » qui est le traditionnel cadeau des amoureux. Bien réel, ce détail émouvant inspire la chanson dite des « fiancés du Nord », qui connaît bientôt un certain succès et qui popularise la légende romanesque et funèbre du couple victime de la répression.

Nichés à droite de la gravure, les soldats et leur officier juché sur un cheval, sabre au poing, sont moins visibles, comme s'il fallait les tenir à distance du lecteur et de la polémique. L'article cite un « premier feu de peloton » qui aurait tenu lieu de sommation (un tir en vue d’intimider la foule) avant la fusillade mortelle. Sur ce point, les récits sont confus et contradictoires ; l'ordre de faire feu a probablement été donné sans que la foule ait été prévenue. Mais Le Petit Parisien, comme la quasi-totalité de la presse et des pouvoirs publics, veut protéger l'armée, « arche sainte » de la République, outil, sinon de la « Revanche » contre l'Allemagne, du moins de la protection du pays dans un contexte de tensions et d'isolement diplomatique ?

« Il y a eu unanimité pour déplorer les événements », affirme Le Petit Parisien, qui se garde toutefois d'aller plus loin dans l'analyse. Car les interprétations divergent : quand les socialistes dénoncent la responsabilité du patronat, l'extrême-droite s'en prend aux responsables politiques du maintien de l'ordre, au premier chef le sous-préfet Ferdinand Isaac qui présente à leurs yeux le double défaut d'être juif et républicain. Quant aux républicains modérés, au pouvoir, ils rejettent la faute sur les provocations des manifestants. « Fidèle à son rôle », la presse à grand tirage prétend dresser le tableau objectif des faits, mais refuse d'entrer dans les débats de fond. Craignant d'attiser les divisions et de fragiliser une République encore bien jeune, Le Petit Parisien présente donc la fusillade comme une fatalité, comme le montre l'insistance avec laquelle sont décrites les victimes blessées ou tuées par les balles perdues. Il n'est pas question ici de chercher les responsables.

L’affaire contribue cependant à sensibiliser les classes bourgeoises à la question sociale. Peu après la fusillade, le journaliste Jules Huret publie dans le Figaro une « Enquête sur la question sociale en Europe », décrivant sombrement la condition ouvrière et un patronat qui n’en ressort pas grandi. Beaucoup d’initiatives sont prises où moralisme et paternalisme font bon ménage : lutte contre l’alcoolisme, hygiène… Publiée en 1891, l’encyclique Rerum Novarum du pape Léon XIII devient le soubassement d’un christianisme social qui entend ne pas abandonner les masses prolétariennes au socialisme.

Citer cet article

Arnaud-Dominique Houte , « 1891, la fusillade de Fourmies du 1er mai », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 26/05/23 , consulté le 20/05/2024. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/22106

Bibliographie

Chappat, Jean-Louis et Pierrard, André, La fusillade de Fourmies, Paris, Éditions Miroirs, 1991.

Hardy-Hemery, Odette, L'envers d'une fusillade, Paris, L'Harmattan, 2000.

Houte, Arnaud-Dominique, Les peurs de la Belle Époque. Crimes, attentats, catastrophes et autres périls, Paris, Tallandier, 2022.

Kalifa, Dominique, Regnier, Philippe, Therenty, Marie-Ève, La civilisation du journal. Histoire culturelle et littéraire de la presse française au xixe siècle, Paris, Nouveau-Monde, 2011.

Perrot, Michelle, Les ouvriers en grève, 1871-1890, Paris, Mouton, 1971.

Reberioux, Madeleine, (dir.), Fourmies et les premier mai, Paris, L'Atelier, 1994.

/sites/default/files/styles/opengraph/public/img-opengraph-doc/Fourmies.jpg?itok=JRrdwrhr