Qu’est-ce que le panafricanisme ?

À propos de Amzat Boukari-Yabara, AFRICA UNITE ! Une histoire du panafricanisme.

À propos de Amzat Boukari-Yabara, AFRICA UNITE ! Une histoire du panafricanisme.

Sommaire

Le livre : De l’Afrique au monde noir, l’histoire vagabonde du panafricanisme

Des mouvements abolitionnistes de la seconde moitié du xviiie siècle aux luttes anticoloniales et indépendantistes du xxe siècle, le mouvement panafricaniste porté par des intellectuels, artistes et militants, promeut l’émancipation du « monde noir » centré sur le continent africain et les différentes communautés diasporiques (africaines-américaines et caribéennes notamment) qui résultent en grande partie de l’héritage de la traite atlantique.

Le panafricanisme est un mouvement d’émancipation, d’affirmation et de réappropriation politique et culturelle de l’identité des sociétés africaines contre les discours colonisateurs des Européens qui avaient réduit l’image du continent à une série de lieux communs contenus dans ce que le philosophie congolais Valentin Yves Mudimbé avait proposé d’appeler la « bibliothèque coloniale ».

Au cours du premier xxe siècle, le panafricanisme se structure autour de grandes personnalités politiques et intellectuelles, des africains-américains E.W. Blyden (1832 - 1912) et W.E.B Du Bois (1868 - 1963), des militants d’origine caribéenne George Padmore (1903 - 1959) et Marcus Garvey (1887 - 1940) ou encore des figures francophones comme l’homme politique et intellectuel haïtien Anténor Firmin (1850 - 1911) et le militant sénégalais Lamine Senghor (1889 - 1927). À travers des publications et de réunions internationales, dela conférence panafricaine de Londres en 1900 au Congrès de Manchester en 1945, en passant le premier Congrès panafricain de Paris en 1919, les militants et intellectuel panafricains débattent de l’émigration sous forme de retour symbolique vers l’Afrique ou de l’intégration à la société américaine pour les Africains-Américains, des stratégies d’émancipation face à la domination coloniale et des récits identitaires diasporiques qui placent le continent africain au centre des imaginaires. Ainsi le concept de « négritude » proposé par Aimé Césaire (1913 - 2008) dans l’entre-deux-guerres apparaît-il comme la revendication d’une identité noire contre l’oppression coloniale européenne. 

Entre les années 1940 et les années 1960, les discours d’émancipation panafricanistes rejoignent la lutte pour la décolonisation. C’est le cas, par exemple, du leader ghanéen Kwame Nkrumah (1909-1972) dont le panafricanisme socialiste s’accompagne d’une lutte pour l’unité du continent africain. Auteur de Africa must unite (1963), il devient le premier président du Ghana indépendant et milite pour la constitution des « États-Unis d’Afrique », une union politique qu’il juge indispensable pour résister à l’emprise des grandes puissances durant la Guerre froide. De la même manière, le psychiatre martiniquais et algérien d’adoption Frantz Fanon (1925-1961), puis le dirigeant congolais Patrice Lumumba (1925-1961) plaident pour l’unité continentale contre le risque de balkanisation et le spectre du néocolonialisme des anciens puissances européennes après les indépendances. Le panafricanisme révolutionnaire fait émerger ces grandes figures mais ne trouve aucun réel débouché politique en Afrique car il ne peut résister aux luttes internes et à l’ingérence des anciennes puissances coloniales dans le cadre de la Guerre froide. 

La dernière partie de l’ouvrage analyse les luttes panafricaines sur différents continents depuis les années 1960. Aux États-Unis d’abord, avec le mouvement pour les droits civiques de Martin Luther King (1929 - 1968), qui soutient activement l’indépendance du Ghana en 1957, ou encore le Black Power de Stokely Carmichael (1941 - 1998) qui s’installe en Guinée-Conakry à la fin des années 1960. Dans les Caraïbes et en Amérique du Sud ensuite, avec l’entremise de Fidel Castro ou encore l’activisme de l’historien guyanien Walter Rodney (1942 - 1980) ; en Afrique, enfin, par l’action de grandes figures panafricaines comme le président burkinabé Thomas Sankara ou les militants anti-apartheid en Afrique du Sud comme Steve Biko et Nelson Mandela. 

L’auteur revient sur l’importante dimension culturelle des combats panafricains grâce à de grandes manifestations artistiques. Les sensibilités panafricaines dans leur dimension anticoloniale s’expriment ainsi davantage au Festival panafricain d’Alger en 1969 qu’au premier Festival mondial des arts nègres de Dakar en 1966, marqué par l’influence du président sénégalais Léopold Sédar Senghor (1906 - 2001), chantre de la négritude mais également de la coopération politico-économique avec la France. La musique engagée, de Bob Marley (1945 - 1981) à Fela Kuti (1938 – 1997) en passant par Miriam Makeba (1932 - 2008), occupe également une place importante dans cette partie. Kuti et Makeba, militants et opposants aux régimes en place dans leurs pays respectifs (Nigeria et Afrique du Sud), mettent par exemple leurs concerts au service de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud. 

Le cours : le premier congrès panafricain de Paris (12-13 février 1919) 

L’ouvrage permet de montrer que les sociétés africaines et afro-descendantes (Amérique, Caraïbes) n’ont pas attendu les décolonisations pour s’affirmer. C’est ce que montre l’exemple du premier congrès panafricain qui se tient à Paris les 12 et 13 février 1919, en marge de la Conférence de le paix.

Ce premier congrès panafricain est organisé par le sociologue africain-américain W.E.B. Du Bois et le député Blaise Diagne (1872 - 1934), qui ont choisi Paris afin d’être entendus des dirigeants alors réunis pour signer les traités d’après-guerre. Le premier est un intellectuel engagé ; auteur des Âmes du peuple noir (1903), il acquiert une véritable centralité dans la lutte pour les droits civiques et la mouvance panafricaine au début du xxe siècle. Le deuxième, élu en 1914 sous la bannière du Parti républicain-socialiste, est le premier député originaire du continent africain à siéger à la Chambre des députés. Tous deux avaient fait le pari que l’engagement armé des troupes africaines-américaines pour les États-Unis ou d’Afrique subsaharienne pour la France se solderait par une amélioration des conditions de ces populations après la guerre.

Si le Congrès est autorisé par les autorités françaises, en revanche il ne bénéficie pas d’une reconnaissance officielle auprès des grandes puissances réunies à Paris en 1919. Les 57 délégués issus d’Afrique, des Caraïbes et d’Amérique du Nord se rassemblent pour discuter de revendications à porter auprès des puissances coloniales victorieuses. Leurs discussions aboutissent à la rédaction de courtes résolutions, qui peuvent faire l’objet d’une étude de document en classe. 

EXTRAITS DES RÉSOLUTIONS DU PREMIER CONGRÈS PANAFRICAIN DE PARIS, FÉVRIER 1919

1.         Que les Puissances alliées et associées établissent un code législatif international pour la protection des indigènes d’Afrique, semblable au projet de code international du travail.

2.         Que la Ligue des Nations établisse un Bureau permanent spécifiquement chargé de surveiller l’application de ces lois (…).

3.         Les Noirs du monde entier demandent à ce que, dorénavant, les indigènes d’Afrique et les peuples de descendance africaine soient gouvernés selon les principes suivants : 

1° La Terre. La terre et ses ressources naturelles seront à la disposition des indigènes (…). 

 (…)

3° Travail. L’esclavage et les châtiments corporels seront abolis ainsi que le travail forcé, sauf en cas de condamnation pour crime (…). 

4° Éducation. Chaque enfant indigène doit avoir le droit d’apprendre à lire et à écrire dans sa propre langue, et dans la langue de la nation mandataire, aux frais de l’État, ainsi que d’être instruit dans l’une des branches de l’industrie. (…)

5° L’État. Les indigènes d’Afrique doivent avoir le droit de participer au Gouvernement aussi vite que leur formation le leur permet (…). Ils devront immédiatement être autorises à participer au gouvernement local et tribal, selon l’ancien usage, et cette participation devra graduellement s’étendre (…) de façon à ce que l’Afrique finisse par être gouvernée par le consentement des africains... (…)

Ces résolutions s’affirment comme réformistes : elles ne remettent pas en cause le fondement de la domination coloniale européenne mais plaident pour une amélioration des conditions de vie des « indigènes ». L’usage du terme « indigènes » indique d’ailleurs que la hiérarchie entre colonisateurs et colonisés n’est pas questionnée par les organisateurs du congrès. 

Les délégués du Congrès souhaitent voir appliquées par la Société des Nations des mesures réformatrices qui ne remettent pas en cause la domination coloniale européenne mais permettent une amélioration des conditions de vie des populations africaines : abolition du travail forcé et des châtiments corporels, répartition plus juste du capital et des terres, reconnaissance de droits politique. Dans l’ensemble, les dirigeants réunis à Paris resteront sourds à ces appels.

Citer cet article

Maëlle GÉLIN , «Qu’est-ce que le panafricanisme ?», Encyclopédie pour une histoire nouvelle de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 14/12/23 , consulté le 22/02/2024. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/22235
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Qu’est-ce que le panafricanisme ?