Un salon du xviiie siècle : le salon de Madame du Deffand

Madame du Deffand tient un salon réputé à Paris entre les années 1740 et 1780. Ce salon lui permet d’être au cœur de la société mondaine et intellectuelle de son temps, comme le montre sa riche correspondance avec Voltaire, Horace Walpole, homme politique et écrivain anglais, et Madame de Choiseul. La lecture de ses lettres nous permet de reconstituer la composition d’un salon typique du xviiie siècle et de constater que la politesse dans la conversation n’y était pas toujours la règle.

Le cours

Lettre de Madame du Deffand à Horace Walpole (1770)

William Greatbach, Duchesse de Choiseul et Madame la Marquise Du Deffand (d’après l’original anciennement à Strawberry Hill), Londres, 1891
William Greatbach, Duchesse de Choiseul et Madame la Marquise Du Deffand (d’après l’original anciennement à Strawberry Hill), Londres, 1891, www.collections.library.yale.edu
Sommaire

Mise au point : la diplomatie, les lettres et la cour dans le salon de Madame du Deffand

Marie de Vichy-Champrond, marquise du Deffand (1696-1780), est issue d’une riche famille de Bourgogne. Elle naît au château familial des Champrond, dans l’actuel département de Saône-et-Loire. Son père, Gaspard II, comte de Vichy, possédait un domaine important sur la commune de Charolles et sa mère, Anne Brûlart, était la fille du premier président du Parlement de Bourgogne. À l’âge de 18 ans, Marie épouse un lointain cousin, Jean Baptiste Jacques du Deffand, marquis de La Lande, brigadier au régiment d’Albigeois-Infanterie. Le marquis est attiré par la vie champêtre tandis que sa femme ne s’imagine pas quitter les divertissements de Paris, la plus grande ville européenne de l’époque avec Londres. Après quelque temps, Madame du Deffand propose à son mari de se séparer, ce qu’il accepte. Séparation et non divorce car la rupture du mariage, sacrement de l’Église, n’existe pas alors que la séparation, le fait de ne pas vivre sous le même toit, est admise parmi les élites aristocratiques au xviiie siècle.

La marquise, réputée pour sa grande beauté, s’établit définitivement à Paris. Elle fréquente les élites parisiennes et la cour qui s’est formée autour de Philippe d’Orléans (1674-1723), qui assure la Régence jusqu’en 1722, date du sacre de Louis XV, et qui dirige le gouvernement jusqu’à sa mort. Entre les années 1730 et 1750, elle est la dame de compagnie de la duchesse du Maine, issue de la prestigieuse famille des princes du sang (cousin du roi), les Condé et mariée au fils adultérin de Louis XIV, le duc du Maine. Au château de Sceaux, le couple réunit les plus grands écrivains et artistes de son temps (Voltaire, Fontenelle, Marmontel, Montesquieu, Diderot, D’Alembert). C’est à cette époque qu’elle commence une intense correspondance avec ces figures de la république des Lettres.

Vers 1746, elle loue les anciens appartements de Madame de Montespan, l’ancienne favorite de Louis XIV, au couvent de Saint-Joseph, rue Saint-Dominique, dans le prestigieux faubourg de Saint-Germain, où se concentrent les hôtels particuliers des grands noms de la noblesse française. Aveugle à l’âge de 56 ans, elle aime s’entourer de bonne compagnie et tient un salon qui va vite devenir célèbre et où ses hôtes se pressent au moins deux fois par semaine.

Le salon de Madame du Deffand est fréquenté par des figures de la haute société, qu’elles soient françaises ou européennes. Les diplomates de passage ne sont pas rares chez elle. La marquise entretient aussi des liens avec des hommes politiques de premier plan, comme le duc de Choiseul (chef du gouvernement de Louis XV entre 1758 et 1770) ou Jacques Necker (ministre des finances de Louis XVI).

Trait marquant de ce salon, il est mixte comme son illustre prédécesseur et modèle, celui de l’hôtel de Rambouillet (jusqu’en 1665) où hommes et femmes conversent selon les règles de la bienséance et où les gentilshommes français apprennent à se départir de leur rudesse guerrière pour adopter des manières élégantes et raffinées.

 Madame du Deffand apprécie le contact avec les jeunes hommes, surtout avec le prince de Beauvau (1720-1793) qui est son habitué, c’est-à-dire un ami de la maison qui y a toujours accès, sans invitation. Le comte de Pont-de-Veyle (1697-1774) fait également partie de ces hôtes. La marquise apprécie avant tout sa fidélité, son indépendance et son esprit. Ce dernier ambitionne de se faire connaître du monde parisien et il a bien compris que ce salon en était le moyen le plus rapide. Le salon n’accueille-t-il pas Voltaire, l’homme de lettre le plus célèbre de l’époque, connu dans toute l’Europe, dont la correspondance avec Mme du Deffand est lue à haute voix dans son salon.

Ce sont les femmes qui forment le cercle le plus proche de Madame du Deffand. Dans ce groupe se distinguent les amitiés de longue date : la duchesse d’Aiguillon, la maréchale de Montomrency-Luxembourg, la duchesse et maréchale de Mirepoix, la duchesse de La Vallière. Madame du Deffand cultive également des relations avec des femmes plus jeunes, comme la marquise de Forcalquier, la comtesse de Boufflers et la vicomtesse de Cambis. Toutes ces femmes tiennent chacune de leur côté de célèbres salons à Paris, toutes fréquentent la cour et certaines y assument des fonctions : Madame de Mirepoix est dame du palais de la reine Marie Leszczynska et Madame de Forcalquier devient la dame d’honneur de Marie-Thérèse de Savoie, femme du comte d’Artois, frère de Louis XVI.

Les relations de Madame du Deffand avec la cour sont compliquées car son salon réunit des membres des coteries et des factions opposés. Dans son salon les partisans du duc de Choiseul s’opposent aux partisans du duc d’Aiguillon, soutenu par Madame du Barry, la favorite du roi. Dans cette situation délicate, Madame du Deffand navigue avec subtilité entre les uns et les autres et évite les conflits pour préserver l’éclat de son salon, véritable cénacle d’exception qui consacre pour chaque participant sa place remarquable dans la société. Malgré tout, quelques mois avant la disgrâce définitive de Choiseul (décembre 1770), Madame de Forcalquier est violemment prise à partie, ce qui rompt les usages de cette société très codifiée où la civilité est érigée en règle principale.

Document : lettre de Madame du Deffand à Horace Walpole (1770)

On se met à table ; jusqu’au fruit tout va bien : on vient par malheur à parler des édits ; d’abord cela fut fort doux ; petit à petit on s’échauffa. La Bellissima [Mme de Forcalquier] fit des raisonnements absurdes, loua tous les édits, attribua au contrôleur général une victoire complète ; [..] ‘Vous avez poussé ma patience à bout, Madame,’ lui dis-je, ‘dans toute occasion vous faites des déclamations contre eux [les Choiseul] ; depuis longtemps je me fais violence pour n’y pas répondre. Jamais je n’ai parlé de vos amis d’une façon qui ait pu vous déplaire ; vous me deviez bien la pareille.’ — ‘Si vous n’en parlez pas devant moi,’ dit-elle, ‘vous ne vous en contraignez pas en mon absence ; vous ramassez tous les écrits contre eux, vous les distribuez partout, et aujourd’hui vous finissez par m’insulter : on pardonne à cause de l’âge’ […] Quand on se leva pour sortir, je lui dis : ‘Madame, après ce qui vient de se passer sur ce que vous m’avez dit de ma vieillesse, vous jugez bien que je ne souperai pas demain chez vous’.

Extrait d’une lettre écrite par Mme du Deffand à Horace Walpole, 7 mars 1770, The Yale Edition of Horace Walpole's correspondance, éd. par Wilmarth Sheldon Lewis, New Haven, Yale University Press, 1939, vol. 4, p. 382-383.

Éclairages : une dispute dans le cercle de Madame du Deffand (1770)

Horace Walpole (1717-1797), écrivain et homme politique, fils du premier ministre britannique Robert Walpole se lie d’amitié avec Madame du Deffand en 1765, pendant sa mission diplomatique à Paris. Il retourne dans son pays l’année suivante, mais les deux amis correspondent jusqu’en 1780, année de la mort de la marquise. Dans sa correspondance avec Horace Walpole, Madame du Deffand évoque bien des sujets, confiant ses sentiments, ses affaires privées aussi bien que les péripéties des uns et des autres sans oublier la politique, qu’elle commente fréquemment.

Au moment où Madame du Deffand écrit cette lettre, la position du duc de Choiseul s’affaiblit à la cour : on l’accuse d’avoir mal géré les affaires étrangères en entraînant la France dans la coûteuse guerre de Sept Ans (1756-1763). Le parti dit des « dévots », mené par les ducs d’Aiguillon et Richelieu en profite. Madame du Deffand, proche du camp Choiseul, défend la réputation du ministre. Madame de Forcalquier, qui appartient au parti des dévots, accuse la marquise : « […] vous ramassez tous les écrits contre eux [les ennemis des Choiseul], vous les distribuez partout ». Cette pratique consistant à « ramasser les écrits » était alors courante dans les salons : elle consistait à faire circuler les discours, les lettres, les pamphlets, les chansons et les articles de journaux attaquant et ridiculisant les ennemis politiques, en l’occurrence Madame du Barry, attaquée de toute part pour son supposé manque d’éducation et sa trop grande proximité avec le roi.

La prise à partie de Mme Forcalquier rompt les usages de civilité du salon. Madame du Deffand s’en offusque et marque sa rupture avec elle. Mais au fond elle n’a aucune raison de se fâcher avec le parti dévot, soutenu par la reine Marie Leszczynska. En effet, elle souhaite principalement maintenir la popularité de son salon et son influence sociale qui lui permet de pousser ses familiers et de recevoir des pensions. C’est pourquoi, tout en continuant à soutenir Choiseul après sa disgrâce, Madame du Deffand paraît indifférente à son sort, en public et dans son salon. Très vite, elle se réconcilie avec Madame de Forcalquier.

À l’image du salon de Madame du Deffand, les salons féminins du xviiie siècle sont une véritable fabrique de l’art de vivre en société, cet art de dépasser les conflits par la politesse, ce respect des autres par la scrupuleuse vigilance à maintenir les apparences.

Citer cet article

Dorota Wisniewska , « Un salon du xviiie siècle : le salon de Madame du Deffand », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 31/08/23 , consulté le 18/05/2024. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/22127

Bibliographie

Craveri, Benedetta, Madame du Deffand et son monde, Paris, Seuil, 1999.

Craveri, Benedetta, L'âge de la conversation, Paris, Gallimard, 2002.

Lilti, Antoine. Le monde des salons : sociabilité et mondanité à Paris au xviiie siècle, Paris, Fayard, 2005.

Murat, Inès, Madame du Deffand, 1696-1780 : la lettre et l’esprit, Paris, Perrin, 2003.

Titeux-Thiry, Jeanine. Marquise : biographie de la marquise du Deffand : une épistolière qui tint un salon littéraire à Paris au xviiie siècle, Revin, 2011.

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