L’or et l’argent, des Amériques à l’Europe

À partir de la fin du xve siècle, l’installation de plantations dans les Antilles et la mise en esclavage des populations amérindiennes puis africaines entraînent une nette augmentation des circulations d’or et d’argent mais également de produits alimentaires entre le « Nouveau Monde » et les ports européens. Si le Traité de Tordesillas (1494) réserve en principe ce commerce aux royaumes ibériques, les autres nations européennes entendent profiter de ces richesses. De nombreux marins européens, appelés aussi « aventuriers », se rendent alors dans les Antilles pour chasser les galions espagnols et fonder de nouvelles colonies.

Mise au point

Jean-Baptiste Du Tertre, Introduction à l’Histoire générale de l’île de Saint-Christophe, 1654

Scène de tortures et de massacres après la prise d’une ville par les flibustiers, Oexmelin Alexandre Olivier, Illustrations de De Americaensche Zeerovers, Amsterdam, 1678
Scène de tortures et de massacres après la prise d’une ville par les flibustiers, Oexmelin Alexandre Olivier, Illustrations de De Americaensche Zeerovers, Amsterdam, 1678. Source : Gallica.bnf
Première page de Histoire générale des isles de Saint-Christophe, Guadeloupe et Martinique, J. L’anglois,, édition de 1654
Première page de Histoire générale des isles de Saint-Christophe, Guadeloupe et Martinique, J. L’anglois,, édition de 1654. Source : Gallica.bnf
Sommaire

Mise au point : l’or et l’argent des Amériques à l’Europe, une richesse convoitée

Après le premier voyage de Christophe Colomb en 1492, les Espagnols organisent l’exploitation des richesses du « Nouveau Monde ». Ce projet colonial débute dans les quatre grandes îles des Grandes Antilles : Hispaniola, Cuba, la Jamaïque et Puerto Rico. Ces territoires deviennent la base arrière de la conquête du continent. C’est également sur ces îles que commence la mise en esclavage des populations amérindiennes : les Taïnos des îles Caribéennes étant les premières à être soumises au travail servile.

Les massacres orchestrés par les conquistadors, les épidémies et les dégradations des conditions de vie entraînent la disparition progressive des populations amérindiennes. Si le nombre de victimes reste difficile à estimer, car étalé dans le temps, les méfaits de la colonisation sont suffisamment visibles pour provoquer l’apparition de débats dont la « controverse de Valladolid » en 1550 reste le plus emblématique. Mais les arguments défendant la commune humanité des Amérindiens ne suffisent pas à freiner la progressive disparition des populations locales, bientôt remplacées par les populations venues d’Afrique pour lesquelles le regard européen est encore moins bienveillant.

À partir de 1520, l’or et l’argent des Amériques sont extraits pour la plus grande part du travail forcé dans les mines du Mexique, du Pérou et du Potosi (actuelle Bolivie). Cet afflux de richesse transforme les réseaux d’échanges du commerce européen qui s’oriente désormais vers l’Atlantique autour de grandes villes portuaires comme Séville et Cadix. L’historien Pierre Chaunu estime qu’entre 1503 et 1660 le port de Séville a reçu 17 à 18000 tonnes d’or, 13 à 15 000 pour l’ensemble du xviie siècle et 20 à 22 000 pour le xviiie siècle.

Si le Traité de Tordesillas (1494) autorise en principe les conquérants ibériques à conserver le monopole sur le commerce avec l’Amérique, les richesses du « Nouveau Monde » attirent les convoitises d’autres nations européennes. Dans le sillage de Christophe Colomb suivent pirates et corsaires, certains devenant célèbres comme Francis Drake ou Walter Raleigh. Au xvie siècle une distinction apparaît entre les différents acteurs de la course maritime. Est alors considéré comme pirate ou forban tout marin qui attaque d’autres navires en dehors des périodes de conflits déclarés. Les corsaires et flibustiers sont, eux, des particuliers qui prennent la mer après avoir obtenu de la monarchie une lettre dite de marque. Ce document les autorise à attaquer tout navire ennemi de la couronne et leur assure d’éviter la pendaison en cas d’arrestation par les autorités adverses. Pourtant, même soutenus par les autorités royales, ces corsaires sont limités dans leurs actions par la distance qui les sépare de leurs ports d’attache en Europe. C’est pourquoi les Petites Antilles, ce chapelet d’îles qui s’étendent du plateau des Guyane au sud aux îles Vierges au nord, deviennent la base arrière de ces prédateurs des mers. Ces îles, considérées comme inexploitables par les conquérants espagnols, sont d’abord visitées par ces corsaires de passage puis occupées par les colons Français, Anglais et Hollandais à partir de 1625.

La course maritime connaît une nette évolution entre le xvie et le xviie siècle. Au xvie siècle, quelques marins venus du nord de l’Europe mènent des actions prédatrices à l’instar des équipages envoyés en Amérique par l’armateur Jean Ango ou encore ceux conduits par le capitaine hollandais Piet Hein. Une fois les prises faites sur les biens espagnols, ces marins retournent en Europe. Au xviie siècle, ces marins-soldats également appelés « aventuriers » (le terme de flibustiers apparaît seulement dans les archives françaises à partir des années 1670) participent aux conquêtes coloniales à l’exploitation des colonies. Avec l’affaiblissement de l’empire espagnol au xviie siècle, ce sont désormais les puissances nord-européennes qui s’affrontent dans la mer des Caraïbes, offrant la possibilité aux flibustiers de combattre aux côtés des armées régulières.

Document : Jean-Baptiste Du Tertre, Introduction à l’Histoire générale de l’île de Saint-Christophe, 1654

            « Les richesses prodigieuses que les Espagnols tiraient de ce nouveau monde, firent naître le désir d’en avoir leur part, à toutes les nations de l’Europe. À cet effet, force aventuriers équipèrent des navires pour aller trafiquer avec les sauvages : mais l’Espagnol, qui croit être seul et légitime possesseur de ce grand pays, se prévalant de la domination qu’Alexandre VI* en avait fait aux rois catholiques Ferdinand et Isabelle, l’an 1493 pour y établir le christianisme s’y opposa fortement et traita de pirates et de corsaires tous ceux qu’il trouva entre les deux tropiques. Voilà le sujet de la guerre dans les Indes Occidentales**. On sait que les autres nations estimèrent cette donation frivole, ou que ce fut par forme de représailles, elles se raidirent contre les efforts des Espagnols et y firent souvent de très riches prises. Elles ont continué cette petite guerre jusqu’à ce que Dieu leur eut inspiré le dessin d’habiter une si riche partie du monde, de laquelle il semble qu’il en veuille priver cette nation ambitieuse, qui s’en est rendue indigne par les horribles cruautés qu’elle a exercé sur les Indiens : cruautés si étranges et si inouïes que le révérentissime Père Barthélémy de Las Casas***, évêque de Chiapa, Religieux de l’ordre des frères Prêcheurs, assure comme témoin oculaire que les Espagnols en quarante ans ont massacré cinquante millions d’hommes dans les îles d’Hispaniola, de Cuba et de Saint-Jean de Porteric.

            Je sais bien qu’on pourrait m’alléguer que j’ai très mauvaise grâce d’écrire que Dieu veut priver les Espagnols des terres de l’Amérique, afin d’en gratifier les Français, qui pour avoir moins fait mourir de Sauvages, n’ont pas été moins barbares qu’eux ; eu égard qu’ils les ont chassés de l’île de Saint-Christophe, aussi bien que de celle de la Guadeloupe. Mais je puis répondre, que si vous lisez attentivement cette histoire, vous trouverez que Dieu s’est comporté envers les Français, comme il a fait avec les Israélites dans les déserts, ne laissant pas impuni un seul de leurs crimes ; car il est certain que tous ceux qui ont trempé leurs mains dans le sang de ces pauvres innocents ont expié leur massacre par la perte de leur vie ou de leurs biens.

            Entre plusieurs capitaines qui tâchèrent de faire fortune dans l’Amérique, un gentilhomme nommé Desnambuc, cadet de la maison de Vaudroq en Normandie, se voyant privé des biens dus à sa qualité et à sa naissance à cause de la rigueur des lois du pays, résolut ou de mourir généreusement ou de suivre les traces de quantité de braves hommes qui avaient fait une fortune très avantageuse dans cette nouvelle et opulente partie du monde.

            Il part de Dieppe l’an 1625 dans un brigantin [petite embarcation] armé de quatre pièces de canon et de quelques pierriers [canon de petit calibre], avec environ trente-cinq hommes, tous bons soldats bien disciplinés et bien aguerris. Arrivé aux Kaymans, il se trouve aussitôt découvert par un Galion d’Espagne d’environ quatre cent tonneaux et monté de trente pièces d’artilleries, lequel prend à son avantage dans une baie et l’attaquant soudainement à coup de canon, lui donne à peine le temps de se reconnaître. La surprise néanmoins ne fit point perdre courage à notre capitaine généreux ; au contraire, redoublant ses forces par la résistance, il soutient le choc l’espace de trois heures, avec tant d’opiniâtreté que l’Espagnol fut contraint de l’abandonner, après la perte de la moitié de ses gens ».

* Rodrigo de Borja (1431-1503) est élu pape sous le nom d’Alexandre VI en 1492. Le 6 juin 1694, il conclut l’alliance entre le roi du Portugal Jean II et les souverains espagnols Ferdinand et Isabelle. Ce traité dit de Tordesillas est à l’origine du partage du continent américain par les deux puissances ibériques.

** Nom donné aux territoires américains à la suite du voyage de Christophe Colomb.

*** Bartolomé de las Casas est un prêtre dominicain. Fervent défenseur des populations amérindiennes à partir de 1614, son engagement l’a poussé à s’engager dans de nombreux débats animés face à d’autres intellectuels ibériques. La plus célèbre de ses confrontations date de 1547 est connue sous le nom de « controverse de Valladolid » durant laquelle il s’oppose à un autre homme d’Église : Juan Gines de Sepulveda.

DU TERTRE Jean Baptiste, Histoire générale des isles de Saint-Christophe, Guadeloupe et Martinique, J. L’anglois, 1654 PP 3-5.

Éclairage : la conquête de l’Amérique vue par un père dominicain français

Le missionnaire dominicain Jean-Baptiste Du Tertre est présent en Amérique de 1640 à 1658. Il a connu les marins qui ont servi Pierre Belain D’Esnambuc et se fait le porte-parole des premiers colons français du « Nouveau Monde ». L’auteur introduit son ouvrage en rappelant que les souverains espagnols ont reçu du pape Alexandre VI la mission d’« établir le christianisme » en Amérique. Du Tertre, s’appuyant sur les propos de De Las Casas, affirme que les actes des conquistadors ont surtout conduit à la disparition des populations autochtones, une accusation qui lui permet de justifier la présence française sur ces terres en violation du Traité de Tordesillas (1494) imposé par le pape.

Cependant, l’auteur ne cache pas les méfaits de la colonisation française. Il rappelle que les colons chassèrent violemment les populations Kalinas dès les premières années d’installation à Saint-Christophe puis à la Guadeloupe. Mais si quelques aventuriers français ont maltraité les populations locales, ils ont, selon lui, expié leurs péchés et Dieu les a traités comme « les Israélites dans les déserts ».  Soucieux d’accorder la présence française avec la volonté divine, le prêtre dominicain oublie cependant de rappeler que les populations de Martinique et de Grenade ne furent guère mieux traitées par les Français. Il faut peut-être voir dans cet oubli volontaire la proximité de Jean-Baptiste Du Tertre avec Jacques Dyel Du Parquet, neveu de Pierre Belain D’Esnambuc et premier gouverneur de la Martinique.

Jean-Baptiste Du Tertre évoque la guerre « des Indes occidentales » qui oppose les souverains espagnols aux autres nations européennes à la suite du Traité de Tordesillas (1494) qui accorde aux rois catholiques la propriété d’une grande partie des Amériques. Pour les Espagnols, les marins des autres nations européennes venus dans les Antilles sont des pirates et des forbans, des hommes qui méritent d’être pendus pour leurs actes. Pour Du Tertre, ces marins sont avant tout des corsaires, serviteurs des intérêts de leur royaume, des hommes courageux, à l’instar du gentilhomme D’Esnambuc qui n’hésite pas à braver les mers et la lourde artillerie des galions espagnols avec ses modestes « pierriers », navires équipés de petits canons.

La description du gentilhomme permet de mieux saisir le profil des aventuriers européens venus chercher fortune dans les Antilles. L’auteur rappelle que D’Esnambuc, fondateur de la colonie de Saint-Christophe, est un cadet de famille qui n’a pas reçu d’héritage. Comme beaucoup de nobles participant à la fondation de colonies, il est venu acquérir des terres et un peu de renommée. Si ces nobles parviennent à former des équipages, ils manquent le plus souvent de moyens financiers pour mener de véritables expéditions de conquête sur le continent, ce qui les conduit, comme le gentilhomme D’Esnambuc, a cherché le soutien du roi et de marchands pour mener à bien leurs ambitions coloniales.

Ce document montre les liens étroits entre le commerce, la course maritime et la colonisation. Du Tertre rappelle en effet que c’est « pour aller trafiquer avec les sauvages » que les Français traversent l’Atlantique. L’auteur rappelle ici les différentes étapes d’installation des Français dans la Caraïbe. Dans un premier temps, les marins du royaume de France se contentent d’attaquer les navires espagnols et portugais. Leur expérience du monde caribéen les conduit dans un second temps à participer à l’installation des premiers colons dans ce territoire jusque-là épargné lors de la première phase de conquête de l’Amérique.

Citer cet article

Nicolas Ribeiro , « L’or et l’argent, des Amériques à l’Europe », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 27/09/22, consulté le 26/11/2022. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21951

Bibliographie

Butel Paul, Les Caraïbes au temps des flibustiers, Paris, Aubier histoire, 1982.

Chaunu Pierre, Conquêtes et exploitations des nouveaux mondes, Paris, PUF, 2010

Moreau Jean-Pierre, Les Petites Antilles de Christophe Colomb à Richelieu, Paris, Karthala, 1992.

Plouviez David (dir.) Défense et colonies dans le monde atlantique xve-xxe siècle, Rennes, PUR, 2014

Sainton Jean-Pierre, Histoire et civilisation de la Caraïbe. Tome 1 : Les temps de la genèse, des origines à 1685, Paris, Maisonneuve et Larose, 2004.

Villiers Patrick, Les corsaires, Paris, Edition Jean-Paul Gisserot, 2007.

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