Front de l’Est et guerre d’anéantissement

La guerre menée par le régime nazi contre l’Union soviétique sur le front de l’Est a été, dès le départ, conçue comme une guerre d’anéantissement des populations civiles, comme le montrent les archives allemandes de l’opération Barbarossa et les modes de l’extermination mises en œuvre sur le front de l’Est.

Mise au point

Les massacres commis à Marioupol durant l’occupation allemande (1941-1943)

Ill. 1 : Schéma rédigé en russe du site de fusillade de Marioupol (Archives d’État de la Fédération de Russie, GARF 7021-72-2, p.74) Le schéma, effectué en octobre 1943, montre la tranchée antichar (en zig-zag) utilisée pour les fusillades. Les numéros indiquent les différentes exécutions qui eurent lieu au bord de cette tranchée entre octobre 1941 et septembre 1943 (Juifs mais aussi Roms, communistes, suspects, partisans…).
Ill. 1 : Schéma rédigé en russe du site de fusillade de Marioupol (Archives d’État de la Fédération de Russie, GARF 7021-72-2, p.74) Le schéma, effectué en octobre 1943, montre la tranchée antichar (en zig-zag) utilisée pour les fusillades. Les numéros indiquent les différentes exécutions qui eurent lieu au bord de cette tranchée entre octobre 1941 et septembre 1943 (Juifs mais aussi Roms, communistes, suspects, partisans…).
Sommaire

Mise au point : une guerre sur le front de l’Est préparée comme une opération d’anéantissement

L’analyse des liens entre la Shoah et la guerre d’anéantissement menée par le IIIe Reich contre l’Union soviétique représente un défi majeur pour la recherche et l’enseignement de la guerre à l’Est. L’ampleur de l’extermination des Juifs sur les territoires soviétiques occupés par les nazis était-elle corrélée à la violence du conflit, puis à son enlisement ? Ou bien l’Opération Barbarossa était-elle la première phase de l’extermination des Juifs des régions de l’Est ? Ces problématiques demeurent au cœur des recherches actuelles et exigent un exposé précis de la chronologie des ordres édictés, des massacrées perpétrés et des protagonistes impliqués.

Au printemps 1941, Hitler s’accorde avec ses généraux pour définir les modalités et les objectifs de la future campagne militaire contre l’Union soviétique. Le décret du 13 mai 1941 stipule que « toutes les attaques (…) commises par des personnes civiles ennemies contre la Wehrmacht (…) doivent être réprimées par la troupe sur le champ par tous les moyens jusqu’à l’extermination des assaillants. » Il est également précisé d’ordonner « des représailles collectives (…) si les circonstances ne permettent pas d’identifier rapidement le coupable. » Les ordonnances imposées par le régime laissent carte blanche aux officiers de la Wehrmacht pour organiser, sur un simple soupçon, des représailles à l’encontre de civils. Ces ordonnances officialisent des pratiques déjà observées lors de la campagne de Pologne, en septembre 1939, durant laquelle eurent lieu les premiers massacres de Juifs et de civils polonais.

Quatre unités d’Einsatzgruppen recevant leurs ordres d’Himmler et d’Heydrich, et composés d’hommes du SD, de la Sipo (Sicherheitspolizei, regroupant Gestapo et Kripo), de la Waffen-SS, mises sur pied en mai-juin 1941, suivent les troupes de la Wehrmacht, agissant en intelligence avec ses cadres militaires.  Ces unités comptent environ 3000 individus chargés de collecter des renseignements mais surtout d’éliminer les opposants et ennemis présumés : communistes, commissaires politiques, komsomols (jeunesses communistes), fonctionnaires juifs…

Ces préparatifs montrent que l’invasion de l’Union soviétique a été préparée comme une guerre d’anéantissement, une guerre totale dans la mesure où les civils sont également pris pour cibles. D’autre part, les discours de la propagande nazie visent directement le « judéo-bolchevisme » comme principal ennemi. En éliminant les Juifs, soutiens supposés du régime bolchevique, les armées allemandes doivent affaiblir l’emprise politique de Moscou dans les régions occupées et ainsi préparer la colonisation allemande de cet « espace vital » riche en ressources agricoles et pétrolières. La figure de l’Ostjude, le Juif de l’Est, abondamment caricaturée dans les journaux nazis, accentue encore les visées exterminatrices de la propagande nazie.

Les tous premiers massacres de civils commis sur le territoire soviétique concernent les populations juives qui constituent 90 % des civils visés dans les premières semaines d’occupation. À Gargždai, en Lituanie, le 24 juin 1941, deux jours après le début de l’invasion, 200 Juifs sont fusillés « en représailles » à la présence de tireurs isolés dans la ville. En Ukraine de l’ouest, les soldats de l’armée allemande massacrent plus de 500 civils, dont 496 Juifs, entre le 22 et le 27 juin 1941. Le 27 juin 1941, le bataillon de police 309 enferme environ 800 Juifs – hommes, femmes et enfants – dans la synagogue de Białystok avant de les brûler vifs. Heydrich, Himmler et les principaux chefs de la police sont présents sur le terrain, exhortant les Einsatzgruppen et les autres unités répressives à intensifier les massacres de Juifs (hommes, femmes et enfants) et à multiplier les pogroms appuyés en sous-main par les autorités locales en Ukraine.

À la mi-août, l’arrivée de nouvelles unités, notamment des bataillons de police, permettent d’organiser des exécutions de grande ampleur. Fin août 1941, dans le sud de l’Ukraine, près de 11 000 Juifs, expulsés du territoire ukrainien placé sous administration hongroise, sont parqués dans la ville de Kamianets-Podilskyï. Friedrich Jeckeln, le représentant d’Himmler, propose d’organiser leur exécution. Les 27-29 août 1941, 23 600 hommes, femmes et enfants juifs sont fusillés dans des cratères d’obus, en périphérie de la ville, par des policiers allemands appuyés par la milice locale. Un mois plus tard, les 29-30 septembre 1941, 33 771 Juifs sont assassinés à Babi Yar. À compter de l’automne 1941, dans l’est de l’Ukraine, les commandos des Einsatzgruppen regroupent et fusillent la population juive dans des villes comme Loubny et Marioupol. À la même date, certains ghettos de Biélorussie sont liquidés, notamment à Vitebsk. Les difficultés climatiques, liées au gel de la terre et à l’impossibilité de creuser, ralentissent certaines exécutions dans des régions comme le Donbass. À partir de l’automne 1941, les premières fusillades de Roms deviennent systématiques dans la zone d’influence de l’Einsatzgruppe D ou dans les régions d’immédiat arrière-front. À l’hiver 1941-1942, environ 2 millions de prisonniers de guerre soviétiques périssent de mauvais traitements, d’exécutions massives, de famine, de froid et d’épidémies.

La guerre menée par les nazis en Union soviétique est bien, dès le départ, une guerre d’anéantissement. Dès les premiers jours de l’Opération Barbarossa les Juifs sont pris pour cibles. L’ampleur des exécutions (550 000 victimes en 6 mois), l’impulsion donnée par les dignitaires nazis sur le terrain, confirment que l’extermination des Juifs de l’Est était l’une des composantes de cette invasion. 
 

Document : les massacres commis à Marioupol durant l’occupation allemande (1941-1943) rapportés par la Commission Extraordinaire d’État soviétique, le 5 octobre 1943.

« Atrocités et travaux forcés en Allemagne des civils soviétiques.

« Marioupol, le 5 octobre 1943

« (…) Le 16 octobre [1941], tous les Juifs, sans considération de sexe ou d’âge, durent se présenter, avec leurs biens, dans les casernes, au prétexte d’être déplacés dans une zone moins densément peuplée. Le jour suivant, ceux qui se présentèrent furent divisés en groupes de 500-1 000 personnes et, dûment escortés, furent convoyés jusqu’à une tranchée antichar à 7 kilomètres de la ville. Là, les gens reçurent l’ordre de se déshabiller et de s’asseoir au bord de la tranchée. Les Allemands fusillèrent les hommes et les femmes dans le dos. Les bébés, tenus dans les bras de leur mère, tombèrent vivants dans le fossé. Les fascistes étalèrent une substance empoisonnée sur les lèvres des autres enfants. Les mitraillettes fusillèrent des familles entières. Les blessés gémissaient dans la tranchée mais de nouveaux corps continuaient à leur tomber dessus ; ils furent recouverts de terre. D’après les données recueillies mais non complètes, 20 000 personnes furent fusillées en 2 jours à cet endroit (…).

Non satisfaits de cela, les occupants commencèrent à chasser les enfants issus des mariages mixtes. Les mères russes et ukrainiennes qui avaient des enfants de leur mari juif se virent enlever leurs enfants, qui furent fusillés. Les mères qui s’opposèrent à cette atrocité furent fusillées ensemble avec leurs enfants.

Ainsi, toute la population juive fut exterminée, à l’exception de quelques-uns qui parvinrent à s’enfuir. La population tsigane de la ville subit le même sort.

Après cela, les occupants entreprirent l’extermination de la population russe et ukrainienne. Sous prétexte de combattre les partisans et les communistes, les Allemands fusillèrent des civils innocents, dont beaucoup n’avaient jamais occupé de poste important ni participé activement aux affaires publiques. (…) »

Référence : Archives d’État de la Fédération de Russie, GARF 7021-72-2, p.61-62.

Éclairages : l’extermination des Juifs et Tsiganes de Marioupol par les Einsatzgruppen (1941)

À la libération des territoires par l’armée soviétique à partir de 1943, une Commission extraordinaire d’État soviétique enquête dans chaque localité sur les crimes commis par l’occupant nazi. Cette commission est chargée de recueillir un maximum de preuves et de témoignages dans la perspective d’un éventuel procès. Après la libération de Marioupol, le 10 septembre 1943, la Commission établit le 5 octobre 1943 ce rapport qui illustre la brutalité de l’extermination totale des Juifs de la ville, le 16 octobre 1941.

Le prétexte avancé par les autorités militaires allemandes pour regrouper et arrêter la population juive ne consistait pas ici, comme c’était le cas en Pologne, à créer des ghettos mais à déplacer les populations. Les hommes de l’Einsatzgruppe D organisèrent la fusillade de plus de 20 000 hommes, femmes et enfants juifs dans une tranchée antichar à l’extérieur de la ville, à Agrobaza. Ce fossé, creusé auparavant pour défendre les positions soviétiques, fit gagner du temps aux bourreaux qui n’eurent pas à ordonner le creusement d’une fosse en réquisitionnant la population locale (ce fut le cas dans les localités dépourvues de cavité naturelle – ravins, puits de mine, cours d’eau – comme dans de nombreux sites en Biélorussie ou encore dans l’ouest de l’Ukraine). Ce rapport mentionne une méthode particulière pour tuer les enfants : l’usage d’un poison déposé sur les lèvres ou sous le nez, technique expérimentale dont l’usage se retrouve dans d’autres territoires où opérait l’Einsatzgruppe D. Les enfants des mariages mixtes ne furent pas épargnés mais ils furent vraisemblablement assassinés quelques temps après la fusillade massive d’octobre 1941.

Le texte indique également que les Tsiganes (Roms) de la ville furent totalement exterminés. Enfin, la population civile russe et ukrainienne souffrit de l’occupation allemande et subit des emprisonnements et des exécutions sur le simple soupçon d’activités partisanes ou communistes, quand elle ne fut pas déportée pour effectuer un travail forcé en Allemagne. Ce rapport illustre en définitive la grande diversité des victimes civiles à Marioupol, la rapidité de l’extermination totale de la population juive en deux jours et la terrible capacité d’adaptation des bourreaux allemands.

Citer cet article

Marie Moutier-bitan , « Front de l’Est et guerre d’anéantissement », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 30/06/22, consulté le 08/08/2022. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21879

Bibliographie

Dean, Martin, Voisins et bourreaux. Le génocide en Biélorussie et en Ukraine, Paris, Calmann-Lévy, 2012.

Snyder, Timothy, Terres de sang, Paris, Gallimard, 2012.

Bande, Alexandre, Biscarat, Pierre-Jérôme, Lalieu, Olivier (dir.), Nouvelle Histoire de la Shoah, Pari, Passés composés, 2021.

Longerich, Peter, Himmler, Paris, Perrin, 2013

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