Dessins du Goulag :  les cahiers d’écoliers d’Efrosinia Kersnovskaïa

En URSS, le Goulag désigne le système d’administration des camps de travail forcé. Créés dans les années 1920 pour accueillir une mince frange d’opposants politiques, ces camps renferment à partir des années 1930 un nombre toujours plus grand de citoyens soviétiques déportés pour des motifs arbitraires. Le témoignage d’Efrosinia Kersnovskaïa (1907-1994), publié sous formes de planches dessinées et commentées, rend compte de cette expérience concentrationnaire marquée par la violence et la lutte quotidienne pour la survie.

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Dessins du Goulag :  les cahiers d’écoliers d’Efrosinia Kersnovskaïa

Couverture du livre d’Efrosinia Kersnovskaïa. Envers et contre tout. Chronique illustrée de ma vie au Goulag, Christian Bourgois/Interférences, (2021)
Couverture du livre d’Efrosinia Kersnovskaïa. Envers et contre tout. Chronique illustrée de ma vie au Goulag, Christian Bourgois/Interférences, (2021)
Sommaire

Contexte : le système concentrationnaire du Goulag

Entre les premiers camps créés sur les îles Solovki en 1923 et la mort de Staline en 1953, environ 20 millions de Soviétiques ont connu l’expérience concentrationnaire. Sur ce total, quatre millions sont morts, la plupart d’épuisement, conséquence de la sous-alimentation et de la dureté du travail forcé. Ces camps de concentration n’ont jamais eu pour but d’exterminer les détenus, mais de les rééduquer par le travail – en réalité, de les réduire au travail forcé. Moins les prisonniers parviennent à atteindre leurs quotas de production, moins ils touchent de ration alimentaire et plus ils peinent le lendemain à approcher des chiffres fixés volontairement haut. Ce cercle vicieux amène bien des détenus à la mort, non sans avoir participé malgré eux à l’immense effort collectif exigé par le plan quinquennal.

Le système du Goulag ou « administration générale des camps » doit exclure les ennemis réels ou supposés du régime. Réservée sous Lénine à une mince frange d’opposants politiques, la déportation-relégation et l’enfermement se généralisent avec la collectivisation forcée de l’agriculture (1929) et le ciblage des koulaks, paysans supposés riches et opposés au régime, massivement déportés à partir des années 1930. Au fur et à mesure des campagnes de répression visant à briser toute résistance éventuelle, les opposants, « éléments socialement nuisibles » et « nationalités suspectes » sont déplacés vers des colonies de peuplement spécial en Sibérie et au Kazakhstan, ou enfermés dans des camps. Le nombre total de citoyens détenus simultanément croît régulièrement, passant de 250 000 en 1930 à 1 million en 1935 et 2,5 millions en 1950. La Grande Terreur produit un premier pic de déportation au Goulag (plus d’un million de déportés), mais ce sont surtout les déportations d’après-guerre qui gonflent les effectifs – plus de 2 millions en 1947 et 1948, et autour de 2,5 millions jusqu’en 1953.

Le Goulag est un empire économique au cœur de l’appareil industriel soviétique autant qu’une microsociété où se manifestent les pires violences. À la Kolyma, les prisonniers extraient l’or du sol gelé ; à Vorkouta, ils abattent des arbres à mains nues ; sur le Cercle polaire arctique, au moins 60 000 détenus meurent entre 1949 et 1953 pour construire une voie ferrée qui ne servira jamais. Sur tous les chantiers de construction des grandes usines, les chefs de camp louent les prisonniers comme main d’œuvre. Au camp, les meilleures places (cuisines, bureaux) sont réservées aux criminels de droit commun, chargés de faire régner la discipline chez les détenus « politiques », condamnés pour des complots fictifs ou des faits anecdotiques : une histoire drôle sur Staline ou un simple vol de pommes de terre (lois de 1932 et 1947). Les premiers volent, battent et violent les seconds, privés de tout recours.

Après la mort de Staline, le chef du NKVD, Lavrenti Beria (1899-1953), décide de transformer le Goulag en industrie rentable et débarrasse les chantiers et les mines des bouches inutiles, libérant ainsi des centaines de milliers de détenus, une politique suivie par Nikita Khrouchtchev entre 1958 et 1964. Cette libération soudaine de milliers de détenus est à l’origine d’une véritable contre-culture du Goulag dans la société soviétique, celle des « zeks » (pour ZK, zaklioutchonny), ces prisonniers de droits-commun dont les chansons, les tatouages, les légendes et l’argot quotidien prennent le contrepied sarcastique du discours soviétique sur l’homme nouveau et la modernisation du pays, l’exemplarité du parti et de ses chefs.

Beaucoup d’anciens détenus restent assignés à résidence et certains s’embauchent comme travailleurs libres sur les chantiers où ils trimaient sous escorte armée la veille encore. Si le système du travail forcé ne disparaît pas, il est désormais réservé aux seuls criminels. La littérature concentrationnaire étant censurée, les manuscrits écrits par les prisonniers du Goulag passent en contrebande pour être publiés en russe à l’étranger (tamizdat) ou circulent sous le manteau en version dactylographiée (samizdat). Il faut attendre Mikhaïl Gorbatchev et la Glasnost (libéralisation de l’expression publique adoptée à partir de 1986 en URSS) pour que ces livres interdits soient enfin accessibles et que la mémoire contrariée du Goulag ait droit de cité.

Archive : les dessins d’Efrosinia Kersnovskaïa ou comment survivre au Goulag

Efrosinia Kersnovskaïa (1907-1994) a réussi l’exploit de survivre 12 ans au Goulag, entre 1940 et 1952. Déportée de Bessarabie en 1940 en raison de ses origines nobles, puis envoyée en camp, elle a cherché à conserver le plus précisément possibles les souvenirs de son expérience concentrationnaire. Respectant la promesse faite à sa mère mourante, elle a consacré six à dix ans de sa vie, à partir de 1964, à consigner dans 12 cahiers d’écolier ce qu’elle appelle ses « universités ». De sa jeunesse heureuse à son retour chez elle et aux funérailles de sa mère, en passant par la prison, la déportation en wagon à bestiaux, l’abattage du bois, la fuite et six mois d’errance dans la taïga, la condamnation à 10 ans de camp et la mine dans le Grand Nord à Norilsk, Kersnovskaïa livre une autobiographie illustrée de 680 dessins au crayon de couleur et à l’aquarelle. Paru en samizdat (version dactylographiée échangée illégalement) en 1982, sans les dessins, ce document unique a été édité en russe dans son intégralité (2001).

Avec son dessin appliqué et très coloré sur des pages à petits carreaux, ses mots en petites minuscules, les cahiers d’écoliers d’Efrosinia Kersnovskaïa déroutent au premier abord par leur apparence scolaire et leur tonalité enfantine. Kersnovskaïa, qui alterne le « je » et le diminutif « Frossia », se représente très souvent dans les images, régulièrement de dos. Sa coupe de garçonne ébouriffée, ses attitudes peu féminines, le courage de ses prises de position n’ont ni âge, ni sexe et témoignent exclusivement de sa volonté de survie. En 12 ans, elle fait l’expérience de tous les métiers possibles au Goulag et parvient à trouver des « planques » pour échapper au travail forcé : une morgue, un atelier de lithographie, un élevage de porcs et même un entrepôt de distribution où elle parvient à se gaver de saucisses.

Cahier n°7 « une oasis en enfer » in Envers et contre tout. Chronique illustrée de ma vie au goulag, (Skol’ko stoit chelovek), IGOR TCHAPKOVSKI/CHRISTIAN BOURGOIS/INTERFÉRENCES, © Euphrosia Kersnovskaïa
Cahier n°7 « une oasis en enfer » in Envers et contre tout. Chronique illustrée de ma vie au goulag, (Skol’ko stoit chelovek), IGOR TCHAPKOVSKI/CHRISTIAN BOURGOIS/INTERFÉRENCES, © Euphrosia Kersnovskaïa

Traduction de la légende : « Avant de pouvoir entrer à l’infirmerie, un malade doit passer par les bains. Mais comment faire si les brancardiers accueillent un [autre] malade qui arrive ? Ou sont partis déjeuner ? Ou ont emporté un cadavre à la Morgue ? Alors j’ai soulevé le crevard suivant, je l’ai porté aux bains, l’ai lavé et, ensuite, l’ai adressé à l’infirmerie. Ce n’est ‘‘pas mes affaires’’ ? Rien de grave ! Je m’en tirerai ! »

Dans le cahier n°7, intitulé « Une oasis en enfer », l’auteur se retrouve miraculeusement dans un service médical et échappe ainsi à la mort qui la guettait. Sur le dessin, le décor est réduit à sa plus simple expression : quelques hachures au sol signifient le déplacement autant qu’ils ébauchent un parquet en bois brut. L’aide-soignante vue de dos possède de vraies chaussures, une robe rose, une blouse blanche et un calot. Elle ne souffre donc pas du froid et ne travaille pas en extérieur, c’est une privilégiée.

Le trait de Kersnovskaïa devient plus précis dans les nombreuses scènes où apparaissent les corps de mourants. Elle révèle alors ses notions d’anatomie apprises en tant qu’infirmière chirurgicale puis assistante à la morgue. Elle ne peut s’empêcher de dessiner le squelette des victimes, mais aussi les muscles bandés de ses mollets. La plupart des détenus ne prêtent aucune attention à ces morts-vivants au regard fixe que l’on qualifie de « crevards » : les voir, c’est regarder la mort en face. Fidèle à ses principes, cohérente avec le personnage qu’elle brosse au fil d’anecdotes morales, « Frossia » donne sa chance à tous. N’a-t-elle pas elle-même été sauvée par de bons samaritains ?

La position d’abandon du détenu, devenu si léger qu’une femme menue peut le porter, donne l’impression qu’il s’agit déjà d’un cadavre. Le pansement immaculé a l’air inutile tant la jambe qu’il protège est décharnée. Mais l’infirmière tourne le dos au spectateur, manière de diminuer le contraste physique entre la rescapée en sursis et le condamné à brève échéance. En le portant comme une mère le ferait pour son enfant, elle introduit de l’humanité dans cet enfer. Ici, le dessin contredit le texte qui est censé le commenter. Pour Kersnovskaïa, les malades, ce sont bien ses « affaires », n’en déplaise aux autres détenus qui s’efforcent de survivre et aux gardiens qui se moquent de voir les « crevards » tomber comme des mouches. Cet effort supplémentaire pourrait lui coûter une énergie physique qu’elle n’a pas, mais il lui fournit une énergie morale bien plus précieuse pour survivre au Goulag.

Elle n’a cure de ceux qui raillent son humanisme ou lui reprochent de se mêler de ce qui ne la regarde pas : s’ils se sentent mal à l’aise dans leur égoïsme quotidien, c’est qu’elle a raison. Cette Piéta du Goulag est debout, elle marche en tournant le dos aux règles implicites de la société du camp et agit, plutôt que de sombrer dans l’affliction, en lavant ce malade et en le soulevant pour l’emporter à l’infirmerie. Le texte et les dessins de Kersnovskaïa témoignent de la puissance de la dignité dans les conditions plus qu’inhumaines du Goulag. Ils peuvent être comparés en cela aux récits littéraires qui prouvent la résistance de l’humanité dans l’expérience concentrationnaire, à l’instar de Varlam Chalamov (Récits de la Kolyma), Evguenia Ginzbourg (Le Vertige), Alexandre Soljenitsyne (L’Archipel du Goulag) ou Jacques Rossi (Manuel du Goulag).

Citer cet article

Alexandre Sumpf , « Dessins du Goulag :  les cahiers d’écoliers d’Efrosinia Kersnovskaïa », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 20/05/23 , consulté le 25/02/2024. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/22112

Bibliographie

Blum, Alain, Craveri, Marta, Nivelon, Valérie (dir.), Déportés en URSS. Récits d’Européens au Goulag, Autrement, Paris, 2012.

Cadiot Juliette, Elie Marc, Histoire du Goulag, La Découverte, Repères, Paris, 2017.

Jurgenson, Luba, Werth, Nicolas, Le Goulag. Témoignages et archives, Robert Laffont, Bouquins, Paris, 2017.

Kersnovskaïa, Efrosinia, Envers et contre tout. Chronique illustrée de ma vie au Goulag, Bourgois, Paris, 2021.

Werth, Nicolas, Rotman, Patrick, Goulag. Une histoire soviétique, Paris, Seuil, 2019.

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