L’invention du « nouveau Juif » en Israël : la pièce de théâtre Il marchait dans les champs (1948)

La pièce Il marchait dans les champs, représentée en 1948, montra pour la première fois au théâtre le type du « nouveau Juif » à travers le personnage principal d'un jeune homme, à la fois paysan et soldat, natif de Palestine et parlant couramment l'hébreu. Cette figure du « nouveau Juif » attaché à la terre d’Israël était une réponse du mouvement sioniste aux misères de l’exil, accusées d’avoir transformé le Juif en nomade passif et dégénéré, déraciné et manquant de dignité. Ainsi vit le jour une version actualisée du « nouveau Juif » sédentaire, attaché au travail collectif de la terre et prêt à défendre son territoire par les armes. 

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L’invention du « nouveau Juif » en Israël : la pièce de théâtre Il marchait dans les champs (1948)

Ill. 1 : Emmanuel Ben-Amos et Hanna Maron dans les rôles de Ouri et Mika, Il marchait dans les champs, théâtre Caméri, 1948. (photo : Moula Haramati)
Ill. 1 : Emmanuel Ben-Amos et Hanna Maron dans les rôles de Ouri et Mika, Il marchait dans les champs, théâtre Caméri, 1948. (photo : Moula Haramati)
Sommaire

Contexte : Le personnage du « nouveau Juif » en Eretz Israël (le pays d’Israël)

Le sionisme était un mouvement politique désireux de transformer le peuple juif en une nation souveraine dans sa patrie historique, qui défendait également l’idée d’un nouvel « Homme juif » attaché à la terre. Conformément à cette vision, le commerçant, le banquier ou l'érudit juif étaient considérés comme des personnages négatifs représentant le déracinement et les persécutions, condamnés à vivre dénués de fierté, faibles et toujours en proie au doute quant à leur capacité à agir dans le monde.

À l'opposé, le sionisme érigea le personnage d'un homme laïc, actif et fier de lui-même, doté d'un corps musclé et capable de prendre les armes pour se défendre. Ce « nouveau Juif » prit les traits de l'agriculteur pionnier entretenant un lien direct avec le sol. Ce dernier devait être, en règle générale, membre d'un collectif communautaire et égalitaire tel que le kibboutz (villages collectivistes créés en Palestine à partir de 1909), au contraire du juif exilique avide de gain et individualiste. Cette communauté agricole – le kibboutz signifie « communauté » ou « assemblée » en hébreu – puisait son inspiration dans la tradition socialiste européenne de la mise en commun de la propriété privée. Elle s’inspirait également de récits bibliques où on peut trouver d'antiques modèles d’une communauté proto-nationale vivant sur la terre de la patrie, d’où la nation israélienne tirait son identité. Une des expressions, dans la Bible, de la tradition agricole, était la fête de Chavouot (commémoration du don de la Torah sur le mont Sinaï), pendant laquelle les agriculteurs apportaient leurs premières récoltes au Temple de Jérusalem.

Le personnage du « nouveau Juif » est promu dès le début de l'implantation sioniste en Palestine à travers une série d'institutions et d'organismes qui se consacraient à la création et à la diffusion de la culture sioniste, tant pour les jeunes que pour les adultes: le système scolaire autonome du mouvement sioniste, les mouvements de jeunesse sionistes, le département culturel de la Histadrout (la Fédération générale des travailleurs de la Terre d’Israël, la principale organisation ouvrière du Yishuv) et le département culturel du Fonds National Juif, acteur de la levée des fonds et de l'achat des terres pour les Juifs en Palestine. Le système scolaire s’appuyait sur l'enseignement de l'histoire juive, de la géographie d'Eretz Israël et de la Bible, afin d'expliquer aux élèves leur lien avec le passé et le territoire national. 

À partir des années 1930, cet enseignement reposait également sur l'éducation physique et sur la formation paramilitaire pour préparer les élèves au futur combat face aux Arabes. L’éducation se déroulait en partie hors des murs de l'école. Un élément central en était la promenade pédestre, aussi bien pour les jeunes que pour les adultes, dans le but de créer un lien direct avec la patrie, dont les paysages étaient alors nouveaux pour ces populations venant le plus souvent des pays d'Europe centrale et orientale ainsi que d'Irak et du Yémen. 

Élément fondamental de la construction de l’identité nationale juive en Palestine, les fêtes juives traditionnelles (Hanouccah, Pessa’h et Lag ba’Omer)devinrent des fêtes nationales exprimant le retour du peuple juif à sa terre. Quant à l’hébreu, la langue de la Bible et de la Mishna, le premier recueil de la loi juive orale, elle devait devenir la langue du « nouveau Juif » en remplacement des langues de l’exil, tels le yiddish en Europe centrale et orientale et le ladino en Afrique du Nord et dans les Balkans. C'est ainsi que l'hébreu devint la langue de la nouvelle culture du Yishuv judéo-sioniste de Palestine, et plus particulièrement, la langue du théâtre et de la littérature, dans lesquels se reflétait et était diffusé le personnage du « nouveau Juif », surnommé « Tsabar » par les colons sionistes, c'est-à-dire du natif du pays, d’après le nom hébraïque d’un fruit local, la figue de Barbarie.

Archive : Extrait de la pièce Il marchait dans les champs de Moshe Shamir (1948)

Tableau 19

Rouquin : (entre, frappe de son bâton sur la toile de la tente). Ouri. Salut, bon à rien ! Ouri Kahana (on entend Ouri grogner à l'intérieur de la tente). Tu es encore vivant ? Lève-toi – il y a des invités. 

Ouri : (sort de la tente, à moitié endormi). Qui est-ce ? – Rouquin ! C'est toi ou c'est un cauchemar ? 

Rouquin : (le frappe) Réveille-toi et tu sauras. 

Ouri : D'où tu sors ? 

Rouquin : De la terre fertile et bénie d'Eïn Yossef*. Comment était l’expression ? 

[…]

Rouquin : Tu as reçu mon message ? 

Ouri : J'ai reçu, il me semble. 

Rouquin : Alors pourquoi, il me semble, tu n'es pas venu ?

Ouri : Tu parlais sérieusement ? 

Rouquin : Où tu vis, bonhomme ? Tu n'as pas entendu les nouvelles ?

Ouri : Je n'ai rien entendu. 

Rouquin : Le régiment est entré en action, mon vieux. On rassemble tout le monde et on monte de nouvelles compagnies. 

Ouri : Je commence à me réveiller petit-à-petit. 

Rouquin : Je te conseille de faire ça vite. Si Rouquin est en selle, ça veut dire qu'on chevauche à la dure. Comment était l’expression ? 

Ouri : Pas mal. Alors comment va ? 

Rouquin : On m'a chargé de monter une nouvelle compagnie dans les deux semaines et de recruter des commandants de sections à tout prix et partout, et tu es sur la liste, mon vieux. 

Ouri : Tu as déjà un point de départ ? 

Rouquin : « Eïn Yossef » grandeur nature. Un dépôt de tentes nous attend déjà là-bas. Demain arrivent les premiers recrutés. Toi, je te prends dès cette nuit. 

Ouri : Quoi encore ? 

Rouquin : Sans discussion.

Ouri : Inanités. 

Rouquin : Qu'est-ce qu'il y a ? Tu as peut-être déjà fait un enfant ? 

Ouri : Une demi-douzaine. 

Rouquin : Une fille ? C'est tout ce qui me manque.

Ouri : Non, au bout… 

Rouquin : Quoi au bout ?

Ouri : Au bout du compte.

Rouquin : Voilà des paroles ! 

Ouri : Mais c'est impossible comme ça, à l'improviste – il faut recevoir l'autorisation du kibboutz. 

Rouquin : On la recevra une fois que tu seras déjà chez nous. 

Ouri : Il y a un quota de recrutement et il y a une file d'attente. Ma mère, par exemple, va se déchaîner. Elle n'acceptera jamais. 

Rouquin : Dis-lui, par exemple, de ne pas se déchaîner.

Ouri : C'est impossible sans l'accord du kibboutz. 

Rouquin : Tu crois que je vais commencer maintenant à discuter avec des secrétaires, des éducatrices et des commissions sociales ? Tu sais où tu vas, mon vieux ?  - Sans Palmach, il n'y aura ni kibboutz ni rien du tout. Tu prends les types à l'entraînement – et deux mois plus tard tu pars avec eux sur le terrain, à l'action. Eretz-Israël est en ébullition, chez nous c'est une moitié de front, si ce n'est pas un front entier, et toi tu viens avec tes discussions. Non mais… 

Ouri : Ce n'est pas simple, quand même.

Rouquin : Écoute, la question est simple : il est écrit dans la Torah : le monde tient sur trois choses – l'économie, le fusil et l'envie. Comment était l’expression ?

Ouri : Super ! 

Rouquin : Bon, alors ce soir ? 

Ouri : Quoi ce soir ? 

Rouquin : Entre huit et neuf – attends-moi près du portail. Je passe te prendre en camionnette.

Ouri : Pas question. Impossible de se précipiter comme ça et de partir. 

Rouquin : C'est le meilleur moyen, mon vieux. Ils n'auront pas le temps de se jeter pleurer à ton cou. 

Ouri : Personne ne pleure à mon cou. 

Rouquin : Ta mère et ta dulcinée. Comment elle s'appelle ? Noah. Sympathique, non ? 

Ouri : Va au diable ! 

Rouquin : Je m'en vais vraiment (sort). 

Ouri : Eh, Rouquin… Attends un moment, prends le petit déjeuner, attends, on discutera… 

Rouquin : (De dehors) Entre huit et neuf, à côté du portail. 

*Le nom d’un kibboutz fictif. 

Extrait de la pièce Il marchait dans les champs, de l'écrivain israélien Moshé Shamir (éditions Am Oved, Tel Aviv, 1989, en hébreu), tableau 19, p. 50-53. 

Traduit de l’hébreu par Avner Lahav 

La pièce Il marchait dans les champs fut jouée pour la première fois au théâtre Caméri de Tel Aviv le 31 mai 1948, soit deux semaines après la Déclaration d'Indépendance d'Israël. Dans cette pièce, le personnage principal est celui d’un jeune israélien natif du pays (Ouri dans l’extrait ci-dessus) qui est un « Tsabar » parlant couramment l'hébreu. Ce rôle fut interprété par Emmanuel Ben-Amos (1923-2007), lui-même natif d’Israël et éduqué dans le système scolaire juif (Ill. 1). La pièce, basée sur le roman éponyme de Moshé Shamir (1921-2004), acquit une grande popularité, bénéficia de critiques chaleureuses et fut jouée 300 fois pendant la guerre de 1948-1949. Pour comprendre son succès il faut à la fois examiner le roman et le processus d'élaboration qui le transforma en pièce de théâtre. 

Moshé Shamir écrivit ce roman pendant les années 1945-1946. Il était à l'époque membre du kibboutz Mishmar Haémek, un des piliers de la fédération nationale du Kibboutz Haartzi, alors d'obédience marxiste. Shamir manifestait une position critique vis-à-vis de la dimension collective de la vie au kibboutz qui, selon lui, ne permettait pas l’émancipation individuelle. Il critiqua également le personnage idéalisé du « Tsabar » qu'il considérait comme un être infantile doté d'une conception du monde simpliste et incapable d'affronter des situations complexes. 

Dans son roman, le héros, Ouri Kahana, est un jeune homme qui revient au kibboutz après quatre années d'études dans un internat où il a reçu une éducation sioniste et agricole. À son retour, il découvre que sa famille s'est désintégrée : sa mère, Ruthké, a quitté son père, Willy, et vit avec un autre homme, Abraham Goren, lui aussi membre du kibboutz. Ouri tombe amoureux de Mika, rescapée de la Shoah et souhaite se marier quand il est appelé dans les rangs d’une des organisations paramilitaires du Yishuv, le Palmach (littéralement « unité de choc », fondée en 1941). Contraint de faire son devoir militaire, il est tiraillé entre son engagement envers la nation et ses responsabilités envers sa compagne dont il apprend qu’elle vient de tomber enceinte. Ouri finit par se suicider en simulant un accident survenu en cours d'entraînement. 

Dans ce roman réaliste, Shamir présente Ouri comme un personnage infantile, faible et incapable de montrer ses sentiments et de créer de véritables liens amicaux et familiaux. Le personnage suit le modèle de son père (Willy) que sa mère (Ruthké) a quitté car celui-ci partait trop souvent en mission au nom du mouvement sioniste.

Shamir envoya une première version de son roman à la maison d'édition du Kibboutz Haartzi qui le refusa en raison de la charge jugée trop critique contre la vie au kibboutz. À la fin de l’année 1947, le metteur en scène Yossef Milo (1916-1997), alors directeur du théâtre Caméri, demanda à Shamir de transformer le manuscrit en pièce de théâtre. Sous l’influence de la guerre, la pièce fut très différente du roman : l'armature de l'intrigue resta inchangée mais l'accent fut mis sur la lutte contre les Britanniques et les Arabes au détriment de l’intrigue familiale.

Le tableau numéro 19 de la pièce décrit la tension entre l’injonction de lutter pour l'édification de l'État d'Israël – représentée par le Rouquin –, et la volonté de l'individu – représentée par Ouri – de rester au kibboutz et de fonder un foyer avec Mika. Malgré ses hésitations, Ouri rejoint le Rouquin et devient commandant de section du Palmach. Le Rouquin et Ouri sont tous deux des « Tsabars » partageant le même milieu culturel : ainsi le Rouquin utilise couramment des expressions répandues dans les rangs du Palmach.  

 Le changement le plus significatif intervient à la fin de la pièce : Ouri ne se suicide plus mais il est tué par des soldats Britanniques au cours d’une action de diversion destinée à faciliter l'arrivée en Palestine d’un bateau d'immigrants juifs. Le public put ainsi s'identifier au personnage du jeune « Tsabar » héroïque, sacrifié pour le retour du peuple juif dans sa patrie. Le succès de la pièce conduisit à la publication du roman, devenu également populaire, qui connut douze éditions successives. La pièce fut montée cinq autres fois, la dernière représentation datant de 2016. En 1968, la pièce fut également adaptée au cinéma par Yossef Milo dans un film éponyme.

Citer cet article

Avner Ben-amos , « L’invention du « nouveau Juif » en Israël : la pièce de théâtre Il marchait dans les champs (1948) », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 01/12/23 , consulté le 12/07/2024. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/22241

Bibliographie

Almog Oz, The Sabra : The Creation of the new Jew, Berkeley, University of California Press, 2000.

Ben-Rafael Eliezer, Konopnicki Maurice, Rambaud Placide, Le Kibboutz, Paris, Presses Universitaires de France, 1983.

Bensoussan Georges, Une histoire intellectuelle et politique du sionisme 1860-1940, Paris, Fayard, 2002.

Itzhaki  Masha, Saquer-Sabine Françoise, dir. La littérature israélienne aujourd’hui : miroir d’une société multiple, Paris, Publications langues orientales, 2009. 

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