Photographies des milices populaires durant le « coup de Prague »

Pour imposer leur volonté aux autres forces politiques lors de la crise de février 1948, les communistes tchécoslovaques forment des « milices populaires ». Quoiqu’assez réduite et peu armée, cette force paramilitaire effraie les opposants et permet aux communistes de mettre en scène une sorte d’armée ouvrière. Le régime a réalisé un certain nombre de photographies qui, parues dans la presse ou conservées dans un but mémoriel et de propagande, sont devenues emblématiques. Ces photographies magnifient la classe ouvrière conquérante tout en dissimulant les faiblesses de cette formation auxiliaire de police.

Archive pour la classe

Photographies des milices populaires durant le « coup de Prague »

Miliciens défilant sur le pont Charles, sans date (février 1948). Source : Archives militaires tchèques (ex-tchécoslovaques), fonds photographique. Photographies 16395 (auteur : I. kraj KSČ) et 56472 (auteur : musée du SNB).
Miliciens défilant sur le pont Charles, sans date (février 1948). Source : Archives militaires tchèques (ex-tchécoslovaques), fonds photographique. Photographies 16395 (auteur : I. kraj KSČ) et 56472 (auteur : musée du SNB).
Miliciens au garde à vous (28 février 1948) Source : Archives militaires tchèques (ex-tchécoslovaques), fonds photographique. Photographies 16395 (auteur : I. kraj KSČ) et 56472 (auteur : musée du SNB).
Miliciens au garde à vous (28 février 1948) Source : Archives militaires tchèques (ex-tchécoslovaques), fonds photographique. Photographies 16395 (auteur : I. kraj KSČ) et 56472 (auteur : musée du SNB).
Sommaire

Contexte : la création de forces paramilitaires dans la Tchécoslovaquie de la Guerre froide

La sortie de guerre s’accompagne en Europe centrale et orientale d’une transformation profonde des forces armées et de sécurité. En Tchécoslovaquie, les « gardes révolutionnaires » jouent un rôle important dans les derniers combats contre les armées allemandes (insurrection de Prague, du 5 au 9 mai 1945) et une partie de ces hommes, parfois acquis au Parti communiste, rejoignent le Corps National de Sécurité ou SNB (regroupant les anciennes police et gendarmerie) ainsi que les « milices ouvrières » (Závodní milice). Ces milices doivent théoriquement protéger les infrastructures contre toute forme de sabotage, les ennemis désignés étant d’abord les Allemands de Tchécoslovaquie, réprimés puis expulsés.

Ces milices possèdent quelques pistolets et de rares fusils et fournissent surtout un cadre de formation politique sous la direction de cadres communistes ou syndicaux. Mais ces groupes paramilitaires ne sont pas en mesure de menacer l’armée ou de remplacer le SNB, deux organisations elles-mêmes noyautées par le Parti communiste à des degrés divers. Cependant, le « coup de Prague » sert d’accélérateur à la formation d’une véritable armée du Parti, à partir des effectifs et de l’expérience des milices ouvrières préexistantes. Dès le 21 février, le ministre de l’Intérieur (communiste), Nosek, proclame la formation de « milices populaires » (Lidové milice), quelques milliers de membres qui atteindront 20 000 hommes au dernier jour de la crise.

Un tiers seulement de ces miliciens possède une arme. La majorité d’entre eux sont des ouvriers communistes venus des usines, principalement celles de Prague qui compte alors une importante population ouvrière. À leur tête est placé un vétéran de la Guerre d’Espagne côté républicain, Josef Pavel, secondé par un autre ancien « brigadiste », František Kriegel, tandis qu’un ancien dirigeant résistant de mai 1945, Josef Smrkovský, devient commissaire politique. Cette fonction reflète bien la subordination des milices au Parti communiste. En pratique, les miliciens servent de force d’appoint aux policiers du SNB, patrouillant et montant la garde autour des lieux stratégiques de la capitale tchécoslovaque : parlement, présidence, radio nationale, axes de circulation. Par leur présence dissuasive, les miliciens ont joué un rôle non négligeable dans le rapport de force entre communistes et démocrates, contraignant un peu plus ces derniers et le président Edvard Beneš à plier, pour éviter une guerre civile potentielle dont ces hommes en armes auraient pu être des acteurs de premier plan. Les photographies présentées ici ont participé à l’idée paradoxale d’une prise de pouvoir pacifique (aucun combat n’est à déplorer), alors même que ces groupes paramilitaires défilaient dans les rues de Prague.

Archive : les photographies des milices populaires défilant lors du « coup de Prague »

Les photographie n°1 et photographie n°2 (Illustrations) permettent de s’interroger sur le rôle des milices populaires pendant le « coup de Prague ». Elles sont conservées aux archives militaires tchécoslovaques car ces milices pouvaient être subordonnées aux autorités militaires. Il faut d’ailleurs souligner que la seconde image provient du Musée du SNB, c’est-à-dire d’une institution célébrant les forces de sécurité du ministère de l’Intérieur auxquelles les milices populaires ont toujours été étroitement liées.

La première photographie, la plus iconique, appartient à une série de clichés très semblables de miliciens qui seront souvent reproduits dans la presse. Les miliciens traversent le pont Charles, lieu emblématique de Prague, tournent le dos au Château (la résidence présidentielle, sur la colline à l’arrière-plan) et se dirigent vers la Vieille Ville, le centre historique de la capitale. Il n’est pas certain que ce défilé en bon ordre date vraiment des jours critiques du 20 au 25 février, d’autant plus que la seconde photographie montre un rassemblement de miliciens saisi sur le vif, et daté du 28 février, soit trois jours plus tard, peut-être sur la place de la Vieille Ville. Comme les milices ont été mobilisées tout au long de la crise et au-delà, ces prises d’armes et ces déplacements dans la ville montrent à quel point il était important de missionner ces hommes pour assurer le contrôle symbolique de l’espace public.

Ces photographies ont joué un rôle important dans la mythologie communiste d’un « coup de Prague » populaire et ouvrier, celui du « Février victorieux » (Vítězný únor) célébré par le régime communiste après 1948. Elles permettent en effet de mettre en scène la domination ouvrière sur les lieux de pouvoir et les axes centraux de Prague occupés par des troupes victorieuses qui défilent ou paradent, arme à l’épaule.

L’identité ouvrière de ces miliciens n’est pourtant pas si évidente à comparer les deux photographies. Le premier cliché montre bien des hommes en « bleu de travail » assimilables à des ouvriers, mais la seconde photographie montre la diversité sociale du recrutement communiste. S’alignent des hommes de tous âges, vêtus d’habits civils qui évoquent autant l’ouvrier que l’employé et le petit fonctionnaire, chaussés de bottes ou de souliers, tous en manteau d’hiver, car il fait froid, tête couverte le plus souvent d’un béret mais parfois d’un chapeau de ville. Cette diversité reflète bien l’ouverture sociale du Parti communiste tchécoslovaque devenu un parti de masse après 1945. Symbole d’une martialité très masculine, aucune femme n’est présente alors même que la résistance tchécoslovaque a connu des combattantes en armes, même si elles furent toujours minoritaires. Enfin, ces clichés ne montrent aucun chef. Les miliciens semblent l’émanation d’un peuple unanime et d’un collectif égalitaire. Probablement issus des classes populaires ou moyennes, ces hommes ressemblent davantage à des insurgés (comme ceux de 1945) qu’à des professionnels du maintien de l’ordre.

Dans l’Europe militarisée, espaces communistes compris, les frontières entre combattants et non-combattants se sont largement effacées après 1945. Si les miliciens tchécoslovaques de 1948 ne portent pas un uniforme réglementaire (qui sera introduit à la fin des années 1950), le simple fait de s’afficher « en uniforme », fut-il composite et improvisé, est une affirmation d’identité et de pouvoir. L’ambiguïté de cette posture traduit le paradoxe de l’action des milices populaires : tout en se présentant comme garante du maintien de l’ordre et de la préservation d’une légalité, elles contribuent en réalité à subvertir cette dernière et à imposer un ordre nouveau, dans lequel le respect de la constitution et des lois devient secondaire, les intérêts du Parti – lui-même supposé représenter la classe ouvrière – primant sur toute autre considération.

Citer cet article

Paul Lenormand , « Photographies des milices populaires durant le « coup de Prague » », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 01/09/22, consulté le 06/10/2022. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21931

Bibliographie

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