Les guerres d’Indochine et du Vietnam

Les guerres d’Indochine et du Vietnam longtemps dissociées dans l’historiographie française sont en réalité deux phases d’une guerre de trente ans (1945-1975) inscrite dans le contexte international de la Guerre froide. Du point de vue vietnamien, les guerres d’Indochine et du Vietnam forment un seul et même conflit qui plonge ses racines dans une longue tradition de lutte pour l’indépendance.

Mise au point

Reportage de Charles Favrel, Le Monde, 22 avril 1954

Archive pour la classe

Soldats français dans une tranchée à Diên Biên Phu © domaine public - US Army
Soldats français dans une tranchée à Diên Biên Phu © domaine public - US Army
Carte du Vietnam après la partition de 1954 (Accords de Genève). Cette carte est publiée en 1964 par l’administration américaine.
Carte du Vietnam après la partition de 1954 (Accords de Genève). Cette carte est publiée en 1964 par l’administration américaine. Source : Wikimedia commons
Sommaire

Mise au point : une guerre de trente ans (1945-1975), le Vietnam dans la guerre froide

Depuis les années 1850, la puissance coloniale française s’est imposée dans la péninsule indochinoise jusqu’à réunir l’Annam, le Tonkin, la Cochinchine, le Laos et le Cambodge dans une « Union indochinoise » en 1887. Mais la naissance et le développement des mouvements nationalistes dans l’entre-deux-guerres puis la Seconde Guerre mondiale ont affaibli la puissance coloniale française. Le 9 mars 1945, les Japonais chassent les autorités françaises en Indochine et proclament l’indépendance du Vietnam. En août-septembre 1945, profitant du recul impérial du Japon, le leader communiste Hô Chi Minh fonde un comité de libération nationale qui aboutit le 2 septembre à la déclaration d’indépendance de la République démocratique du Vietnam.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la puissance coloniale française entend retrouver son emprise sur l’Indochine en déclarant la guerre contre le Vietminh (front commun des nationalistes vietnamiens sous la direction d’Hô Chi Minh). Les États-Unis, qui perçoivent d’abord ce conflit comme une guerre de décolonisation, décident finalement d’intervenir dans le contexte de la Guerre froide. En septembre 1947, William C. Bullitt, ancien ambassadeur des États-Unis en France, déclare, lors d’un voyage au Vietnam, que le pays doit être indépendant mais « non-marxiste ». Un an plus tard, le président Truman, plus anticommuniste qu’anticolonialiste, approuve le maintien de la présence française en Indochine. Cette position internationale, inscrite dans la doctrine du containment face à l’expansion communiste, est confortée par l’arrivée sur la scène asiatique de la République populaire de Chine en octobre 1949. L’affrontement des deux blocs entraîne la partition politique du Vietnam :  Mao et Staline reconnaissent le Vietnam d’Hô Chi Minh en janvier 1950 ; Britanniques et Américains soutiennent le Vietnam de Bao Dai (dernier empereur vietnamien).

La bataille de Diên Biên Phu (13 mars - 7/8 mai 1954) constitue un véritable tournant de cette guerre de Trente ans. Pour les Étatsuniens et les Français, la victoire sur l’armée vietminh doit permettre d’aborder les négociations internationales de la Conférence de Genève destinée au règlement des questions asiatiques (Corée et Indochine) en position de force. Mais la défaite humiliante des troupes françaises aboutit à l’effet inverse. En signant les accords de Genève le 20 juillet 1954, la France reconnaît l’indépendance du Vietnam, du Laos et du Cambodge et acte la fin de toute présence coloniale française en Indochine. Le pays est séparé en deux par le 17e parallèle : au nord, la République démocratique du Vietnam dirigée par Hô Chi Minh, au sud la République du Vietnam (1955) sous tutelle politique et militaire accrue des États-Unis.

La guérilla du Front national de Libération (Viêt Cong), animée par les communistes dans le Sud Vietnam, menace les assises politiques de la République du Vietnam soutenue par les États-Unis. Cette guérilla se transforme en conflit ouvert avec la puissance américaine en 1964 lorsque les États-Unis, prenant prétexte d’un incident dans le golfe du Tonkin, bombardent le nord. Intervenant au nom du containment, l’armée américaine s’enlise dans la guerre pendant près de dix ans, avec plus de 7 millions de tonnes de bombes déversées sur les trois pays indochinois, près de 59 000 soldats américains morts sur plus de 500 000 engagés et 3 millions de combattants et civils vietnamiens tués, pour une dépense totale comprise entre 170 et 350 milliards de dollars selon différentes estimations. Les accords de Paris en 1973 puis la prise de Saigon le 30 avril 1975 marquent la victoire finale des communistes vietnamiens après trente ans de luttes politiques armées et l’échec du containment américain en Asie du Sud-Est.

Document : reportage de Charles Favrel, Le Monde, 22 avril 1954

« Hanoï, ... avril. - Pendant quatre heures, à bord d'un Dakota dont la mission était d'effectuer des ronds dans l'air, j'ai survolé Diên Biên Phu […]

On peut bien à Paris ou à Washington donner à l'épopée de Diên Biên Phu une signification politique l'élevant à la pointe de la défense du monde libre, vue d'ici cette bataille est un drame avec ses grandeurs et ses détresses. […]

Or, pour avoir voulu s'installer dans une cuvette sans occuper les pitons de la périphérie, le terrain s'est trouvé neutralisé dès le premier jour. Notre artillerie, prise à partie, s'est montrée impuissante dans le dépistage des batteries adverses, et le colonel responsable s'est suicidé dans son abri le 14 mars, en dégoupillant une grenade.

Un millier de blessés attendent à Diên Biên Phu qu'on vienne mettre fin à leur cauchemar. Chaque jour des télégrammes angoissés sont émis par la forteresse pour demander du plasma et des médicaments. Faute de boîtes isothermes, le plasma est envoyé dans des caisses à munitions. On avait prévu vingt-cinq lits pour l'hôpital souterrain, puisqu'il était entendu que les blessés seraient ramenés à Hanoï par avion. Cet hôpital a été porté en cours de bataille à une capacité de quatre cents places, et quatre chirurgiens doivent se relayer pour couper des bras et des jambes menacés de gangrène, qu'ils auraient pu sauver dans des conditions normales.

Ces chirurgiens sont à bout de forces, et le trop-plein des blessés attendent, couchés à même le sol, qu'on puisse renouveler leurs pansements. L'eau de la rivière, où flottent des cadavres, ne peut être filtrée qu'au compte-gouttes : c'est tout juste si l'on peut leur donner à boire quand la soif les fait délirer !

Le tiers de nos parachutages tombent en zone ennemie ; notre aviation, exténuée, inscrit à la gloire de ses ailes la plus belle épopée de secours qui ait été réalisée sur un champ de bataille, mais elle a dépassé le maximum de ses possibilités. »

Éclairage :  un journaliste français survole Diên Biên Phu (avril 1954)

En avril 1954, Le Monde publie une série d’articles de Charles Favrel, l’un de ses correspondants, invité à suivre les troupes comme il est souvent d’usage pour les journalistes qui couvrent le conflit en Indochine. Un mois après le début de la bataille (13 mars 1954), le compte rendu de Charles Favrel tranche avec l’optimisme de la presse occidentale présentant le camp de Diên Bîen Phu comme le rempart infranchissable du « monde libre ».

Ancien légionnaire devenu reporter de guerre, Charles Favrel embarque à bord d’un avion de ravitaillement français et décrit très précisément la situation de détresse dans laquelle se trouve l’armée française à la suite des erreurs stratégiques du commandement. C’est d’abord le choix de la « cuvette » de Diên Biên Phu qui est mise en cause par le journaliste (« pour avoir voulu s'installer dans une cuvette sans occuper les pitons de la périphérie, le terrain s'est trouvé neutralisé dès le premier jour »). Les Français se sont établis au fond d’une large vallée en laissant les sommets environnants aux armées vietminh du général Vo Nguyen Giap (1911-2013). Le centre de cette plaine, une ancienne piste d’aviation japonaise de la Seconde Guerre mondiale, est le principal lien avec les bases arrières de ravitaillement (Hanoi, Haiphong et la baie d’Along). Or, cette piste est rendue inutilisable dès les premiers jours de combat par l’artillerie vietminh : à partir du 28 mars, aucun avion ou hélicoptère ne peut plus se poser à Diên Biên Phu. Les troupes au sol sont ravitaillées en matériel de guerre uniquement par parachutage et une part importante des colis n’arrivent pas à destination (« Le tiers [des] parachutages tombent en zone ennemie »).

Dans le camp français, les médicaments et le matériel médical ne sont plus acheminés et les blessés ne sont plus évacués. L’hôpital souterrain de Diên Biên Phu, qui avait été aménagé avec 40 lits (et non 25 comme le dit l’auteur) ainsi que les abris médicaux du champ de bataille sont rapidement submergés. Au moins d’avril 1954, les comptes officiels du camp indiquent 691 blessés graves à évacuer sans compter les blessés légers. Comme l’évoque le reporter, le véritable drame de Diên Biên Phu a été le sort de ces blessés survivant parmi les morts (« Un millier de blessés attendent à Diên Biên Phu qu'on vienne mettre fin à leur cauchemar »).

En 1954, l’opinion publique française est marquée par le sort dramatique des blessés et des prisonniers à Diên Biên Phu. Pour les militaires, cette bataille est un véritable traumatisme et de nombreux officiers sont persuadés d’avoir été abandonnés par l’État-major et la classe politique. En France, une commission d’enquête militaire est créée le 31 mars 1955 à l’initiative du général Navarre considéré comme le principal responsable de la défaite et qui cherche alors à défendre son action en documentant le manque de soutien politique. Entre le 21 avril et le 3 décembre 1955, onze personnalités du Haut commandement militaire en Indochine et à Diên Biên Phu et deux personnalités politiques (Marc Jacquet ancien secrétaire d’Etat aux relations avec les Etats associés et Maurice Dejean ancien Commissaire général de France en Indochine) sont entendues par les responsables militaires pour examiner les faits. Pour éviter tout scandale, le rapport de la commission d’enquête est tenu secret : seuls les présidents de la République, les présidents du Conseil et le ministre de la Défense en possèdent un exemplaire dont quelques extraits choisis sont communiqués à la presse. Ce rapport, aujourd’hui disponible aux archives du Service Historique de la Défense de Vincennes, exonère les responsables politiques et reporte la faute sur l’État-major français.

Citer cet article

Laure Monin-cournil , « Les guerres d’Indochine et du Vietnam », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 05/12/22, consulté le 07/02/2023. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/22023

Bibliographie

Journoud, Pierre, Diên Biên Phu. La fin d’un monde, coll. Chroniques, ed. Vendémiaire, Paris, 2019

Mirmont Franck, La Guerre d’Indochine vue par la CIA, Nimrod, 2015

Monin-Cournil, Laure, Dien Bien Phu, des tranchées au prétoire, 1953-1958, ed. Les Perséides, 2020

Tertrais, Hugues (dir .), Atlas des guerres d’Indochine, 1940-1990, Autrement, 2004

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