Rapport de Jean Moulin sur les mouvements de résistance (25 octobre 1941)

Le 25 octobre 1941, Jean Moulin remet au général de Gaulle un rapport sur l’état des résistances intérieures en France. Pour l’ancien préfet, ce texte doit permettre à la résistance extérieure située à Londres (la France Libre) de mieux connaître l’état des activités de résistance menées en France contre l’occupant ainsi que ses besoins. Le rapport de Jean Moulin fait le portrait des formes prises par les premières organisations clandestines en France.

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Rapport de Jean Moulin sur les mouvements de résistance (25 octobre 1941)

Ill.1. Pour se rendre à Lisbonne puis à Londres en octobre 1941, Jean Moulin prend de faux papiers sous le nom de Joseph Mercier
Ill.1. Pour se rendre à Lisbonne puis à Londres en octobre 1941, Jean Moulin prend de faux papiers sous le nom de Joseph Mercier. Source : Musée de la Résistance.
Sommaire

Contexte : 1941, Jean Moulin mène l’enquête sur les résistances intérieures en zone non-occupée

Jean Moulin (1899-1943), qui travaille dans l’administration préfectorale à partir de 1922, est proche du Cartel des gauches (1924-1926) puis du Front Populaire (1936). Chef de cabinet du ministre de l’Air, Pierre Cot, il est un soutien des républicains espagnols lors de la Guerre d’Espagne (1936-1939). Il devient préfet de l’Aveyron en 1937 puis dans l’Eure-et-Loir à partir de février 1939. 

À Chartres, le 17 juin 1940, il refuse de couvrir les massacres de tirailleurs sénégalais par l’armée allemande et tente de se suicider. Il est révoqué par le maréchal Pétain le 2 novembre 1940 et décide de passer en Angleterre pour rejoindre le général de Gaulle. Il prend alors une initiative, qui est aussi un réflexe de préfet : inventorier dans les deux zones les activités clandestines menées par la résistance pionnière et les faire connaître à Londres. Pour cela, il a besoin d’une nouvelle identité (Ill.1). En attendant la remise des faux papiers, Jean Moulin voyage en France pour prendre contact avec les premières organisations clandestines qui se sont constituées de part et d’autre de la ligne de démarcation séparant la zone occupée sous administration militaire allemande de la zone non-occupée où Vichy exerce sa souveraineté.

Au nord de la ligne de démarcation, Jean Moulin ne fait aucune rencontre décisive. Cela ne signifie pas l’inexistence d’une activité résistante (des mouvements comme Défense de la France ou le réseau du musée de l’Homme y sont déjà actifs), mais davantage l’impossibilité d’obtenir des contacts dans un environnement où la présence allemande est pesante. À l’inverse, en zone non-occupée, Jean Moulin entre en contact avec un grand nombre de personnalités déjà engagées dans la résistance. Parmi elles, le capitaine Henri Frenay (1903-1988), figure majeure de la résistance intérieure, est un catholique, militaire de carrière qui s’est évadé le 27 juin 1940 après avoir été fait prisonnier pendant la campagne de France. Il rejoint le 2e bureau de Vichy (service de renseignement militaire) et reste persuadé que la revanche contre l’Allemagne est compatible avec la politique du maréchal Pétain. Le manifeste de son Mouvement de Libération Nationale (MLN), diffusé à partir de novembre 1940, se termine par ces mots : « Puisse le maréchal vivre assez longtemps pour assister au couronnement de notre œuvre ». Quand il rencontre Jean Moulin à l’été 1941, il n’est pas encore rallié au général de Gaulle et il ne se détache de Vichy qu’au printemps 1942. 

Autre personnalité rencontrée par Jean Moulin, François de Menthon (1900-1984) a grandi dans une famille aristocratique, enseigne l’économie politique à l’université de Nancy et milite au Parti démocrate populaire, premier parti politique démocrate-chrétien en France. Lui aussi s’est évadé des camps de prisonniers de guerre et, comme Fresnay, il souhaite organiser la revanche contre l’Allemagne tout en restant fidèle à Pétain. François de Menthon est à l’initiative du mouvement Liberté qui fusionne avec le mouvement d’Henri Frenay en novembre 1941. Cette fusion débouche sur la création de Combat, un des principaux mouvements de résistance au sud de la ligne de démarcation. Jean Moulin entre en contact avec un troisième mouvement, Libération, dirigé par des personnalités au profil différent, plus tourné vers la gauche et la République comme Emmanuel d’Astier de la Vigerie (1900 - 1969) ou Jean Cavaillès (1903 - 1944). Ainsi, en 1941, la Résistance en zone non-occupée présente déjà une grande diversité de profils.

Cette connaissance du monde clandestin est bien entendu lacunaire, mais elle permet de présenter un portrait dynamique des activités clandestines et d’en définir les principaux besoins. Jean Moulin part pour Londres le 9 septembre 1941 et rencontre le général de Gaulle le 24 octobre auquel il transmet son rapport sur les mouvements de résistance. Ce texte fondamental pour la connaissance des premiers mouvements de résistance est aujourd’hui conservé aux Archives nationales. 

« Archive » :  Rapport de Jean Moulin, 25 octobre 1941

Source : Archives nationales, 72AJ/233/IIMusée de la Résistance en ligne.

Transcription (extraits).

« Les mouvements qui se sont donnés pour but la libération du territoire national ont pensé qu’il leur appartenait de canaliser les violences et de les discipliner en forgeant l’instrument technique de collaboration avec les Forces alliées, et notamment, l’instrument militaire. C’est pourquoi ils ont établi à cet égard un certain nombre de projets : 

Propagande : un plan d’extension de la propagande a été étudié par chaque mouvement et prévoit notamment : 

1. Augmentation du tirage des organes existants et amélioration de la présentation ; création de nouveaux et nombreux journaux pour rendre plus difficiles les recherches policières ; création de journaux satiriques illustrés ; plus grande rapidité dans la distribution, etc.

2. Création de postes d’émissions clandestins sur camions automobiles.

3. Campagnes diverses de propagande : inscriptions sur les murs, les routes, les monuments (…).

Sabotage

L’extension du sabotage contre l’appareil de guerre ennemi et dans les usines françaises travaillant pour l’ennemi. Noyautage des administrations techniques etc.

Opération de justice 

Constitution de brigades de « justiciers » devant opérer à bon escient un plan établi. Il leur appartiendra de signaler les mauvais français et de les corriger. Un des trois Mouvements a le projet de marquer au fer rouge, d’une croix gammée, certains traîtres notoires. 

Action militaire

Là est le grand problème. Les mouvements L.L.L (Liberté, Libération nationale, Libération) étudient actuellement les possibilités d’encadrement, d’entraînement et d’armements des patriotes français en vue d’une action éventuelle de coopération avec les Forces alliées, en territoire français. Ont-ils raison ? 

a) (…) Ils estiment que, si la France doit pouvoir compter sur l’appui infiniment puissant et précieux de la Grande-Bretagne, il appartient aux Français d’essayer de se sauver eux-mêmes, ou — à tout le moins — de contribuer à leur sauvetage.

b) des dizaines et même des centaines de milliers de Français, principalement dans la zone occupée, ont aspiré à rejoindre les FFL pour continuer la lutte aux côtés de l’Angleterre. Ceux qui ont eu la chance de pouvoir le faire après l’armistice sont une infime minorité. Les autres ont dû renoncer, devant l’impossibilité de trouver les concours nécessaires. Or, cette masse ardente de Français restés sous la botte, ronge son frein et n’attend qu’une occasion pour secouer le joug. Il serait fou et criminel de ne pas utiliser, en cas d’action de grande envergure des alliés sur le continent, ces troupes prêtes aux sacrifices les plus grands, éparses et anarchiques aujourd’hui, mais pouvant constituer demain une armée cohérente de « parachutes » déjà en place, connaissant les lieux, ayant choisi leur adversaire et déterminé leur objectif (…)

En résumé, les Mouvements demandent : 

1. une approbation morale.

2. des liaisons. Il faut établir avec le général de Gaulle des liaisons fréquentes, rapides et sûres, permettant au moins de mener un plan concerté.

3. de l’argent. (...)

4. des armes (…).

Certains ont déjà payé de leur vie leur dévouement à la cause. D’autres, nombreux, peuplent les geôles françaises et allemandes. On ne peut laisser sans secours ceux qui continuent la lutte. C’est l’intérêt immédiat de l’Angleterre et de ses alliés. Ce doit être une des raisons d’être des Forces Françaises libres. C’est l’espoir de tout un peuple enchaîné. »

Jean Moulin rédige ce rapport entre le 12 septembre et le 19 octobre 1941, lors de son passage par Lisbonne avant de rejoindre Londres. Ce document permet d’appréhender une partie des activités des premières organisations de résistance au commencement de la guerre clandestine en zone non-occupée. Toutes ces organisations ont alors en commun de privilégier l’action politique par la propagande, la publication de tracts puis de journaux clandestins. 

Ces modalités d’engagement les distinguent des réseaux qui travaillent en étroite relation avec les services secrets alliés et qui n’apparaissent pas dans ce rapport. Les réseaux de résistance sont nés de deux dynamiques convergentes : d’un côté des services secrets alliés cherchant à pénétrer en France, de l’autre des résistants cherchant une aide étrangère. Ces réseaux sont financés, à cette date, par des services britanniques du MI6 (Military Intelligence section 6) ou du SOE (Special Operations Executive), voire par le Bureau Central de Renseignement et d’Action (BCRA) de la France Libre. Beaucoup de réseaux sont nés en France dès 1940, avant de prendre contact avec un seul de ces services qui rationalisent et spécialisent leurs activités en fonction de leurs besoins. Constitués essentiellement de civils, ils remplissent des buts de guerre : renseignement, évasion, organisation de parachutages et d’atterrissages clandestins, plus rarement des sabotages, du moins avant le printemps 1944.

Jean Moulin plaide pour une intégration des mouvements de résistance dans la stratégie de guerre alliée ce qui permettrait d’augmenter leurs moyens matériels et financiers. En 1941, les victoires de l’Axe ne permettent pas encore d’imaginer de manière certaine une opération militaire planifiée des Forces alliées sur le sol français et pourtant Jean Moulin espère déjà une action militaire coordonnée avec les mouvements de résistance en zone non-occupée.

Il y a cependant quelques exagérations dans ce texte. Ainsi, la description des actes de « sabotage » correspond assez peu aux actions des mouvements de résistance. Si cette pratique occupe une place importante dans les mémoires de la résistance, elle est loin d’être généralisée en 1941 et surtout pas du côté des mouvements qui ne l’intègrent dans leur stratégie qu’en 1943. Il existe bien quelques actes isolés de sabotage comme les coupures de câbles téléphoniques mais les actions de grande ampleur se produisent surtout à partir de 1942 avec la livraison du matériel adéquat notamment par la voie des airs grâce à la Royal Air Force.

En revanche, le rapport de Jean Moulin se révèle une source sûre lorsqu’il rend compte d’une résistance pionnière tournée avant tout vers l’action politique et la propagande. En effet, pour répondre aux affiches et à la censure de l’information imposée par la Propaganda Abteilung ou les services de Vichy, la résistance pionnière développe en 1941 ses propres canaux d’information. De manière individuelle, se développe très tôt de premiers actes ponctuels (graffitis, inscriptions sur des affiches) devenant de plus en plus élaborés (papillons manuscrits ou ronéotés). 

« Certains ont déjà payé de leur vie leur dévouement à la cause. D’autres, nombreux, peuplent les geôles françaises et allemandes » écrit Jean Moulin. Il évoque ici la répression à laquelle se heurtent ces pionniers de la résistance, pourchassés par les services de Vichy et les différentes polices allemandes coordonnées, dans la zone occupée, par le MBF (Militärbefehlshaber in Frankreich, commandement militaire en France) chargé du « maintien de l’ordre ». Cette répression s’intensifie avec la « politique des otages » en juin 1941, au moment où les communistes entrent dans la lutte armée et exécutent des officiers allemands. Les autorités allemandes cherchent à répandre la terreur dans la population en fusillant des otages, souvent juifs et communistes. L’exemple le plus connu est celui de Guy Môquet (1924-1941), militant des Jeunesses communistes à la tête d’une poignée de jeunes engagés dans des activités de propagande à Paris (distribution de tracts notamment), assassiné, avec 26 autres hommes, le 22 octobre 1941 en représailles de l’attentat du 19 octobre 1941 contre Karl Hortz, commandant allemand de la région de Nantes.

Citer cet article

Guillaume Pollack , « Rapport de Jean Moulin sur les mouvements de résistance (25 octobre 1941) », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 15/03/24 , consulté le 17/06/2024. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/22298

Bibliographie

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Pollack, Guillaume, L’Armée du silence. Histoire des réseaux de résistance en France 1940-1945, Paris, Tallandier/Ministère des Armées, 2022.

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