Les missionnaires italiens en Égypte

Au milieu du xixe siècle, le renouveau missionnaire, conjugué à l’attrait de l’« Orient chrétien », fait de l’Égypte une destination privilégiée des missions chrétiennes. Comme dans le reste du Moyen-Orient, les activités missionnaires sont axées sur l’éducation et les soins. Elles s’adressent prioritairement, bien que non exclusivement, aux populations chrétiennes locales qu’il s’agit, aux yeux des missionnaires, de « régénérer ». L’histoire des missionnaires venus d’Italie est peu connue, bien qu’ils comptent, après les congrégations françaises, le personnel religieux le plus nombreux en Egypte. À la fin du xixe siècle, ils ne sont pas épargnés par la montée du nationalisme. Si leur contribution à la politique d’influence italienne reste limitée, leurs empreintes sont durables, notamment dans le domaine de l’enseignement professionnel.

Élèves dans un atelier de l’école professionnelle Don Bosco d’Alexandrie (1910, environ), crédit: Associazione nazionale per soccorrere i missionari  (ANSMI)
Élèves dans un atelier de l’école professionnelle Don Bosco d’Alexandrie (1910, environ), crédit: Associazione nazionale per soccorrere i missionari (ANSMI)
Élèves dans un atelier de l’école professionnelle Don Bosco d’Alexandrie (1910, environ), crédit: Associazione nazionale per soccorrere i missionari  (ANSMI)
Élèves dans un atelier de l’école professionnelle Don Bosco d’Alexandrie (1910, environ), crédit: Associazione nazionale per soccorrere i missionari (ANSMI)
Sommaire

Ordres anciens et congrégations nouvelles

Le dernier quart du xixe siècle est marqué par un grand dynamisme missionnaire qui s’accentue avec l’occupation britannique du pays (1882). Alors que d’anciens ordres, tels que les Frères mineurs, sont présents en Égypte depuis le xviie siècle, de nouvelles congrégations parties de la péninsule italienne (salésiens, comboniens) franchissent la Méditerranée et fondent des écoles et des dispensaires. Les instituts religieux féminins (salésiennes, comboniennes, sœurs d’Ivrée, franciscaines) se révèlent très actifs. Certains sont fondés sur place, comme l’institut des Franciscaines missionnaires d’Égypte, créé par un groupe des tertiaires arrivées au Caire en 1859.

L’action missionnaire se décline différemment selon la géographie d’implantation et le public ciblé. Il y a d’abord les missions qui opèrent en milieu indigène (copte-orthodoxe). C’est le cas notamment de la mission in Auxilium coptorum menée par les Franciscains (OFM) en Haute-Egypte. En 1899, elle compte huit stations, vingt-et-un religieux et dirige sept écoles scolarisant près de 420 élèves. Les franciscains parviennent à susciter plusieurs conversions au catholicisme et favorisent l’institutionnalisation d’une Église rattachée à Rome, mais gardant le rite copte : l’Église copte-catholique.

D’autres congrégations interviennent en milieu cosmopolite, dans les grandes villes du Delta du Nil et du canal de Suez. Certaines (salésiens, filles de Marie auxiliatrice et franciscaines) mettent en œuvre une pastorale migratoire destinée aux Italiens récemment immigrés en Egypte qui constituent la colonie étrangère la plus nombreuse après les Grecs. Au Caire, à Alexandrie et dans les villes du Canal (principaux centres de résidence des Italiens) voient ainsi le jour plusieurs écoles religieuses qui dispensent un enseignement en langue italienne.

Dieu est-il italien ? La « nationalisation » des missions 

Ce dynamisme missionnaire ne laisse pas indifférente l’Italie dont les appétits impérialistes s’éveillent à la fin du xixe siècle. À l’instar d’autres puissances, le gouvernement italien commence à s’intéresser aux missions religieuses en tant que relais potentiels d’une politique d’influence culturelle. Après la défaite d’Adoua (1896), le gouvernement de Giovanni Giolitti lance le pays sur la voie d’un nouvel impérialisme. En même temps, il tente de se rapprocher de l’Italie confessionnelle et d’atténuer les effets de la « question romaine » (controverse née durant le Risorgimento autour du pouvoir temporel des papes, ayant entrainé la rupture des relations entre l’État italien et le Saint-Siège suivant l’annexion de Rome à l’État unitaire italien en 1870), afin de mettre les missions chrétiennes au service d’une « plus grande Italie ».

L’Associazione nazionale per soccorrere i missionari (1887), présidée par l’égyptologue Ernesto Schiaparelli, joue un rôle de premier plan dans ce rapprochement entre le Vatican et le gouvernement. Expression d’une partie de la bourgeoisie catholique italienne, l’association fonctionne comme une intermédiaire entre les deux Rome (celle du pape et celle du gouvernement) et parvient à ramener plusieurs missions en Égypte sous la « protection » italienne (salésiens, salésiennes, franciscaines) : en échange de subsides, leurs écoles offrent un enseignement en langue italienne, célèbrent les fêtes nationales et adoptent en tout ou partie les curricula des écoles du Royaume d’Italie.

La volonté de contrôle des missions s’accentue sous le fascisme (1922-1943). La politique méditerranéenne agressive du duce prévoit, entre autres, une fascisation des institutions italiennes en Méditerranée et une mise à contribution des missions religieuses à la politique d’expansion impériale. L’Égypte est cruciale dans cette œuvre de propagande : les communautés italiennes y sont les plus nombreuses de Méditerranée, les Capitulations font de celles-ci un quasi-prolongement de la métropole. Par une augmentation des subsides et une réforme des curricula, les écoles missionnaires sont appelées à devenir une vitrine de « l’Italie nouvelle ».

Néanmoins, la contribution des missions à la politique d’influence italienne demeure limitée. Les écoles opérant en milieu « indigène » adoptent dans les années 1930 les curricula égyptiens et ne consacrent plus que quelques heures à l’enseignement de l’italien. Les inspecteurs envoyés par Rome jugent, par ailleurs, la pédagogie en usage au sein de certaines missions contraire aux valeurs militaires et militantes attendues de l’école fasciste. Enfin, les élites locales, que le fascisme voudrait clientéliser, préfèrent envoyer leurs enfants dans les écoles égyptiennes, françaises ou américaines plus prestigieuses. Celles-ci offrent un cycle complet d’étude (de l’école maternelle au baccalauréat), contrairement aux missions italiennes qui dispensent essentiellement un enseignement primaire ou professionnel.

Un modèle missionnaire d’enseignement industriel

C’est dans ce dernier secteur qu’excellent les salésiens, congrégation fondée à Turin en 1859 par Giovanni Bosco, qui s’installent en Égypte en 1890 pour assister un prolétariat immigré d’origine italienne. Au début du xxe siècle, l’école Don Bosco est la première et la plus importante école missionnaire d’arts et métiers à Alexandrie. Elle offre un enseignement dans plusieurs artisanats urbains : typographie, reliure, ferronnerie, mécanique, menuiserie, ébénisterie. Cette école, ainsi que celle fondée quelques années plus tard au Caire, scolarisent plusieurs centaines d’élèves et répondent à une demande économique croissante dans l’Égypte coloniale, notamment dans le secteur de la mécanique.

Alliant formation manuelle, enseignement technique et instruction religieuse, les écoles salésiennes alimentent un marché du travail dominé jusqu’aux années 1940 par les capitaux étrangers, où les postes d’encadrement sont détenus par de non-Égyptiens. Elles forment notamment le personnel ouvrier qualifié et les cadres intermédiaires des compagnies étrangères (la compagnie des Tramways, la compagnie de Suez, les Sucreries) qui constituent, aux yeux des nationalistes égyptiens, le symbole d’un impérialisme économique honni. Les écoles de la mission contribuent ainsi à la formation et à la consolidation, sur plusieurs générations, d’un petit entreprenariat familial d’origine immigrée (italien, grec et arménien notamment), spécialisé dans les métiers du bois, de la ferronnerie et de la mécanique.

Fondées dans l’Égypte coloniale, les écoles salésiennes parviennent à s’adapter à l’égyptianisation progressive de l’économie et exercent un attrait croissant auprès d’un public égyptien. Sous Nasser, les besoins de main d’œuvre qualifiée et de techniciens pour le développement industriel du pays expliquent la durabilité d’un modèle missionnaire d’enseignement industriel qui perdure au-delà des transitions impériales et des départs définitifs des communautés étrangères d’Égypte dans les années 1950-1960. Les écoles salésiennes continuent encore de nos jours d’offrir un enseignement professionnel et technique à un public scolaire égyptien.

Citer cet article

Annalaura Turiano , « Les missionnaires italiens en Égypte », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 21/09/23 , consulté le 22/06/2024. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/22162

Bibliographie

Boulos, Samir, European Evangelicals in Egypt: Cultural Entanglements and Missionary Spaces (1900-1956), Leiden, Brill, 2016.

Turiano, Annalaura, “Masculinity, Industrial Education and Fascism in Egypt. Gender construction in the Salesian Missionary Schools (1900-1939)”, Social Sciences and missions, 24/2021, p.1-32.

Turiano, Annalaura, « Éduquer et soigner à l’heure des rivalités impériales (1880-1940). Les Franciscaines missionnaires d’Égypte dans la vallée du Nil », dans B. Dumons (dir.), Les congrégations féminines missionnaires, Éducation, care et humanitaire : une histoire transnationale (xixe-xxe siècles) Rome, Viella, 2022, p. 105-143.

Turiano, A., Neveu N., Sanchez-Summerer K. (dir.), Missions and Preaching, Comparing and de-compartmentalizing the study of the missionary phenomenon Middle East and North Africa (19th-20th centuries), Leiden, Brill, 2022.

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