La langue est-elle politique ?

L’enseignement du russe dans l’université française, de l’alliance franco-russe à la chute de l’Union soviétique

L’histoire des études russes en France peut être comprise dans deux mouvements : celui de l’institutionnalisation des études de langues étrangères, dont elles sont tributaires, et celui des relations bilatérales franco-russes puis franco-soviétiques, qui appuient leur avancement. La politique de cet enseignement est ici double : politique éducative française et politique extérieure. La diplomatie – le contexte de l’alliance franco-russe – favorise l’intégration de l’enseignement du russe dès la fin du xixe siècle dans l’université française, et sa pérennisation dépend de son adéquation aux cadres préconçus de l’Éducation nationale, qui s’accélère après la victoire soviétique de 1945. La discipline gagne ainsi à ne pas être perméable aux moindres inclinations politiques du moment autour de la perception du communisme. Cependant, les études russes profitent du contexte géopolitique pour affirmer leurs positions dans l’université française, après la Seconde Guerre mondiale, et peinent aujourd’hui à se renforcer dans un monde où le russe a perdu de son influence.

Brochure pour un cycle de conférences publiques sur « Le monde slave » proposé à l’université de Lille au 1er trimestre 1937. Archives de l’Institut d’études slaves, Paris.
Brochure pour un cycle de conférences publiques sur « Le monde slave » proposé à l’université de Lille au 1er trimestre 1937. Archives de l’Institut d’études slaves, Paris.
Sommaire

L’histoire des études russes en France illustre les liens unissant diplomatie et enseignement. L’institutionnalisation récente de la discipline se lit en effet en miroir de rapprochements diplomatiques successifs : l’alliance franco-russe des années 1890 marque les débuts de l’enseignement universitaire du russe, puis l’alliance franco-soviétique de 1944 amorce l’apogée des études russes en France, dans un contexte de soviétophilie. Tout au long de la période, les acteurs de l’enseignement du russe œuvrent pour affirmer la position de la discipline dans le cadre des humanités françaises. Ils utilisent les cadres instaurés à la fois par la politique extérieure voulue par l’État et par la politique éducative pour faire fructifier leur discipline, tout en restant tributaires de moments favorables (alliances diplomatiques) et de périodes plus hostiles à ce développement (révolution bolchevique, déclin de l’engouement soviétique, chute de l’Union soviétique).

De l’alliance franco-russe aux soubresauts de la révolution bolchevique

La diplomatie est un facteur clé pour comprendre le progrès des études russes dans l’université française. Langue minoritaire cantonnée à l’École spéciale des langues orientales dans les années 1870 où elle est introduite par le slaviste Louis Leger (1843-1923), le russe prend son essor universitaire dans les années 1890 dans le contexte de l’alliance franco-russe ; deux maîtrises de conférences de langue et littérature russes ouvrent successivement à l’université de Lille (1892), puis en Sorbonne (1902). En parallèle des ouvertures de postes universitaires, l’enseignement du russe est introduit dans quelques lycées, mais sans pérennité.

Si les circonstances diplomatiques favorisent la création d’enseignements, la discipline peine à trouver ses marques, dans un contexte politique très influencé par la rivalité franco-allemande et la recherche d’un contre-modèle dans la Russie. Ce contexte politique peut expliquer l’essoufflement rencontré dans la progression institutionnelle des études russes, avant même que la révolution bolchevique ne sonne la fin de l’alliance franco-russe. Les jeunes études russes attirent peu d’étudiants, aux Langues orientales comme à l’université, malgré le succès du Roman russe de Melchior de Vogüé (1886).

Les circonstances politiques nées de la Première Guerre mondiale ne sont pas favorables à la position du russe dans le milieu universitaire. Suite à la révolution bolchevique et à l’essor des républiques à l’Est de l’Allemagne, c’est sur ces dernières que se recentre le jeu des alliances, au détriment de la Russie/URSS : c’est cette Europe centrale ou médiane qui est mise en avant dans la carte mentale de l’Europe slave à la création de l’Institut d’études slaves (IES) en 1919. Quelques chaires de russe ouvrent cependant après-guerre au moment de la guerre civile, la victoire du camp tsariste étant espérée car synonyme d’une reprise des relations franco-russes initiées à l’époque de l’alliance.

À la chute de l’empire des tsars, les références culturelles de la Russie prérévolutionnaire restent appuyées dans l’université française par un personnel enseignant qui en est imprégné (lecteurs russophones émigrés et professeurs formés du temps de la Russie impériale). L’orthographe non réformée est encore utilisée, notamment aux Langues orientales, où elle est privilégiée par le professeur Paul Boyer (1864-1949), qui forme des russisants pendant plus de quarante ans. Alors que l’ère soviétique commence à intéresser certains universitaires (notamment concernant le volet économique), le domaine de la langue et de la littérature privilégie l’avant-1917, et ce malgré la présence dans les rangs des enseignants d’un témoin de la vie soviétique comme Pierre Pascal (1890-1983), engagé auprès des Bolcheviks en 1917 et qui fuit le stalinisme en 1934 pour devenir professeur de russe en France, où il préfère taire son expérience.

Des lendemains de la Seconde Guerre mondiale à la chute de l’Union soviétique

L’engouement pour le modèle soviétique est à son paroxysme à la suite de la victoire de 1945, contexte qui profite au développement des études russes. L’enseignement se développe dans le secondaire et le supérieur, à la faveur de la création de concours de recrutement (agrégation et CAPES) qui donnent débouchés et viviers aux études russes. Le président de l’IES, André Mazon (1881-1967), favorise alors l’enseignement du russe par rapport aux autres langues slaves.

L’influence du modèle des humanités françaises reste prédominant dans l’enseignement public – la création de l’agrégation légitimant la faveur de la littérature classique dans la culture du russisant –  et ce malgré le contexte d’engouement pour l’URSS et la reprise du dialogue avec Moscou. Au début des années 1950, sur demande d’André Mazon appuyée par les autorités françaises, les premiers agrégatifs partent étudier une année à l’université de Moscou. L’ambition affichée de ces échanges est alors pragmatique : permettre aux étudiants de russe de s’immerger en pays russophone, dans le cadre d’échanges présentés comme apolitiques. Dans les faits, ces échanges sont aussi l’occasion pour certains étudiants de se faire passeurs d’une littérature interdite en URSS, comme le Docteur Jivago de Pasternak (1957).

Ces échanges d’étudiants et de lecteurs et assistants de langue entre France et URSS se pérennisent à la fin des années 1950 grâce au cadre protocolaire d’une commission mixte qui négocie tous les deux ans le volume des échanges culturels, scientifiques et techniques entre les deux pays. L’enseignement des langues n’y représente cependant qu’une petite partie des échanges, l’URSS se montrant alors peu engagée dans l’enseignement du russe dans les pays capitalistes. En France, l’enseignement du russe se développe aussi en dehors de l’Éducation nationale, notamment avec l’association France-URSS, proche du Parti communiste français, qui propose des cours de russe à des militants et curieux, mais également des voyages en URSS, auxquels peuvent participer des étudiants d’établissements publics qui n’auraient pas obtenu de bourses dans le cadre des échanges négociés entre les États.

Malgré ces circonstances favorables, le russe reste une langue minoritaire en termes d’effectifs étudiants et enseignants, dont la progression dans l’enseignement connaît un frein à partir des années 1970. Certes, ces années sont celles de la dénonciation du modèle soviétique, mais la contestation de ce système n’est pas le seul facteur à l’œuvre dans le début de crise que connaît la discipline, qui subit notamment la concurrence des autres langues. Collectivement, les enseignants de russe évitent l’affichage politique, ce qui n’empêche pas la visibilité d’une diversité des opinions dans les différents départements de langue. À l’université, coexistent des enseignants engagés dans le communisme, comme Jean Pérus (1908-1996) à Clermont-Ferrand ou encore Claude Frioux (1932-2017) à Vincennes, et des départements qui s’engagent en faveur de la dissidence en accueillant des émigrés comme Michel Heller (1922-1997) en Sorbonne ou encore Efim Etkind (1918-1999) à Nanterre.

Paradoxalement, dans les années 1970, alors que les enseignants de russe constatent un début de crise de la discipline, s’affirme un intérêt tardif de Moscou pour l’enseignement du russe en France. Cela se concrétise par la signature d’un accord franco-soviétique sur l’enseignement des langues en 1979, qui reste avant tout symbolique, faute de moyens engagés en France pour l’expansion de l’enseignement du russe. Les circonstances géopolitiques de la chute du communisme en Europe et la fin de l’URSS en 1991 ne permettent pas aux études russes de regagner du terrain dans un monde qui n’est plus bipolaire et dans lequel l’influence du russe a décliné à l’international.

Citer cet article

Sandra Dominique , « La langue est-elle politique ? », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 03/06/21, consulté le 18/06/2021. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21578

Bibliographie

Cœuré, Sophie, « La langue russe et la “carte mentale” de l’Europe au xxe siècle. Réflexions sur l’exemple français », Matériaux pour l’histoire de notre temps, 76-1, 2004, p. 27-33.

Dominique, Sandra, « Le russe dans l’enseignement supérieur en France, de l’entre-deux-guerres à la fin des années 1970 : enjeux institutionnels, disciplinaires et politiques », thèse de doctorat en histoire, Université de Paris, 2020.

 

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