Les enseignantes et enseignants des écoles primaires supérieures de la Troisième République

Le primaire supérieur, et a fortiori ses enseignantes et enseignants, occupent une place difficile à concevoir depuis le système scolaire actuel : il ne fait pas partie du secondaire, mais il est pourtant un des lieux privilégiés des poursuites de scolarités après le certificat d’étude primaire. Pensé comme une combinaison d’approfondissement de la culture générale et de préprofessionnalisation, son enseignement est surtout destiné aux franges hautes des classes populaires et basses des classes moyennes entre les années 1880 et 1940. Il est créé en 1833 par la loi Guizot et renaît avec les lois républicaines des années 1880. Le primaire supérieur s’adresse aux élèves ayant obtenu le certificat d’étude (souvent entre 11 et 13 ans), soit dans des cours complémentaires – c’est-à-dire des classes annexées aux écoles primaires élémentaires –, soit dans des écoles primaires supérieures – qui sont des établissements autonomes – pour trois années de formation. Ces écoles primaires supérieures sont dès lors ouvertes pour les garçons et les filles et l’administration de l’ordre primaire recrute par ce biais des enseignants et des enseignantes. En effet, la fin du xixe siècle voit le développement d’une forme de prolongation de la scolarisation pour les filles, et donc en parallèle des possibilités de promotion pour des enseignantes du primaire qui accèdent au « fleuron du primaire », sans que cela ne fasse débat. Au cours de la Troisième République, ce groupe enseignant se développe et s’affirme comme une élite du primaire, en parallèle de la croissance des effectifs d’élèves et du nombre d’établissements.

Photographie du directeur, des contremaîtres et des élèves de l’école primaire supérieure d’Aubenas vers 1900, © Musée national de l’Éducation, numéro 1979.36669.63.
Photographie du directeur, des contremaîtres et des élèves de l’école primaire supérieure d’Aubenas vers 1900, © Musée national de l’Éducation, numéro 1979.36669.63.
Photographie prise lors du Congrès de l’amicale des écoles primaires supérieures en 1927, publiée dans le Bulletin de l’enseignement professionnel, novembre 1927.
Photographie prise lors du Congrès de l’amicale des écoles primaires supérieures en 1927, publiée dans le Bulletin de l’enseignement professionnel, novembre 1927.
Schémas d’organisation scolaire, Planche 3, annexe de l’enquête Carnegie International examinations inquiry, Atlas de l’enseignement en France, Commission française pour l’enquête Carnegie sur les examens et concours en France, Paris, 1933.
Schémas d’organisation scolaire, Planche 3, annexe de l’enquête Carnegie International examinations inquiry, Atlas de l’enseignement en France, Commission française pour l’enquête Carnegie sur les examens et concours en France, Paris, 1933.
Sommaire

Un groupe enseignant à la lisière des ordres d’enseignement

L’organisation scolaire du xixe siècle fait cohabiter deux ordres d’enseignement aux curricula et publics spécifiques. Les écoles primaires supérieures et leurs enseignantes et enseignants appartiennent à la nébuleuse des enseignements intermédiaires qui scolarisent en dehors du secondaire classique des élèves souhaitant poursuivre leurs études au-delà du primaire élémentaire. Ce point marque l’évolution du groupe enseignant qui est soucieux de se définir et d’être reconnu comme spécifique en dehors des deux pôles que sont le primaire élémentaire et l’enseignement secondaire classique. Ce faisant, les modes d’organisation et de recrutement du personnel, mais aussi les programmes suivis dans les établissements sont propres aux écoles primaires supérieures. 

À la différence des secondaires féminin et masculin, les programmes que suivent les filles et les garçons sont très proches – d’autant plus pour les disciplines générales – et les enseignants et les enseignantes sont soumis aux mêmes règlements, sont organisés de la même manière et ont les mêmes fonctions (statuts et obligations de service identiques). Toutes et tous appartiennent – au moins jusqu’à la Première Guerre mondiale – à l’un des quatre statuts définis par la loi Goblet de 1886 c’est-à-dire directeur et directrice, professeur, instituteur adjoint et institutrice adjointe ou maître et maîtresse auxiliaire. En outre, les voies de recrutement sont identiques : l’administration leur demande les mêmes diplômes – brevet supérieur au minimum pour être instituteur adjoint et institutrice adjointe – et ouvre deux écoles normales supérieures pour le primaire – Fontenay-aux-Roses pour les femmes en 1880 et Saint-Cloud pour les hommes en 1881 – afin de préparer les certificats d’aptitude au professorat des écoles normales et des écoles primaires supérieures pour être professeur ou directeur et directrice.

Les enseignants et les enseignantes des écoles primaires supérieures – au moins les directeurs et directrices et les professeurs – se distinguent des instituteurs et institutrices de l’enseignement primaire élémentaire par un niveau de recrutement plus élevé, une gestion administrative et de carrière qui se fait à l’échelle nationale et non départementale et des échelles de traitements (salaires) qui leur sont propres ainsi qu’une certaine spécialisation de leurs enseignements – soit les disciplines scientifiques, littéraires ou spéciales.

Cette conscience d’une spécificité pousse à la professionnalisation du groupe qui se reconnait et se défini comme spécifique par sa formation, par la définition d’un champ d’expertise qui lui est propre (les prolongations de scolarités), enfin par une défense catégorielle et une volonté de reconnaissance par les pouvoir publics comme au sein du système scolaire qui s’illustrent dans l’association des enseignants des écoles primaires supérieures. 

La féminisation du groupe comme moteur des changements de profils-types

L’histoire sociale de l’École de la Troisième République met en avant deux figures enseignantes archétypales toujours pensées au masculin : le hussard noir de la République et l’agrégé du secondaire classique. Tous deux se distinguent par une culture, voire une pédagogie, des parcours de formation – l’école normale contre des formations universitaires –, et des origines sociales et géographiques opposées : enfants du peuple pour les uns, demi-bourgeois pour les autres. 

Les enseignants et les enseignantes des écoles primaires supérieures, à l’interface des deux ordres, ont quant à eux des caractéristiques qui évoluent entre 1880 et 1940. Le profil dominant du normalien promu en cours de parcours professionnel dans les écoles primaires supérieures de son département à la fin du xixe siècle, est remplacé dans les années 1930 par des primaires d’élite formés à la fois dans le primaire et dans le supérieur. La diversification des parcours, et leur hybridation – avec des passages dans le primaire, le secondaire et le supérieur –, sont importantes dans l’entre-deux-guerres. Enfin, le choix d’enseigner en école primaire supérieure semble se manifester plus tôt, engageant ainsi un parcours de formation spécifiquement tourné vers cet objectif lors de la formation initiale. L’élévation du niveau de qualification et la nécessaire mobilité interacadémiques des enseignants et les enseignantes apparaissent de plus en plus prononcées de cohorte en cohorte.

Ces modifications de parcours de formation et de carrière s’accompagnent d’un changement dans les caractéristiques socio-géographiques de ce groupe avec un ancrage de moins en moins rural et populaire au fil des décennies de la Troisième République. Toutes ces évolutions de profil-types s’expliquent par la féminisation croissante du groupe car ces enseignantes sont souvent plus urbaines, d’origine sociale plus élevée et sont plus qualifiées que leurs homologues masculins. Ce groupe professionnel reconnu devient majoritairement féminin à la suite de la Première Guerre mondiale, avec notamment des femmes qui enseignent chez les garçons. Les statistiques nationales ne permettent pas d’étudier les temporalités de la féminisation, mais une étude plus localisée permet de dégager trois temps : le premier court des années 1880 jusqu’au tournant du siècle avec des femmes qui représentent environ un tiers des enseignants et les enseignantes des écoles primaires supérieures, ce qui est principalement dû au déséquilibre entre le nombre d’établissements masculins – plus nombreux – et féminins. Le deuxième temps, des années 1900 à la Première Guerre mondiale où le réseau féminin s’étoffe, voit un rééquilibrage entre les personnels masculins et féminins. Enfin, l’entre-deux-guerres est le moment de basculement où les femmes deviennent majoritaires (environ les deux tiers du groupe en 1930), en particulier parce qu’elles remplacent des hommes dans les écoles de garçons. En devenant majoritaires dans le groupe, leurs caractéristiques de formation, de carrière et socio-géographiques deviennent majoritaires, ouvrant la voie à un rapprochement avec les enseignants et les enseignantes licenciés des collèges qui partagent beaucoup de ces traits.

En conclusion, ce groupe est directement concerné par la transformation d’un système en ordres en un système en degrés d’enseignement.  Les enseignants et les enseignantes du primaire supérieur sont à la fois miroir et moteur de cette transformation par leur féminisation et leur professionnalisation qui permet le rapprochement avec d’autres catégories enseignantes de ce qui commence à former le premier cycle du second degré. Schématiquement, ce groupe passe d’enseignants hommes, plutôt d’origine rurale et populaire tels que les fondateurs de l’École républicaine étudiés par Jérôme Krop, à un groupe féminisé beaucoup plus hétérogène mais d’origine sociale souvent plus élevé, tels que des enfants de la petite classe moyenne urbaine, relativement proches des enseignants du secondaires étudiés par Jean-Michel Chapoulie. L’histoire de ces enseignantes et enseignants est aussi – et peut-être surtout – celle des « ancêtres » des certifiés actuels.

Citer cet article

Amandine Charvet , « Les enseignantes et enseignants des écoles primaires supérieures de la Troisième République », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 05/12/23 , consulté le 22/06/2024. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/22231

Bibliographie

Briand Jean-Pierre et Chapoulie Jean-Michel, Les collèges du peuple : l’enseignement primaire supérieur et le développement de la scolarisation prolongée sous la Troisième République, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Histoire », 2011.

Cardon-Quint Clémence, « La spécialisation des professeurs en question : l’organisation pédagogique au prisme des contraintes matérielles (France, 1865–1941) », Paedagogica Historica, vol. 50, no 4, 2019, p. 548-588.

Chapoulie Jean-Michel, Les professeurs de l’enseignement secondaire: un métier de classe moyenne, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1987.

Charvet Amandine, De primaires à secondaires ? Les enseignant.e.s des écoles primaires supérieures de la Troisième République, thèse de doctorat, Université Paris Cité, 2023.

Krop Jérôme, Les fondateurs de l’école républicaine : la première génération des instituteurs sous la IIIe République, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2016.

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