L’enseignement professionnel et la division sexuelle du travail en France

Les femmes travaillent et ont acquis une légitimité sur le marché du travail. Néanmoins, leurs trajectoires scolaires et professionnelles apparaissent très différentes de celles des hommes. Aussi, alors même que la notion de choix est régulièrement convoquée pour appréhender l’orientation, l’enseignement professionnel est toujours marqué par des différenciations sexuées très importantes. Aux garçons les spécialités de la production, aux filles, celles des services. Dans cette tendance générale, l’apprentissage reproduit avec plus de force que la voie scolaire la division sexuelle du travail. Dès lors, si l’école alimente les inégalités sexuées, les stéréotypes de sexe et de genre, très présents sur le marché du travail, contribuent à façonner les parcours des unes et des autres.

Anonyme, « École ménagère de Charenton », MUSEA
Anonyme, « École ménagère de Charenton », Source : MUSEA
Carte postale, Vue de la façade de l’École professionnelle de jeunes filles située à Paris 19e ouverte en 1884. Publiée sur le forum
Carte postale, Vue de la façade de l’École professionnelle de jeunes filles située à Paris 19e ouverte en 1884. Publiée sur le forum. Source : CPArama.com
Carte postale, Atelier de couture, École professionnelle de jeunes filles située à Paris 18e ouverte en 1884. Publiée sur le forum
Carte postale, Atelier de couture, École professionnelle de jeunes filles située à Paris 18e ouverte en 1884. Publiée sur le forum. Source : CPArama.com
Nadia Suire, Salle de cours, spécialité accompagnement, soins et services à la personne, Lycée professionnel, 2017, Académie de Poitiers.
Nadia Suire, Salle de cours, spécialité accompagnement, soins et services à la personne, Lycée professionnel, 2017, Académie de Poitiers.
Sommaire

La formation technique en école qui se met en place à partir du xviie siècle est de niveau supérieur et s’adresse à des hommes qui se destinent principalement aux activités industrielles et militaires (ingénieurs, architectes). Puis, dans les institutions scolaires qui s’ouvrent à partir du xviiie siècle, les filles ne sont toujours pas traitées comme les garçons. La non-mixité largement répandue sépare strictement les jeunes des deux sexes et modèle les trajectoires scolaires puis professionnelles marquées par une puissante division sexuelle du travail. Dans les représentations alors largement répandues, les femmes ne sont pas destinées à la vie publique et à investir durablement le marché du travail. Dès lors, elles reçoivent une éducation orientée principalement vers leur futur rôle domestique. Malgré la constance de l’engagement des femmes dans l’activité productive, leur investissement est marginalisé voire invisibilisé. Alors que l’enseignement technique et professionnelle se développe et s’institutionnalise, comment a-t-il pensé la place respective des hommes et des femmes ? Dans un contexte marqué par l’augmentation du taux d’activité des femmes, elles sont cantonnées à quelques spécialités de l’enseignement professionnel. Néanmoins, dès le xixe siècle, des cours mixtes apparaissent mais qu’en est-il de leur fréquentation effective ?

Un enseignement professionnel principalement masculin

L’étude de l’évolution de la formation professionnelle dans un cadre scolaire fait apparaître que l’accès des femmes a été plus tardif que celui des hommes et que ces dernières pouvaient investir des spécialités beaucoup plus réduites.

Dans la deuxième moitié du xixe siècle se développent des écoles et des cours destinés à des jeunes filles leur permettant d’accéder au marché du travail. Aux côtés des écoles de dessin dont le nombre augmente régulièrement, il existe des cours féminins délivrant des enseignements spécialisés dans les activités commerciales et de bureau mais également dans la couture et les activités ménagères. Cette offre tantôt publique, tantôt privée, confessionnelle ou laïque, rencontre souvent son public mais illustre la sexuation des domaines d’activité. Il existe en effet des cours destinés aux hommes, d’autres aux femmes et enfin des cours mixtes.

L’adoption, en 1919, de la loi Astier rendant obligatoire la fréquentation de cours professionnels pour les jeunes des deux sexes âgés de quatorze à dix-huit ans non scolarisés va accélérer la fréquentation des cours et permettre un accès accru aux certifications professionnelles et, en premier lieu, aux certificats d’aptitude professionnelle (CAP). Les premiers CAP destinés aux femmes sont d’ailleurs liés aux métiers du vêtement. Même si ce secteur est réputé difficile et peu rémunérateur, faute d’une palette large de CAP, ces diplômes attirent et les filles s’y dirigent, sans grande conviction parfois. Alors que l’offre de spécialités est particulièrement ségrégative, le secteur de l’habillement est l’un des rares domaines industriels associé aux femmes. En effet, les filières industrielles sont principalement construites comme masculines ; les activités ménagères sont naturalisées comme féminines et les spécialités mixtes liées aux activités de bureau ou commerciales sont concrètement fréquentées majoritairement par des femmes.

La sexuation de l’offre et l’essentialisation de la place des femmes marquent durablement tous les niveaux de la formation professionnelle. Les écoles nationales professionnelles (ENP) créées en 1881 et présentées comme le pivot de l’enseignement technique français, n’accueillent que des hommes jusqu’en 1929, date de la première ENP féminine. Si les ENP féminines préparent des techniciennes de haut niveau dans les secteurs de l’habillement et du tertiaire (hôtellerie, commerce, banque), les élèves filles reçoivent un enseignement ménager que n’ont pas les garçons. De même, dans les centres d’apprentissage présentés comme l’embryon d’un enseignement professionnel bâti aux côtés de l’enseignement technique, les filles ont accès à moins de spécialités (en 1953, 113 pour les garçons et 56 pour les filles) ; les métiers du textile et de l’habillement représentant plus de la moitié de l’offre proposée aux filles.

Au-delà de ces trajectoires scolaires spécifiques, les femmes ont davantage de difficultés à faire reconnaître leurs diplômes que leurs camarades masculins sur le marché du travail de sorte que les progrès observés se heurte à l’accès à la qualification.

Permanence et renouvellement d’un enseignement sexué

S’il existe des cours mixtes, la sexuation des filières professionnelles domine et se conjugue à la division sexuelle du travail. Les femmes aspirent à se former mais leur champ des possibles s’avère limité et régulièrement en contradiction avec les emplois qu’elles occupent.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Pierre Naville souligne, à partir du faible accès des femmes à l’éducation technique et de leur concentration dans les diplômes liés au travail des vêtements, que « encore moins que pour le jeune garçon, l’école n’est actuellement pour la jeune fille la préparation à la vie professionnelle ». La fréquentation de cette spécialité correspondant davantage aux stéréotypes sexués qu’à de réelles possibilités d’insertion. Les liens étroits affichés entre la voie professionnelle et le marché du travail semblent, pour les filles, parfois bien lâches.

Dans les décennies suivantes, la question de l’égalité entre les sexes devient une préoccupation croissante. Des campagnes d’information visant à favoriser la diversité des orientations scolaires sont mises en œuvre dès 1974, année de la création du secrétariat d’État à la Condition féminine. Or, malgré le développement de l’enseignement professionnel et la généralisation de la mixité, deux singularités demeurent : le public de l’enseignement professionnel est encore majoritairement masculin et les spécialités investies par les filles moins nombreuses que celles fréquentées par les garçons. La filiation avec l’univers domestique caractérise nombre de spécialités dans lesquelles se concentrent les filles, et l’actuel développement du care illustre le renouvellement de la sexuation de l’offre de formation.

À la rentrée 2019, l’enseignement professionnel occupe une place clé dans la politique éducative. Environ un million de jeunes le fréquentent que ce soit dans un cursus sous statut scolaire au sein de l’Éducation nationale, du ministère de l’Agriculture ou dans le cadre de l’apprentissage. Alors que les filles sont les plus nombreuses dans les formations générales et technologiques en lycée (54 %), les garçons dominent la voie professionnelle où ils représentent 59 % des effectifs. Ces données masquent le maintien d’une répartition très sexuée en fonction des spécialités : aux garçons, le monde de la production (86 % des élèves sont des garçons) ; aux filles, celui des services (62 % des élèves sont des filles).

Cette dynamique s’avère plus exacerbée lorsque les jeunes sont en apprentissage. Cette modalité de formation qui conjugue école et entreprise, et où le public est sous contrat de travail, permet d’appréhender plus nettement le poids de la division sexuelle du travail dans les trajectoires scolaires et les difficultés propres aux filles. Plus rares que les garçons, elles fréquentent des spécialités moins nombreuses que dans la voie scolaire. Dès lors, la comparaison entre la voie scolaire et l’apprentissage montre le poids des employeurs qui sursélectionnent les filles et les effets d’un cloisonnement du marché du travail sur les formations.

Ce sont bien des normes de sexe et de genre qui se donnent à voir dans ce segment du système éducatif. En investissant des spécialités dites féminines, les filles ne font pas qu’anticiper leurs possibilités d’insertion sur le marché du travail mais elles subissent aussi le poids des déterminants sociaux. Aussi, il ne suffit pas d’abroger les barrières juridiques à l’entrée du système éducatif ou de diffuser des campagnes d’information institutionnelles pour encourager la diversification des orientations scolaires des deux sexes et pour qu’une égalité réelle soit observée.

Citer cet article

Nicolas Divert , « L’enseignement professionnel et la division sexuelle du travail en France », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 03/06/21, consulté le 29/11/2021. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21574

Bibliographie

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Bode, Gérard, Thivend, Marianne (dir.), « Les formations commerciales pour les filles et les garçons, xixe-xxe siècles », dossier Histoire de l’éducation, n° 136, vol. 4, 2012.

Naville, Pierre, La formation professionnelle et l’école, Paris, PUF, 1948.

Pelpel, Patrice, Troger, Vincent, Histoire de l’enseignement technique, Paris, Hachette Éducation, 1993.

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