Les femmes et les bibliothèques : des endroits dangereux ? (mal)sains ? ou sûrs ?

Les bibliothèques sont des lieux importants dans la vie des femmes. Ce sont des lieux de savoir, d’émancipation, de rencontres et d’échanges. On tend de plus en plus à les présenter comme des espaces sûrs pour les femmes. Cela s’inscrit dans une histoire des représentations normatives du rapport des femmes aux bibliothèques, qui renvoie plus largement à l’histoire de l’accès des femmes à l’instruction et à l’espace public.

« Au British Museum : les usagers de la salle de lecture », gravure sur bois, d’après Charles Gregory, 1874.
« Au British Museum : les usagers de la salle de lecture », gravure sur bois, d’après Charles Gregory, 1874. Source : Wellcome Collection.
Giovanni Ciniselli (1832-1883), « Jeune fille lisant », don de la famille de l’industriel Daniel Adamson à la Manchester Central Library, en 1938.
Giovanni Ciniselli (1832-1883), « Jeune fille lisant », don de la famille de l’industriel Daniel Adamson à la Manchester Central Library, en 1938. Source : Manchester Central Library.
Honoré Daumier, « Les Bas-Bleus », pl. 13, Le Charivari, le 8 mars 1844. DR.
Honoré Daumier, « Les Bas-Bleus », pl. 13, Le Charivari, le 8 mars 1844. DR. Source : BnF.
Sommaire

Cette étude analyse la manière dont les bibliothèques ont été conçues au Royaume-Uni, mais ses conclusions s’appliquent aussi aux États-Unis et à une large partie de l’Europe. Bien qu’il existe toutes sortes de bibliothèques, on s’intéressera principalement ici aux bibliothèques publiques. Celles-ci jouent un rôle essentiel dans une société égalitaire et civilisée, car elles sont tout autant des lieux d’échanges culturels et de sociabilité que des lieux d’accès à la connaissance et à l’information. Parmi les apports bénéfiques des bibliothèques à la condition des femmes, on souligne traditionnellement le fait qu’elles constituent un lieu de prise de conscience politique, un espace de critique féministe ainsi qu’une ressource éducative pour les femmes et sur les femmes.

De nouveaux arguments se sont récemment ajoutés à cette liste. Les bibliothèques sont désormais présentées comme des « espaces sûrs », préservés du monde extérieur. On les considère ainsi comme des lieux sûrs où les jeunes femmes peuvent se retrouver après les cours. Ce serait même l’un des rares endroits où une femme peut se rendre seule et sans crainte. Cela rejoint la question plus vaste de la sécurité des femmes dans les villes européennes, mise en lumière par les travaux bien étayés des critiques féministes sur la conception de l’espace urbain. Toutefois, l’idée que les bibliothèques constituent un lieu à part dans la vie des femmes trouve son corrélat dans des conceptions plus anciennes de ce que doit être le rapport des femmes aux bibliothèques, notamment au Royaume-Uni.

Un espace public dominé par les hommes depuis son apparition au xixe siècle

Il est important de comprendre les représentations qui ont prévalu dans l’imaginaire à propos des bibliothèques mais aussi de l’espace public en général. Au xixe siècle, jusqu’au vote de la loi de 1850 instaurant des bibliothèques publiques et gratuites (Libraries Act), les bibliothèques sont considérées comme un espace masculin, les femmes étant reléguées au foyer et à la sphère privée. Ainsi, en 1798, on ne compte que 32 femmes parmi les 459 personnes inscrites à la bibliothèque de Birmingham. On peut certes imaginer que les femmes de la bourgeoisie ont accès à la bibliothèque paternelle, mais rares sont celles qui, issues des milieux les plus riches et les plus cultivés, peuvent disposer d’une bibliothèque personnelle. Il existe cependant des cercles de lecture féminins. Ainsi observe-t-on au xixe siècle un certain engouement des femmes pour les « bibliothèques tournantes » qui, pour un coût d’adhésion relativement modique, offrent un vaste choix d’ouvrages à emprunter et un lieu où se retrouver. Mais on qualifie souvent de « dangereux » ces espaces publics où régnerait une « sexualité débridée ». La qualité des textes est un autre motif d’inquiétude : Pearson parle des « torchons absurdes » que proposent les bibliothèques tournantes.

On s’inquiète également des risques sanitaires engendrés par la circulation des ouvrages. La crainte de la contamination par le livre, où se transpose l’inquiétude de voir des textes malsains infecter l’esprit du lecteur, devient plus genrée avec la « féminisation » du public des bibliothèques tournantes au cours du xixe siècle. On raconte alors que les pages des livres les plus empruntés sont « souillées de traces de poudre et de pommade ».

La conquête progressive d’un espace d’émancipation : un espace sûr, mais féminisé ?

Grâce à la loi sur l’enseignement de 1870 et à la création de collèges universitaires qui leur sont réservés, les femmes bénéficient d’un meilleur accès à l’enseignement et à la formation, tandis qu’elles obtiennent le droit de vote et une présence accrue sur le marché du travail à la suite de la Première Guerre mondiale. C’est dans ce contexte de plus grande visibilité dans la sphère publique qu’il est jugé « convenable » de voir des femmes dans les bibliothèques. La profession de bibliothécaire devient majoritairement féminine, avec les opportunités et les contraintes que cela implique pour les femmes. Celles-ci se heurtent parfois à un manque de parité en matière de salaire, de statut et de perspectives d’avancement. Pour l’Américain Melvil Dewey, auteur de la classification décimale des livres qui porte son nom, non seulement leur rôle est subalterne, mais cette position subalterne lui paraît « essentielle au bon fonctionnement des bibliothèques ». À ses yeux, le socle qui permet aux bibliothèques de remplir correctement leur mission est donc le travail des femmes.

La place que doivent occuper les femmes dans l’espace public, ou plutôt l’idée qu’on s’en fait, est également affectée par les changements sociétaux. Pour Virginia Woolf, l’espace, aussi bien métaphorique que physique, revêt une importance particulière pour les autrices et les lectrices. Pour expliquer ce qu’elle entend par « cinq cents livres de rente par an » et « une chambre dont la porte est pourvue d’une serrure », elle écrit que ce ne sont pas seulement les choses matérielles qu’elle a à l’esprit, mais « la capacité d’envisager l’avenir » et de « penser par soi-même ». On connaît son texte célèbre sur l’importance « d’une chambre à soi », mais elle a également écrit sur l’importance de l’espace partagé. Même si, à l’époque, pour Woolf comme pour d’autres femmes, les bibliothèques universitaires ne sont pas exemptes de problèmes, elle apprécie le fait d’être une usagère parmi d’autres, ce qu’elle exprime dans son allusion à « la personne qui étudie à côté de moi ». Elle met ainsi le doigt sur un autre aspect important des bibliothèques, à savoir le fait qu’elles ne constituent pas seulement un lieu de travail solitaire, mais qu’elles vous mettent en rapport avec les autres. À travers ce type de récit de l’expérience genrée d’un espace public et privé, on touche à la question de la liberté des femmes et à celle de leur éducation comme aux contacts aussi bien imaginaires que physiques entre individus. On comprend alors que les bibliothèques étaient des lieux où les femmes pouvaient se retrouver pour étudier, mais aussi pour contester l’identité qui leur était assignée.

Comme tout espace, les bibliothèques publiques sont genrées. On ne s’étonnera donc pas de la permanence de discours très normatifs sur la place que les femmes devraient y occuper, alors même qu’on les considère désormais comme des lieux « fréquentables » pour les deux sexes. On a d’ailleurs parlé de l’atmosphère « saine » qu’y trouvent les femmes. Au début du xxe siècle, les bibliothécaires utilisent le terme de « sphère féminine » pour expliquer que leurs locaux sont des endroits « convenables » pour les jeunes filles. Cela se traduit parfois par des installations réservées aux femmes. À Bradford, à la fin du xixe siècle, une section du bureau de prêt leur est réservée. En 1907, elles disposent de leurs propres salles de lecture dans près de 80 établissements. Ces dispositions anticipent certaines demandes des féministes, que des institutions comme la Glasgow Women’s Library, fondée en 1991, s’emploient à satisfaire, en mettant notamment l’accent sur l’histoire des femmes, les voix de femmes et les ouvrages sur les femmes.

Victoires et combats

Des travaux récents montrent l’intérêt marqué des femmes pour les bibliothèques publiques. Selon une enquête menée par le ministère britannique de la Culture (Department for Culture, Media and Sport) en 2015, elles étaient plus nombreuses que les hommes à s’être rendues dans un de ces établissements au cours des douze derniers mois (38,1 % contre 29,4 %). D’autres recherches (Eurobarometer) donnent des résultats similaires pour la plupart des États d’Europe occidentale. Les études sur le rapport des jeunes aux bibliothèques confirment que l’intérêt est plus marqué chez les jeunes filles.

L’histoire des bibliothèques est celle de la conquête d’un temps et d’un espace pour soi mais, quand on s’intéresse à leur usage par les femmes, on voit clairement l’évolution des contraintes et des normes, aussi bien spatiales que temporelles, qui pesaient spécifiquement sur elles. Comme en témoignent les sources, anciennes ou contemporaines, on s’est toujours demandé si les femmes avaient leur place dans les bibliothèques. Elles ont toujours été nombreuses à attacher une grande importance à ces lieux car y avoir accès a été le fruit d’une lutte, sociale et politique, autant qu’une chance. Tout aussi politique est le choix des termes employés pour décrire le rapport des femmes aux bibliothèques, car ils reflètent des conceptions diverses du rôle des femmes dans la vie publique en général.

Traduit de l'anglais par Emmanuel Roudaut

Citer cet article

Kate Spencer-bennett , « Les femmes et les bibliothèques : des endroits dangereux ? (mal)sains ? ou sûrs ? », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 09/09/22, consulté le 06/10/2022. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21716

Bibliographie

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