La difficile organisation d’une Europe olympique depuis 1968

L’initiative d’associer les Comités Nationaux Olympiques Européens est lancée dans les années 1960 par le Comité olympique français et son président de l’époque, le Comte Jean de Beaumont. En apparence bénin, ce projet se heurte pourtant à des hésitations et des difficultés au moment de se concrétiser. Le Comité International Olympique (CIO), dirigé par Avery Brundage, y fait notamment barrage, soucieux de ne pas bouleverser la gouvernance d’ensemble du mouvement olympique.

Légende : Logo de l’Association des Comités Nationaux Olympiques d’Europe (ACNOE) au moment de la ratification des statuts en 1975. Source : Archives du Centre d’Études Olympiques du CIO, Lausanne.
Légende : Logo de l’Association des Comités Nationaux Olympiques d’Europe (ACNOE) au moment de la ratification des statuts en 1975.
Source : Archives du Centre d’Études Olympiques du CIO, Lausanne.
Légende : Photographie prise lors de l’Assemblée Générale des CNO européens à Istanbul en 1976, avec le Français Jean de Beaumont (à droite), premier Président de l’association des CNO européens, et le Suisse Jean Weymann (à gauche), son premier Secrétaire Général. Source : Archives du Centre d’Études Olympiques du CIO, Lausanne.
Légende : Photographie prise lors de l’Assemblée Générale des CNO européens à Istanbul en 1976, avec le Français Jean de Beaumont (à droite), premier Président de l’association des CNO européens, et le Suisse Jean Weymann (à gauche), son premier Secrétaire Général.
Source : Archives du Centre d’Études Olympiques du CIO, Lausanne.
Légende : Liste des Présidents et Secrétaires Généraux des COE depuis 1968.
Légende : Liste des Présidents et Secrétaires Généraux des COE depuis 1968.
Source : Site des Comités olympiques européens
Sommaire

Formés dans la foulée du renouveau des Jeux modernes à la fin du xixesiècle, les Comités Nationaux Olympiques (CNO) ont pour mission de promouvoir les principes fondamentaux et les valeurs de l’olympisme dans les domaines du sport et de l’éducation. L’idée d’associer l’ensemble des CNO d’Europe apparaît durant les années 1960, dans une Europe traversée par le rideau de fer et où s’érige le mur de Berlin. Dans l’esprit de ceux qui portent le projet, l’olympisme peut contribuer à rapprocher les Européens, et l’unité européenne peut favoriser l’olympisme.

Pour un renforcement mutuel de l’olympisme et de l’unité européenne

Au milieu des années 1960, un petit groupe de CNO européens tente de créer une Union Européenne des Comités Nationaux Olympiques. Pour eux, l’olympisme peut constituer l’un des fondements d’une Europe transcendant les clivages idéologiques entre capitalisme et socialisme, par les valeurs qu’il véhicule : égalité, solidarité, paix, rencontre entre les peuples ou encore démocratie. Si l’initiative vient de l’Ouest, à travers l’action des dirigeants des CNO de Suisse, de France, de Belgique, d’Italie et de RFA, elle a toutefois d’emblée pour horizon l’ensemble du continent.

Raymond Gafner, Président du Comité olympique suisse, affirme la nécessité vitale, pour le continent, de créer une association des CNO européens en 1968 : « Dans la compétition implacable du monde moderne, et face aux grands ensembles politiques et économiques, la coopération européenne est une nécessité indiscutable, qui pourtant se heurte à des difficultés multiples pour passer du domaine de la théorie à celui de la réalité. Le devoir du sport olympique, nourri de la pensée généreuse et prophétique du Baron de Coubertin, est indubitablement de mettre sa puissance et son rayonnement au service des nobles causes de notre époque. La coopération européenne en est une. » Selon Raymond Gafner donc, il est légitime de mobiliser l’olympisme au service de la cause de l’unité européenne. Remontant aux sources de l’olympisme moderne conçu comme un outil d’éducation de la jeunesse, l’idée consiste en particulier à s’appuyer sur les jeunesses européennes pour renforcer les rapprochements à l’œuvre dans d’autres domaines, et éviter que les coupures ne s’aggravent. En épousant la cause de la paix en Europe, le projet compte aussi renforcer l’olympisme européen dans un mouvement olympique qui s’internationalise. Si tous les acteurs s’accordent sur l’ambition, son opérationnalisation est toutefois loin d’être évidente.

La difficile institutionnalisation de l’olympisme européen

C’est à l’initiative du Comité olympique français et de son Président de l’époque, le Comte Jean de Beaumont, qu’est réunie à Versailles lapremière réunion des CNO Européens. 22 CNO d’Europe ont répondu à l’appel, donnant à voir une Europe qui s’étend de l’Atlantique à l’Oural en passant par les pays du bloc de l’Est. L’enjeu pour de Beaumont est double. De manière générale, il s’agit d’abord de rendre concret l’objectif d’amitié et de fraternité européennes, en passant par le sport. Mais il s’agit aussi de « faire entendre plus fermement la voix de l’Europe au sein du mouvement olympique ». Sur ce registre, Jean de Beaumont a un objectif tout personnel : s’imposer comme une alternative à l’Américain Avery Brundage qui est à la tête du CIO depuis 1952. En réunissant les CNO européens à Versailles quelques semaines avant l’élection pour la présidence du CIO, il espère fédérer les Européens autour de sa candidature.

L’Europe olympique, voulue par de Beaumont, Gafner et les dirigeants qui leur sont les plus proches, est un pari. En effet, jusqu’à présent, elle n’a jamais réussi à se mettre en place. Notamment parce que les CNO ne veulent pas perdre leur capacité à agir de manière autonome, et à saisir par exemple directement le CIO. L’opposition dont témoigne la direction du CIO à l’égard de ce projet a toutefois un effet fédérateur sur les CNO européens. Elle finit de les convaincre d’une trop forte proximité de Brundage vis-à-vis du gouvernement et de la diplomatie des Etats-Unis. Le patron du CIO ne dirige-t-il pas l’organisation depuis sa résidence de Chicago ? Son projet de déplacer le siège du CIO aux États-Unis paraît inenvisageable pour les Européens, et particulièrement pour les Suisses. Même si Brundage a souvent pensé à déplacer le siège du CIO de Lausanne aux États-Unis, il n'a jamais donné suite à cette aspiration.

L’élection pour la présidence du CIO en 1968 est très suivie outre-Atlantique, notamment après les déclarations virulentes du Comte Jean de Beaumont contre le président sortant et en faveur d’une présidence européenne. Certains journalistes américains évoquent alors, non sans un certain amusement, un combat du « dollar contre le franc ». De plus, nombreux sont les CNO, autour de Beaumont, qui ne voulaient plus confier l’avenir du monde olympique et sportif aux décisions d’un Brundage alors âgé de 81 ans, dans une période où la jeunesse tend à revendiquer plus de droits. Malgré cela, Brundage est réélu face à Beaumont pour quatre ans. La réélection de Brundage, jugé trop rigide et trop conservateur, ne risque-t-elle pas de maintenir l’olympisme dans l’immobilisme ?

Forme et frontières de l’olympisme européen

De 1968 à 1975, les CNOE se questionnent et s’opposent sur la forme que doit prendre leur union. Les CNO de l’Ouest comme la France, la Belgique, la Suisse ou bien la RFA sont plutôt partisans d’une association très formalisée, c’est-à-dire avec des statuts, des membres élus, et des groupes de travail. À l’inverse, les CNO britanniques et scandinaves sont plutôt favorables à la création d’une union « souple », peu contraignante, avec une assemblée annuelle au caractère consultatif. Finalement, les premiers groupes de travail sont créés en 1973 sous la présidence du belge Raoul Mollet. Il faut attendre deux années supplémentaires pour que des statuts soient adoptés en 1975, donnant naissance à l’Association des Comités Nationaux Olympiques d’Europe (ACNOE). Cette association devient en 1995 les Comités Olympiques Européens (COE). Alors que le siège de l’association, mobile, se trouvait dans le CNO d’origine du secrétaire général, en l’occurrence Lausanne puis Bruxelles, il est installé à Rome au cours des années 1990, dans les locaux du Comité olympique italien.

Avec actuellement 50 Comités Nationaux Olympiques, l’olympisme européen a des frontières très larges. Depuis 1968, l’organisation européenne des CNO reste confrontée à ses propres paradoxes : proposer un olympisme européen alors même que l’un des principes constitutifs de l’olympisme est l’aspiration à l’universalisme. Alors que le CIO a pour mission d’universaliser l’olympisme, certains de ses membres fondateurs, européens, entendent surtout valoriser l’européanité de l’olympisme et la mettre au service de l’Europe en reconstruction.

Aujourd’hui, l’une des missions principales des Comités Olympiques Européens reste d’encourager le développement du mouvement olympique et de ses idéaux dans toute l’Europe, conformément à la Charte olympique, mais également d’organiser trois grands évènements proprement européens : les Jeux Européens, les Jeux des Petits États d’Europe, et le Festival Olympique de la Jeunesse Européenne.

Citer cet article

Florent Lefevre , « La difficile organisation d’une Europe olympique depuis 1968 », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 27/03/23 , consulté le 20/05/2024. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/22074

Bibliographie

Archives du Centre d’Études Olympiques du CIO à Lausanne, ACNOE: publication Historique de l’ACNOE, 1979, D-RM01-AACOE/015.

DAVID, Renaud, MONNIN, Éric, « Le mouvement olympique et l’Europe : histoire et actualité de l’Association des comités olympiques européens », European Studies in Sports History, Vol. 4, 2011, p. 165-189.

DAVID, Renaud, MONNIN, Éric, « From Versailles to Brussels: The origins, hesitations and actions of the Association of European Olympic Committees », dans Claude Sobry (dir.), Sport Governance in the World. A socio-Historic Approach, Volume III, 2012, p. 227-261.

MIEGE, Colin, Les organisations sportives et l’Europe, Paris, INSEP-Éditions, 2009.

/sites/default/files/styles/opengraph/public/image-opengraph/Europe%20olympique.jpg?itok=GbFd4v-i