Le poste de télévision : standardisation et consommation en Europe

La fabrication des postes de télévision devient, dès les années 1950, l’objet de rivalités économiques en Europe, les entreprises adossées aux États se livrant à une véritable bataille de normes techniques. En effet, les enjeux industriels sont considérables à l’heure où la télévision devient un objet emblématique de la société de consommation. Initialement présent dans l’espace public, le poste est progressivement « domestiqué », son entrée dans les foyers n’allant d’ailleurs pas sans poser de question quant à l’organisation de la vie familiale. Dans les années 1980, l’avènement de nouvelles fonctionnalités modifie les pratiques de consommation : la télécommande individualise l’expérience télévisuelle, le magnétoscope permet un visionnement non-linéaire et personnalisé, tandis que la multiplication des récepteurs remet en question le dispositif longtemps prédominant du « poste de salon ». 

Illustration 1: Le conservateur Altin présente une télévision Philips au musée des techniques de Stockholm, en 1952.
Illustration 1: Le conservateur Altin présente une télévision Philips au musée des techniques de Stockholm, en 1952. Source : Wikimedia Commons.
Illustration 2 :Expérimentation de l'utilisation de la télévision dans l'enseignement à l'école primaire Lapinlahti à Helsinki, 1957.
Illustration 2 :Expérimentation de l'utilisation de la télévision dans l'enseignement à l'école primaire Lapinlahti à Helsinki, 1957. Source : Wikimedia Commons.
Sommaire

La télévision s’est développée en Europe selon des rythmes différenciés en fonction des territoires et des catégories sociales. Émergeant dans les années 1920, elle est alors une technique de laboratoire au stade expérimental, prétexte à différentes démonstrations publiques (ill. 1). Elle prend son essor sur les plans institutionnels et techniques au lendemain de Seconde Guerre mondiale en Grande-Bretagne et en France, avec toutefois des spécificités importantes quant à la couverture territoriale, à l'offre de programmes et au développement d'une industrie électronique nationale. Dans la plupart des pays, l'audience est encore majoritairement collective, dans les cafés, face aux devantures des magasins ou, en France notamment, dans le cadre de télé-clubs animés par les instituteurs de certains villages. L’entrée dans les foyers s’opère timidement dans le courant des années 1950, ce qui constitue un enjeu industriel majeur pour les entreprises et les Etats.

La bataille des normes techniques

À la fin des années 1940, l’harmonisation de la télévision en noir et blanc fait l’objet d’une première bataille de standards. Il s’agit alors de déterminer quelle est la définition de l’image la plus appropriée à la diffusion du nouveau media. Cette définition se mesure en nombre de lignes balayées par les faisceaux lumineux qui composent l’image à l’écran. Plus le nombre de lignes est élevé, meilleure est la définition. Arguments techniques et esthétiques, recherche de compétitivité industrielle et ambitions géopolitiques s’entremêlent au moment de fixer le standard. À l’inverse des Etats-Unis, où un standard commun de 525 lignes est établi en 1941, les Européens se trouvent au lendemain de la Seconde Guerre mondiale face à plusieurs propositions. Le Royaume-Uni espère imposer son format bon marché de 405 lignes, tandis que la France promeut une haute définition, avec 819 lignes. La République fédérale d’Allemagne (RFA) et la Suisse défendent une approche intermédiaire de 625 lignes. Malgré plusieurs rencontres, les experts du Comité Consultatif International des Radiocommunications (CCIR) constatent à Stockholm en 1952 que l’harmonisation reste inachevée, du fait du blocage de la France et du Royaume-Uni.

L’avènement de la télévision en couleur annonce une nouvelle bataille en Europe. Si les 625 lignes s’imposent de fait comme définition commune en Europe continentale et au-delà (Asie, Australie, Argentine) au tournant des années 1960, le choix du système de captation, de transmission et de réception des couleurs ouvre de nouvelles opportunités économiques et politiques, et, dès lors, un nouveau front. Au début des années 1960, l’industrie et le gouvernement français proposent le SECAM (Séquentiel Couleur à Mémoire) comme alternative au système américain présenté dès 1953 (National Television System Committee), tandis que la RFA lance le PAL (Phase Alternating Line). En pleine Guerre froide, Charles de Gaulle se tourne alors vers l’URSS pour promouvoir le SECAM à l’Est de l’Europe : ce partenariat est très mal perçu par ses homologues européens. Ce rapprochement franco-soviétique (1965) montre avant tout la prédominance des intérêts politiques et industriels des Etats sur les questions techniques, Charles de Gaulle souhaitant préserver l’indépendance de la France et lui donner une image de pays innovant à l’international. L'Europe se divise dès lors en trois procédés de télévision couleur : NTSC, PAL et SECAM, puis deux seulement à la suite de l’abandon du premier par le Royaume-Uni et les Pays-Bas en 1966. Les fabricants, quant à eux, proposent rapidement des postes capables de recevoir des émissions dans ces deux formats.

La fragmentation technique de l’Europe n’empêche pas l’essor de la télévision dans les années 1960 : 75% des foyers sont équipés en 1969, bien que ce chiffre cache en fait de grandes disparités entre les pays. La France reste ainsi plutôt à la traîne avec 15 récepteurs pour 100 habitants en 1967 : les chiffres sont de 8 pour 100 habitants en URSS, 13 en Italie, 21 en RDA et RFA et 28,8 en Grande-Bretagne.

La domestication du poste récepteur

Pour introduire le poste dans les foyers – lui trouver une place et légitimer sa présence –, les entreprises s’appuient sur deux stratégies dans les années 1950 : l'imposer comme bien d'équipement incontournable et vaincre certaines craintes quant à son impact sur l’ordre social et familial. Ainsi, le discours promotionnel articule les composantes médiatiques de la télévision (théâtre à domicile, ubiquité, média du direct) avec ses propriétés matérielles. Les publicités présentent le poste de télévision comme un élément mobilier central qui tend à se substituer au piano dans les intérieurs bourgeois. L'habillage du récepteur, souvent en bois précieux, ou son intégration à un élément d'aménagement intérieur (le chambranle de la cheminée par exemple), ont le double avantage de favoriser son intégration harmonieuse dans les foyers tout en éliminant visuellement le dispositif technique considéré souvent comme intrusif, voire menaçant. Mass media par excellence, la télévision devient le bien d'équipement le plus répandu dans les foyers, loin devant la machine à laver ou l'automobile.

Au niveau des représentations, l'image de la cellule familiale réunie autour du poste alimente l'idée d'un média qui, par le visionnement synchronisé, crée un sentiment de communauté, renforcé par une programmation censée s'adresser à tous. Pourtant, au cours des années 1960, la télévision devient moins associée au visionnement collectif domestique qu’à une pratique plus solitaire, celle-ci faisant écho aux nouveaux modes de consommation musicaux liés aux tourne-disques, postes de radio à transistor et autres lecteurs de cassettes. Les réticences liées aux programmes et au temps passé devant le petit écran se multiplient. On met volontiers en cause l’influence supposée de la télévision sur la jeunesse et sur les relations de couple.  Quant aux élites intellectuelles, de Jean Baudrillard à Pierre Bourdieu, elles gardent durablement une certaine méfiance à l’égard de ce média jugé abrutissant.

Explosion de l'offre et nouvelles pratiques de réception

Dans les années 1970 et 1980, le développement du satellite et du câble, puis la libéralisation de l'audiovisuel, contribuent à élargir l’offre de contenus. Les pratiques évoluent aussi parallèlement avec de nouveaux dispositifs comme la télécommande, développée dès les années 1950 et généralisée dans les années 1980. Le téléspectateur n’a plus besoin de se lever pour changer de chaînes – alors même que leur nombre se multiplie – et semble plus activement impliqué dans la sélection des programmes. En plus d’avoir popularisé en anglais la dénomination de « couch potato » (patate de canapé), la télécommande a sans conteste contribué à accélérer le rythme des émissions. Introduit dans la deuxième moitié des années 1970, le magnétoscope généralise la possibilité de l'enregistrement télévisuel domestique. Symbole de la domination industrielle japonaise avec JVC et Sony, il permet de se libérer du flux télévisuel et de recourir à des logiques de collection ou de location pour constituer une programmation en étroite adéquation avec ses goûts personnels. En ce sens, la VHS anticipe à bien des égards une pratique de visionnement non-linéaire que l'on associe à tort au basculement numérique. Associée au caméscope, la télévision devient aussi le support de visionnement par excellence du film amateur.

La télévision trouve également une nouvelle fonction dans l'espace public. Dans la salle de classe, le film scolaire ou la télévision scolaire diffusée en direct prennent le relais de la radio (ill. 2). Des lieux culturels commencent à utiliser également cette technologie, à l’instar des musées. Les chaînes spécialisées et la programmation en continu favorisent parallèlement une réémergence des récepteurs dans les bars et restaurants, les magasins et les surfaces commerciales. Le relatif effacement du poste récepteur dans l'espace domestique, marginalisé par le home cinema, les ordinateurs, puis les téléphones portables, entraîne finalement la démultiplication des écrans dans l'espace privé comme public.

Citer cet article

Alice Milor , François Vallotton , « Le poste de télévision : standardisation et consommation en Europe », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 27/10/23 , consulté le 18/05/2024. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/22207

Bibliographie

Fickers Andreas,  Griset Pascal,  Communicating Europe. Technologies, Information, Events, Londres, Palgrave-MacMillan, 2019.

Gaillard Isabelle, La télévision. Histoire d’un objet de consommation 1945-1985, Paris, Ed. du Comité des travaux historiques et scientifiques INA, 2012.

Lévy Marie-Françoise, Sicard Marie-Noëlle (dir.), Les lucarnes de l'Europe. Télévisions, cultures, identités, 1945-2005, Paris, Publications de la Sorbonne, 2008.

Spigel Lynn, « La télévision dans le cercle de famille », Actes de la recherche en sciences sociales, 1996, volume 113, numéro 1, p. 40-55.

Vallotton François, Weber Anne-Katrin (éds.), Pour une histoire élargie de la télévision, Infoclio (Living Books About History 9), 2021. En ligne.

/sites/default/files/styles/opengraph/public/image-opengraph/t%C3%A9l%C3%A9vision.jpg?itok=13vmU_I3