Le travail des enfants en Europe (xixe siècle)

Au xixe siècle, cela fait déjà plusieurs siècles que les enfants travaillent avec leurs familles dans les champs ou les ateliers, mais il faut attendre le début de la révolution industrielle pour que leur emploi devienne un sujet de préoccupation. À cette époque, les petites filles sont surtout employées dans les usines et les petits ateliers de l’industrie textile, tandis que les garçons sont recrutés dans le secteur minier, la verrerie, l’industrie métallurgique et le bâtiment. Des témoignages sur les conditions de travail dans les usines textiles et les mines de charbon incitent des réformateurs de l’Europe entière à faire campagne en faveur d’un encadrement légal du travail des enfants, afin de soustraire les plus jeunes à l’atelier, de réduire les horaires de travail, et d’assurer aux enfants une scolarité élémentaire. En même temps, les employeurs favorisent de plus en plus le travail des adultes par rapport à celui des enfants, à mesure que la mécanisation progresse et que les techniques d’encadrement de la main-d’œuvre s’améliorent. La promotion croissante de l’éducation obligatoire au cours du xixe siècle relègue le travail des enfants aux marges du secteur économique, dans les ateliers familiaux ou parmi les travailleurs informels du secteur tertiaire.

Juan Planella y Rodriguez, La nena obrera (« La petite ouvrière »), 1889, huile sur toile.  Cette peinture de style réaliste, représentant une petite fille en train de manœuvrer un métier à tisser, rencontra un grand succès. Elle devint un symbole du travail des enfants dans l’industrie textile catalane du XIXe siècle.
Juan Planella y Rodriguez, La nena obrera (« La petite ouvrière »), 1889, huile sur toile. Cette peinture de style réaliste, représentant une petite fille en train de manœuvrer un métier à tisser, rencontra un grand succès. Elle devint un symbole du travail des enfants dans l’industrie textile catalane du xixe siècle. Source : Musée d’histoire de Catalogne
Sommaire

Depuis le Moyen Âge, les enfants travaillent dans les champs ou les ateliers d’artisanat. Ils accomplissent de petites tâches comme s’occuper du bétail de la famille, enlever les pierres des champs, surveiller les plus jeunes enfants, ou rembobiner le fil des fuseaux. Ce n’est qu’avec l’avènement de la révolution industrielle que leur emploi devient un sujet de préoccupation en Europe. En effet, au début de l’époque moderne, les autorités locales se préoccupent d’abord de procurer un emploi aux enfants pauvres afin qu’ils puissent aider leurs familles et dans le but d’éviter « l’oisiveté et la paresse ». À l’enthousiasme initial que suscitent les emplois offerts par l’industrialisation succède un désarroi général face à l’émergence de la silhouette pathétique de ce que les Français surnomment « l’ouvrier de huit ans ». Les critiques soulignent les dégâts qu’engendrent les longues heures de travail sur les machines pour la santé et l’éducation des enfants, et y voient une menace pour l’avenir même de la société. C’est particulièrement le cas en Grande-Bretagne, en Belgique, en France et en Prusse. Si le travail des enfants constitue davantage une exception qu’une règle dans l’Europe du xixe siècle, qui demeure une société majoritairement agricole, la diversité du travail des enfants, elle, est frappante. Il n’existe alors aucune définition transnationale du travail infantile, même si la plupart des pays distinguent le travail des enfants de moins de 12 ou 13 ans, et celui des plus âgés, jusqu’à 16 ou 18 ans. Malgré l’absence de chiffres précis, on peut néanmoins retracer l’évolution globale du phénomène au cours du siècle. Au début de la période, les jeunes commencent à travailler plus tôt et leur charge de travail augmente dans les fabriques et les ateliers domestiques du secteur « proto-industriel ». Durant la deuxième moitié du siècle, cette tendance s’inverse à mesure que progresse en Europe l’idée selon laquelle les enfants devraient se trouver dans une salle de classe plutôt qu’à l’atelier.

L’importance du travail des enfants dans l’industrie

En Europe occidentale, les contemporains sont favorablement impressionnés par le spectacle d’enfants travaillant sur les nouvelles machines introduites dans l’industrie textile à la fin du xviiie siècle et au début du xixe siècle. Dans certains cas, les machines sont particulièrement adaptées aux enfants, car elles se prêtent mal à l’utilisation par une main-d’œuvre adulte. Ces machines augmentent de manière spectaculaire la productivité des jeunes travailleurs : un memorandum rédigé par des entrepreneurs en Normandie affirme qu’un seul enfant travaillant sur une machine produit autant que douze adultes filant à la main. Néanmoins, la plupart des enfants ne fait qu’assister les travailleurs adultes – ces derniers demeurant essentiels au fonctionnement des filatures. Les tâches dévolues aux enfants incluent la réparation des fils cassés dans le quartier des machines à filer, l’enfilage du fil sur les navettes des tisserands et l’aide à la préparation des teintures pour les calicots. Les premières filatures de coton fonctionnent majoritairement grâce au recrutement d’enfants des deux sexes. Une enquête sur les « Manufactures de coton » menée en Grande-Bretagne à partir de 1818 révèle que les enfants de moins de dix ans représentent 4,5 % de la main-d’œuvre, et ceux de dix à dix-neuf ans, 54,5 %. Les difficultés de recrutement pour les filatures situées dans des campagnes isolées, et dont l’emplacement est contraint par la proximité d’un cours d’eau à fort débit, conduisent de nombreux entrepreneurs à recourir au travail forcé d’orphelins et d’enfants trouvés, comme les « enfants trouvés » en France, et les Pauper Apprentices en Angleterre. Plus tard dans le siècle, des adolescentes plus âgées assument la majeure partie du travail, s’occupent des mules à commande automatique, des métiers à filer à anneaux et des métiers à tisser mécaniques.

Les filles sont principalement employées dans les métiers du textile et de la confection, qui comptent de nombreuses modistes, dentellières et brodeuses travaillant dans de petits ateliers. Elles dominent le battage et le bobinage de la soie, importants dans le nord de l’Italie et le sud de la France. Outre le textile, les garçons ont accès à une plus grande diversité de métiers notamment dans les mines de charbon, les verreries, les ateliers de métallurgie et les métiers du bâtiment. Dans les mines de Grande-Bretagne et de Belgique, un grand nombre de garçons (et quelques filles) travaillent dans les profondeurs du sous-sol, les plus jeunes ouvrant et fermant les portes du système de ventilation, les plus âgés transportant le charbon du front de taille jusqu’aux puits d’extraction. Les verreries, souvent situées en pleine campagne et où l’on travaille la nuit pour éviter la chaleur du jour, embauchent de jeunes garçons chargés notamment de transporter les bouteilles du souffleur de verre et d’aller chercher des seaux d’eau. Les ateliers de poterie, les fabriques de bottes et de chaussures, les corderies, les ateliers de métallurgie, les briqueteries et les papeteries proposent également aux enfants des emplois impliquant un travail (relativement) léger, non qualifié ou semi-qualifié.

Les conditions de travail des enfants

Une série d’enquêtes officielles ou non menées dans divers pays tout au long du siècle révèle les longues heures de travail, l’air vicié et l’influence morale néfaste exercée par les travailleurs adultes dans les premières usines textiles. Les réformateurs décrivent des silhouettes pâles et affaiblies, dont la santé et l’éducation sont menacées par les conditions de travail. Les rapports des inspecteurs d’usine en Grande-Bretagne témoignent de manière très crue de la condition lamentable des enfants employés dans les mines de charbon. Bien que peu nombreux, les petits grimpeurs travaillant pour les ramoneurs fournissent eux aussi une image frappante aux réformateurs. Ces discours postulent tous que les conditions de travail des enfants sont bien pires dans les usines que dans les petits ateliers familiaux ou les fermes. Les employeurs industriels rétorquent que les rapports exagèrent les abus, que les salaires gagnés par les enfants leur permettent de subvenir aux besoins de leurs familles et qu’une entrée précoce dans le monde du travail offre une formation et une expérience professionnelle utiles : des arguments non négligeables dans une société aux revenus relativement faibles. En outre, loin de se cantonner au rôle de victimes passives de leurs employeurs, les enfants se montrent tout à fait capables de changer d’emploi pour améliorer leurs conditions de travail et augmenter leurs salaires. Ils jouent parfois à des jeux dans l’atelier lorsque leurs surveillants sont absents. Et, très occasionnellement, ils mènent des actions collectives, à l’image des enfants qui manifestent pour soutenir le « Ten Hours Movement » dans le Lancashire et le West Riding en 1833.

La transformation du travail des enfants

Au milieu du xixe siècle, on observe déjà les signes d’un déclin du travail des enfants dans l’industrie. Face au défi qui consiste à gérer la présence d’un grand nombre de jeunes enfants sur le lieu de travail, les employeurs s’impatientent. Ils sont également confrontés à l’opinion romantique selon laquelle les enfants, créatures innocentes et vulnérables, n’ont pas leur place dans le monde du travail des adultes, ainsi qu’aux législations visant à réglementer le travail des enfants.  La demande croissante d’éducation au cours du siècle incite les parents de la classe ouvrière à retarder l’entrée de leur progéniture dans la vie active. À la veille de la Première Guerre mondiale, les enfants ont en grande partie disparu des usines européennes, et ce malgré de féroces combats d’arrière-garde, comme ceux que mènent les filateurs de coton du Lancashire, qui tentent de garder leurs ouvriers à temps partiel, et les fabricants de verre, qui profitent de l’isolement de leurs sites ruraux. La législation devient de plus en plus stricte : elle interdit l’accès des ateliers aux enfants les plus jeunes, limite les heures de travail et exige un certain niveau d’éducation. De plus, elle est appliquée de manière plus rigoureuse par des inspecteurs à plein temps. Un mouvement général, qui naît en Prusse dans les années 1830, vise à rendre l’enseignement primaire gratuit et obligatoire. Cette mesure porte un coup fatal à l’emploi des jeunes enfants, bien qu’elle concerne davantage, en pratique, le nord de l’Europe et les grandes usines que le sud de l’Europe et les petits ateliers. Seuls les emplois à temps partiel ou les emplois informels, comme faire les courses, livrer le lait ou vendre des journaux (pour les garçons), et le travail domestique (pour les filles) demeurent autorisés.

 

Citer cet article

Colin Heywood , « Le travail des enfants en Europe (xixe siècle) », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 03/02/22, consulté le 29/05/2022. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21645

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