Les enquêtes ouvrières dans l’Europe contemporaine

Apparues avec la prolétarisation induite par le capitalisme industriel, les enquêtes ouvrières portent de façon récurrente sur des questions telles que le budget ou le logement. Conduites dans des espaces et des secteurs industriels emblématiques, elles sont l’œuvre de notables philanthropes, de fonctionnaires ou encore de militants ouvriers. Valorisant l’observation directe sur le terrain, elles se pratiquent souvent collectivement, les enquêteurs recourant à des intermédiaires et à des auxiliaires pour accéder aux populations ouvrières et collecter l’information.

Savoir orienté vers l’action, l’enquête tire pour partie son autorité de son caractère scientifique, qui se marque tant dans la collecte de l’information que dans sa communication. Ces enquêtes se font régulièrement écho dans les différentes économies européennes et contribuent à l’élaboration des politiques menées en réponse à la question ouvrière.

« Les meuliers » représentés dans Les métiers qui tuent, préface de Léon et Maurice Bonneff, dessins de Delannoy, Grandjouan et Naudin, dans L’assiette au beurre, n° 303, 19 janvier 1907.
« Les meuliers » représentés dans Les métiers qui tuent, préface de Léon et Maurice Bonneff, dessins de Delannoy, Grandjouan et Naudin, dans L’assiette au beurre, n° 303, 19 janvier 1907. Source : Gallica/BnF.
Sommaire

À l’époque contemporaine, la statistique et l’enquête deviennent des outils indispensables aux pratiques de pouvoir des États européens, qui doivent désormais gouverner en s’appuyant sur des informations discutées au sein d’assemblées plus ou moins représentatives. Par enquête, on entend un mode de connaissance et de compréhension de la vie sociale qui procède par collecte ponctuelle d’informations – ce qui la distingue du relevé statistique récurrent –, à prétention scientifique et souvent justifiée par une situation tenue pour problématique, à corriger. Au xixe siècle, les enquêtes ouvrières occupent en la matière une place prépondérante. À leur propos, Michelle Perrot relevait que « l’enquête brute est excessivement rare » et « s’accompagne presque toujours de propositions de solution » ; description et prescription vont de pair. De ces prémisses découle une présentation en trois points : une chronologie, où la conduite des enquêtes peut être indexée sur l’acuité de la question sociale, et une géographie marquée par la circulation des pratiques ; des questionnements récurrents dans ces cadres spatio-temporels ; une variété des profils d’enquêteurs, des démarches et des méthodes, induits par la double dimension – gnoséologique et politique – de l’enquête ouvrière.

Les temps et lieux des enquêtes ouvrières

Au long du premier siècle et demi du capitalisme industriel occidental, des moments de plus intense activité investigatrice peuvent être distingués. Au cours des décennies 1830 et 1840, alors que la situation des ouvriers de l’industrie devient la question sociale, les pouvoirs publics commanditent les premières grandes enquêtes appelées à suggérer les moyens de contenir ces populations, à la fois proches et mal connues. Ces enquêtes débouchent parfois sur des normes protectrices, sans que leur effectivité soit assurée. Un demi-siècle plus tard, sous les effets de la première grande dépression, de la structuration du mouvement ouvrier et de la formation d’une nébuleuse réformatrice, les pouvoirs publics sortent de leur abstentionnisme social, variable selon les États ; les enquêtes, qui prennent de l’ampleur et se professionnalisent, sont appelées à participer à ce mouvement de réforme. Dans les années 1930, l’irruption d’un chômage de masse durable suscite une nouvelle vague d’enquêtes. À la fin de années 1960, des mouvements contradictoires – l’apparente dilution du monde ouvrier dans un large salariat, mais l’expansion numérique d’ouvriers sans qualification, souvent femmes ou migrant·e·s, dans les grandes entreprises – font naître des pratiques d’enquêtes portées par des militants soucieux de mobiliser davantage la classe ouvrière. À l’ère de la destruction massive de l’emploi ouvrier industriel, diverses enquêtes rappellent la permanence d’une condition ouvrière marquée par des contextes d’activité toujours délétères.

Si les enquêtes se mènent généralement dans des espaces ou des secteurs circonscrits, leur conduite est régulièrement marquée par un certain parallélisme, dont témoignent les enquêtes sur les chômeurs ou sur les bassins miniers, et par une circulation transnationale des expériences, laquelle se renforce avec l’internationalisme (en bref, de l’AIT à l’OIT) et l’interventionnisme étatique du tournant du xxe siècle, autant parfois qu’en raison des trajectoires imposées à certains enquêteurs. Par l’écho qu’elles se font dans les pays occidentaux industrialisés, les différentes enquêtes contribuent de manière significative aux débats qui préludent à l’élaboration de politiques sociales qui partagent certains communs traits à l’échelle européenne.

Des objets récurrents d’enquête

Au-delà de la temporalité décrite ci-dessus, un certain nombre de thématiques reviennent au fil du temps, au premier rang desquelles les budgets et les pratiques de consommation, avec en arrière-plan la question du défaut ouvrier de prévoyance, qui permet de le rendre responsable de son sort. En lien avec le budget, la question du logement ouvrier (ses caractéristiques autant que sa tenue) traverse également les deux siècles. Bien d’autres aspects de la vie ouvrière sont également interrogés de manière récurrente : les liens entre nature de l’activité et pathologie professionnelle, la religiosité, l’usage du temps libre, les pratiques militantes, etc. À ces approches thématiques s’ajoutent des questionnements relatifs à des secteurs d’activités emblématiques (textile, mines, automobile, etc.) ou à des territoires fortement industrialisés.

Les enquêteurs et leurs démarches

Les hommes et les femmes qui enquêtent sur les réalités ouvrières présentent certaines caractéristiques sociales prévisibles ; les premières campagnes d’enquête sont en effet menées par des notables : médecins, hauts fonctionnaires, ingénieurs, économistes ; les philanthropes y tiennent une place importante. Des écrivains enquêtent également sur le monde ouvrier, pour un lectorat parfois aussi curieux qu’inquiet de la question sociale. Le tournant réformiste de la fin du xixe siècle amène une professionnalisation de l’enquête, notamment conduite par des inspecteurs du travail ou des médecins fonctionnaires. La place des universitaires, dont les sociologues, va s’affirmer à partir du milieu du xxe siècle. Aux différents moments, des militants ouvriers (pensons aux syndicalistes socialistes, aux militants jocistes ou aux correspondants ouvriers des journaux communistes) se font également enquêteurs, notamment pour la presse ouvrière. Le féminin ne sera de mise qu’à partir de la Belle Époque, les enquêtrices se déployant alors sur de multiples terrains. La pratique d’enquête elle-même peut élargir le profil des enquêteurs pour y associer les enquêtés, désormais coproducteurs d’un savoir sur eux-mêmes.

Si la postérité a retenu le nom de quelques personnalités (Villermé, Booth, Lazarsfeld, etc.), les enquêtes ouvrières présentent une dimension collective non négligeable. Les enquêteurs recourent en effet aux services d’intermédiaires qui facilitent leur accès au terrain d’enquête, soit directement lorsqu’il s’agit de vaincre les résistances d’une population peu encline à se laisser observer, ou plus indirectement comme lorsque des ergonomes indiquent à des statisticiens comment interroger efficacement les ouvriers sur leurs conditions de travail. Par ailleurs, les enquêteurs requièrent souvent le concours d’auxiliaires chargé·e·s de la collecte des informations sur le terrain. La dimension collective est d’emblée plus évidente s’agissant d’enquêtes menées par des institutions, publiques ou privées.

Sur le plan de la méthode, les enquêtes ouvrières se distinguent d’autres pratiques de connaissance par le souci « d’aller y voir », sur le terrain, les enquêteurs entrant en contact direct avec les populations soumises à investigation. Si la collecte de la parole domine, le recueil des images (photo et cinématographique) n’est pas absent.

Savoir orienté vers l’action, l’enquête ouvrière entend convaincre notamment par son caractère scientifique, lequel se décline dans une variété de pratiques, tant au stade de la collecte des données que de leur publication. Ainsi par exemple, avant le recours à l’échantillonnage, les médecins enquêteurs se livrent à d’amples dépouillements, les grands nombres participant de l’administration de la preuve. Mais d’autres, comme Le Play, privilégient plutôt une interaction en profondeur avec quelques enquêtés. Même les enquêtes formatrices de militants, que mènent notamment les jocistes, entendent produire un savoir de qualité pour fonder les revendications du mouvement. Le souci de véridicité s’observe également au stade de la communication des résultats de l’enquête, qui fait une large place au verbatim et à la reproduction in-extenso de statistiques, cartes, mémoires et interviews collectées.

Citer cet article

Éric Geerkens , « Les enquêtes ouvrières dans l’Europe contemporaine », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 11/02/22, consulté le 29/05/2022. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21749

Bibliographie

Perrot, Michelle, Enquêtes sur la condition ouvrière en France au 19e siècle : étude, bibliographie, index, Paris, Hachette, 1972.

Topalov, Christian, Histoires d’enquêtes : Londres, Paris, Chicago, 1880-1930, Paris, Classiques Garnier, 2015. [note critique]

Geerkens, Éric, Hatzfeld, Nicolas, Lespinet-Moret, Isabelle, Vigna, Xavier, Enquêtes ouvrières dans l’Europe contemporaine, entre pratiques scientifiques et passions politiques, Paris, La Découverte, 2019. [note critique]

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