Une île-frontière ?
Le 3 octobre 2013, un chalutier parti de Tripoli avec à son bord 500 migrants somaliens et érythréens fait naufrage au large de la petite île de Lampedusa, au sud du canal de Sicile. L’effarant bilan de 368 morts fait de cette catastrophe l’une des plus mortelles de l’histoire récente de la Méditerranée. Trois ans plus tard, la fondation à Lampedusa d’un Musée des Migrations – de son nom original, « Musée de la Confiance et du Dialogue » – témoigne du rôle clé de l’île dans la « crise de l’accueil » que traverse l’Europe depuis plus d’une décennie, au point qu’on a pu relever que « "Lampedusa" est désormais l’autre nom du naufrage » (G. Calafat).
L’un des points les plus méridionaux de l’Union européenne avec la Crète et Chypre, Lampedusa est plus proche de la côte tunisienne que de la Sicile. Sa superficie très réduite, de l’ordre de 21 km2, en fait un confetti insulaire au milieu de l’étroit bras de mer stratégique qui relie les bassins occidental et oriental de la Méditerranée, mais également l’Afrique du Nord et l’Europe du Sud (Ill. 1). La trajectoire historique de l’île semble d’ailleurs immanquablement la renvoyer à sa position « entre deux mondes » (Ill. 2) : de l’Antiquité, elle conserve ainsi des traces de peuplement carthaginois aussi bien que romain ; possession aragonaise au Moyen Âge, elle est mise à sac par les Ottomans en 1553 ; dans son Roland furieux (1516), L’Arioste en fait le site d’une bataille épique entre Francs et Sarrasins ; plus récemment, la Tunisie a dénoncé la place de Lampedusa, des îlots voisins de Linosa et de Lampione, ou encore de l’île de Pantelleria, dans ce qu’elle qualifie d’« impérialisme italien » sur le canal de Sicile.
On se gardera toutefois de réduire Lampedusa – et, plus largement, l’espace maritime compris entre Malte, la Sicile et la côte tunisienne – à une situation de confins ou de seuil de l’Europe, et donc d’avant-poste des enjeux « civilisationnels ». Bien au contraire, même : l’île a été, au cours de l’époque moderne, un lieu privilégié d’expérimentation de formes originales d’accommodement et de coexistence entre populations de diverses origines et confessions.
Une île déserte ?
L’implantation sur l’île d’une population permanente s’est longtemps trouvée compromise par la relative pauvreté et l’aridité des sols, l’exploitation des ressources de la mer (sardine, anchois, corail, éponge) ne compensant pas les maigres produits de l’agriculture vivrière locale. De fait, l’essentiel des sources dont nous disposons pour l’époque moderne font de Lampedusa une île que l’on dit déserte. À une exception, toutefois, puisqu’elle ne serait habitée que par un ermite remplacé au fil des siècles, dont la présence est mentionnée dans les chroniques depuis le xiiie siècle au moins. C’est en effet à l’occasion d’une étape au retour de la septième croisade que, selon le chroniqueur Joinville, le roi de France Louis IX (1226-1270) aurait découvert sur l’île de « Lampieuse » une grotte naturelle servant d’ermitage, au pied de laquelle est disposé un jardin luxuriant (l’ermite demeure pour sa part invisible). La description de Joinville embrasse également, à proximité de la grotte, un petit oratoire composé de deux salles : la première contient une croix vermeille, tandis que se trouvent sur le sol de la seconde deux squelettes en décomposition, disposés semble-t-il conformément aux pratiques funéraires musulmanes.
Cette une coexistence physique des cultes musulman et chrétien au sein de l’espace exigu de l’île constitue un motif récurrent des descriptions qui en sont faites durant l’essentiel de l’époque moderne. Au tout début du xviiie siècle, l’ancien chevalier de Malte Jean-Bertrand de Larrocan d’Aiguebère est probablement le premier à livrer une description précise de ce qui apparaît comme un double culte au sein de la grotte de Lampedusa : une partie de celle-ci aurait ainsi été transformée en un minuscule sanctuaire marial, tandis que l’autre contiendrait le tombeau d’un saint (un marabout) musulman.
Aux siècles précédents, cependant, plusieurs autres témoignages, de l’érudit allemand Martin Crusius (1526-1607) à l’aventurier espagnol Alonso de Contreras (1582-ca 1642), ont pointé l’existence sur l’île de formes plus diffuses et moins « cloisonnées » de coexistence religieuse, et notamment de pratiques rituelles partagées autour de la petite chapelle dédiée à la Vierge. Une vaste documentation témoigne ainsi du fait que le sanctuaire serait fréquenté parallèlement par les équipages catholiques et musulmans qui viennent faire escale pour s’y ravitailler en eau, en bois et en nourriture (notamment les tortues et les lapins qui abondent sur l’île), ou qui y trouvent refuge lors des tempêtes. Ces descriptions ne font pas état de cultes chrétien et musulman tenus simultanément et parallèlement dans des espaces distincts, mais bel et bien de pratiques partagées parmi des marins des deux confessions, à l’aplomb du petit tableau de la Madone à l’Enfant qui trône au centre de la grotte (Ill. 3). Les navigateurs chrétiens et musulmans auraient ainsi pris l’habitude de fournir l’huile d’une petite lampe constamment allumée devant l’image pieuse, mais aussi d’entreposer dans le sanctuaire toutes sortes d’offrandes en nature – biscuit, fromage, huile, viande salée, vin, vêtements, cordes, voiles, poudre à fusil et pièces de monnaie. Avant d’être « interconfessionnelles », ces pratiques répondent à un besoin concret : en l’occurrence, permettre aux équipages qui auraient souffert des tempêtes de prélever ce dont ils ont besoin pour reprendre des forces et réparer leurs avaries. Détail intéressant : cette accumulation se double de l’obligation faite à quiconque prélèverait une offrande de laisser des objets ou de la monnaie d’une valeur équivalente – sous peine, dit la légende, de ne pouvoir quitter l’île.
Un espace partagé
Cette fonction de refuge n’a rien d’une vue de l’esprit : le Canal de Sicile est en effet un bras de mer particulièrement dangereux, du fait des conditions de navigation difficiles comme de l’omniprésence de la menace corsaire. Produit au Proche-Orient et destiné à un sanctuaire italien, le tableau de la Madone à l’Enfant serait lui-même arrivé dans la grotte à la faveur du naufrage, aux abords de l’île, des chevaliers de Rhodes chargés de le convoyer. Dans un roman expérimental inachevé, Émile et Sophie ou les Solitaires, Jean-Jacques Rousseau reprend à son compte cette idée de l’île-refuge : capturé par les Barbaresques, Émile finit par quitter Alger, parcourt l’Afrique et visite Lampedusa, où il décide de s’installer, en subsistant grâce à la pêche et à ce qu’il trouve dans la grotte. Plus généralement, on sait que transitent sur l’île des esclaves rançonnés, dans l’attente d’un imminent retour au pays. C’est d’ailleurs en lien avec cette expérience de l’esclavage que, de la Ligurie au Brésil, le culte de Notre-Dame de Lampedusa déborde aux xviie et xixe siècles le cadre étroit de l’île qui l’a vu naître.
Mais par-delà la présence d’un lieu servant d’abri aux fugitifs des deux religions, c’est l’existence en son sein d’un sanctuaire partagé qui contribue à asseoir le « mythe de Lampedusa » (D. Albera) : en l’occurrence, un trope de la coexistence (convivencia) religieuse qui culmine avec l’idée selon laquelle – pour citer un chanoine italien du xviie siècle – « les Turcs et les Maures honorent la Vierge bienheureuse ». Au cours du xviiie siècle, cette histoire est relayée jusqu’à Paris, dans les cercles intellectuels associés au mouvement des Lumières, où l’île et son double culte deviennent un symbole d’ouverture et de tolérance religieuses. Dans le Second Entretien sur Le Fils Naturel (1757), Diderot fait de Lampedusa le berceau d’une société nouvelle : sous sa plume, le fameux ermite changerait même de religion en fonction des navires qui abordent sur l’île.
Cette image du havre de paix et de tolérance confessionnelle trahit pourtant ce qui fonde la singularité de l’île comme « tiers lieu » (W. Kaiser), c’est-à-dire comme espace où l’hostilité n’est pas niée, mais temporairement suspendue, au profit de logiques d’accommodement à la fois pragmatiques et discrètes, une proposition dont la puissance ne manque pas d’illuminer notre monde contemporain.