L’identité culturelle des planteurs des Antilles françaises : entre élites françaises et adaptations locales

L’identité culturelle européenne des planteurs des Antilles françaises (Guadeloupe, Martinique et Saint-Domingue) est indiscutablement liée à l’origine des colons venus s’installer dans les îles des Caraïbes à partir du xviie siècle. L’élite des planteurs qui se constitue progressivement a à cœur d’adopter des pratiques sociales et culturelles européennes, gages de réussite et d’une distinction sociale indispensable face aux esclaves et Libres de couleur. Pourtant, les signes d’adaptation locale sont nombreux et attestent de l’émergence d’une culture créole partagée en dépit de la rigidité des frontières raciales.

Agostino Brunias, Planter and his Wife, with a Servant, vers 1780, huile sur toile.
Agostino Brunias, Planter and his Wife, with a Servant, vers 1780, huile sur toile. Source : Yale Center for British Art, collection Paul Mellon.
Carte du Mexique, des Antilles, d’une partie des États-Unis et des pays circonvoisins, dressée par A. H Dufour, cartographie, gravée par A. Pelicier, 1825 ;
Carte du Mexique, des Antilles, d’une partie des États-Unis et des pays circonvoisins, dressée par A. H Dufour, cartographie, gravée par A. Pelicier, 1825 ; Source : BnF/Gallica.
Intérieur de l’Habitation Clément, Le François, Martinique : lit à colonne du XIXe siècle. Crédits photo :
Intérieur de l’Habitation Clément, Le François, Martinique : lit à colonne du XIXe siècle. Crédits photo : Fondation Clément.
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Les origines européennes des colons des Antilles françaises

Au xviie siècle, les Antilles françaises attirent des nobles, des marchands, des maîtres artisans venus du royaume, ainsi que des travailleurs engagés. Les premiers colons se recrutent surtout parmi les Normands, ou sont originaires du Nord-Ouest (région parisienne, Bretagne, Val de Loire et Poitou). À la fin du xviie siècle arrivent de très nombreux migrants du Sud-Ouest (Charentais, Aquitains), surtout à Saint-Domingue.

D’autres Européens s’y fixent également, notamment des Hollandais chassés du Brésil qui, à partir de 1654, jouent un rôle majeur dans le développement de la culture de la canne à sucre, ou encore quelques Irlandais ou Écossais.

Au xviiie siècle, les Antilles françaises continuent d’attirer des jeunes gens de toute condition en quête de fortune et d’ascension sociale. Tous ne deviennent pas propriétaires, car cela requiert des capitaux importants. Les Européens nés dans ces colonies sont désignés par le terme de « créole », qui les distingue ainsi des colons nés en Europe. L’élite des grands et moyens propriétaires d’origine européenne constitue un véritable modèle social et définit les standards de ce qui est désirable pour tout le reste de la population libre, blanche ou de couleur.

Pratiques élitaires européennes…

L’élite des planteurs sucriers tend à adopter des pratiques sociales et culturelles qui la rapprochent des élites européennes. Cela se manifeste notamment par la culture matérielle. L’habillement étant une des principales manifestations de distinction sociale, les familles de planteurs, en premier lieu les femmes, ont à cœur d’adopter les modes venant de Paris.

Le vestiaire masculin du début du xixe siècle se compose de pantalons en drill, de cravates de soie, ainsi que de bas et de gilets de satin, le tout agrémenté de chapeaux en paille d’Italie pour se protéger du soleil tropical. Le vestiaire féminin privilégie au xixe siècle les robes de soie, des robes montantes, des tissus de moire et des châles de mérinos, étoffe pourtant peu adaptée au climat chaud et humide. Les bijoux sont des ornements indispensables à la démonstration d’une réussite économique. Ainsi, suivre la mode de Paris sans la modifier revêt une dimension de prestige pour les femmes blanches créoles qui affirment leur position sociale par leur élégance vestimentaire.

L’ameublement et les arts de la table témoignent tant de cette volonté de suivre les modes venues de métropole que du goût de cette élite pour le luxe. Dans les intérieurs des demeures des Habitations (les Grand cases) et dans les maisons de ville, on trouve du mobilier garni de marbre, des objets de porcelaine, de cristal et d’argenterie. Même si les sources ne précisent pas toujours la provenance de ces objets, leur nature luxueuse laisse supposer qu’il s’agit d’articles d’importation française. La possession de ce mobilier de grande qualité manifeste leur appartenance à la culture européenne et une indiscutable réussite économique.

Les Blancs créoles ont souvent été décrits par les voyageurs du xviiie siècle comme peu intéressés par la culture ou le livre. Pourtant, plusieurs éléments permettent de nuancer ce constat. On trouve en effet des mentions de cabinets de curiosité, et plus encore, de bibliothèques renfermant des livres parfois précieux. Dans son étude sur la bibliothèque du colon et notaire guadeloupéen Mercier à la fin du xviiie siècle, Danielle Bégot note le grand nombre d’ouvrages de droit, mais aussi la présence de livres caractéristiques des Lumières, notamment des ouvrages de Voltaire ou de Montesquieu, l’Encyclopédie, et quelques romans libertins particulièrement en vogue. En 1848, alors que des habitations sont incendiées en Martinique, leurs propriétaires déplorent la perte de leur bibliothèque, à laquelle ils attacheraient beaucoup d’importance. La culture livresque occidentale revêt bien une importance particulière pour ces familles blanches créoles.

Ces éléments reflètent les pratiques d’une classe dominante qui reproduit les pratiques élitaires à l’œuvre dans la société française. Cependant, la fidélité aux normes venues d’Europe n’est pas un principe absolu.

… et adaptations créoles

Pour ces familles européennes implantées depuis plusieurs générations dans les Antilles françaises, le contexte caribéen entre en tension avec le respect des normes et pratiques sociales en vigueur en Europe. Cette tension est particulièrement sensible dans le domaine des pratiques religieuses. L’historien Philippe Delisle rappelle l’hostilité récurrente des propriétaires d’esclaves face à l’intervention de missionnaires dans leurs plantations, auprès de leurs esclaves. En effet, les maîtres voient d’un mauvais œil l’accès à une éducation religieuse, même sommaire, qui pourrait alimenter le désir d’émancipation des esclaves. Le clergé lui-même fustige régulièrement le peu d’intérêt des planteurs pour la pratique religieuse, et surtout l’immoralité des hommes qui entretiennent ouvertement des relations extra-conjugales avec des femmes « de couleur », voire avec leurs propres esclaves, et qui ne cachent pas leur descendance naturelle. Même la piété des épouses de planteurs est jugée avec une grande sévérité. Même si les colons refusent toute remise en cause de leur autorité dans leur habitation, ces jugements doivent être nuancés.

On trouve ainsi des références à la pratique religieuse, à l’assistance aux messes du dimanche et à une forte adhésion des femmes aux principes de charité chrétienne, que certaines mettaient en pratique dans leur plantation en prodiguant par exemple des soins aux esclaves. Certaines sources évoquent cependant une tension entre une pratique religieuse austère, perçue comme plus européenne d’un côté et de l’autre une pratique plus orientée vers la dévotion aux saints et à la Vierge, plus permissive et laissant davantage de place aux jouissances, décrites comme caractéristiques d’une adaptation créole. Cette tension se manifeste par exemple par la plus ou moins grande tolérance des paroissiennes de l’élite blanche créole vis-à-vis des musiciens noirs jouant pendant la messe le Gloria et le Credo sur des airs du carnaval connus pour leur rythme chaloupé.

Cette tension entre culture traditionnelle et culture créole se mesure aussi dans la musique, où le répertoire joué dans les familles oscille entre les airs à la mode à Paris et en Europe, dont les partitions de Wagner à la fin du xixe siècle, et les airs créoles, en particulier ceux des carnavals des villes de Basse-Terre ou de Saint-Pierre. Certains témoignages laissent entrevoir un fort attachement des enfants blancs créoles à tout ce qui relève de la culture créole, partagée avec les descendants d’esclaves, en particulier les comptines ou contes en créole. En effet, enfants comme adultes maîtrisent la langue créole, et la parlent dans l’intimité de la famille, mais aussi dans le cadre des relations avec les esclaves puis les travailleurs, dans les Habitations comme dans les villes.

Enfin, la culture matérielle elle-même est traversée par l’inévitable tendance à l’adaptation locale, que ce soit pour l’ameublement ou l’habillement. Ainsi, au xviiie comme au xixe siècle, si le mobilier suit les modes venues de France, sa fabrication se fait sur place, grâce à des artisans et des matériaux locaux, en particulier le bois d’acajou. Pour l’habillement, si la mode de Paris prend fonction de représentation, la gaulle antillaise, sorte de robe légère portée par les femmes dans un cadre intime, semble être un vêtement du quotidien et réservé au strict espace domestique.

L’identité culturelle des planteurs des Antilles françaises est marquée par cette ambivalence, résumée ainsi par Danielle Bégot : « Enracinement contradictoire : l’esprit à Paris, mais les réalités, pour le meilleur et pour le pire, sur place ».

Citer cet article

Adélaïde Marine-gougeon , « L’identité culturelle des planteurs des Antilles françaises : entre élites françaises et adaptations locales », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 18/03/22, consulté le 03/12/2022. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21782

Bibliographie

Bégot, Danielle, « Une bibliothèque de colon à la fin du xviiie siècle : Antoine Mercier à La Ramée », dans Créoles de la Caraïbe : actes du colloque universitaire en hommage à Guy Hazaël-Massieux, Pointe-à-Pitre, le 27 mars 1995, Paris, Pointe-à-Pitre, Éditions Karthala CERC/Université des Antilles et de la Guyane, 1996.

Delisle, Philippe, Histoire religieuse des Antilles et de la Guyane françaises : des chrétientés sous les tropiques ? (1815-1911), Paris, Karthala, 2000.

Dujon-Jourdain, Élodie, Dormoy-Léger, Renée, Levillain, Henriette, Mémoires de békées : textes inédits, Paris, L’Harmattan, 2002, vol. 1.

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