Travail et genre en contexte rural et agricole (xixe-xxie siècles)

Au xixe siècle, le contexte rural a pour spécificité l’imbrication étroite du travail des femmes avec la sphère domestique et la famille. La survie économique des ménages dépend largement du travail salarié ou non de l’ensemble des membres de la famille. Les tâches agricoles se répartissent de façon complémentaire entre hommes et femmes, même si, dans le monde rural, de nombreuses autres activités complètent les revenus des ménages. Si pendant et après la Première Guerre mondiale, le travail féminin en milieu rural a été fortement valorisé, la mécanisation du travail agricole après 1950 a conduit à sa masculinisation. 

Sommaire

Un monde rural aux activités variées

Dans l’Europe du xixe siècle, sont considérées comme agriculteurs et agricultrices des personnes aux conditions de vie et de travail variées, qui dépendent de structures et de la taille de la propriété ainsi que de la forme de l’emploi. Nombre de propriétaires de grandes exploitations – en Bretagne, en Normandie, en Westphalie ou en Carinthie – appartiennent à l’élite locale. Les agriculteurs aisés sont souvent pluriactifs, exercent une activité commerciale ou tiennent une auberge et participent à la vie politique locale ou régionale. En revanche, les petits exploitants, les Heuerlinge du nord-ouest de l’Allemagne, les métayers, les travailleuses et travailleurs journaliers, les ouvriers agricoles, ceux qui possèdent peu ou pas de terres, ont pour seules ressources celles provenant du travail à domicile et du travail salarié des deux conjoints ainsi que de leurs enfants. L’éventail des conditions de vie et de travail en milieu rural est large : le fermage et l’activité mixte peuvent offrir une alternative à un « emploi » hérité ou acquis, de même que le travail salarié proto-industriel, les migrations économiques saisonnières ou de longue durée et les activités itinérantes. Aux côtés de celles et ceux qui vivent des activités agricoles, nombreux sont les domestiques, artisans et commerçants, qui composent ce monde rural.

L’organisation conjugale, familiale et locale du travail et la division genrée des tâches dans le secteur agricole présentent de grandes disparités selon que prédominent soit l’élevage, soit la culture, soit des formes mixtes. De cela dépend – jusqu’à la mécanisation de l’agriculture – le besoin éventuel, permanent ou temporaire, d’une main-d’œuvre s’ajoutant aux membres de la famille. Selon la taille de l’exploitation, dans l’élevage, il faut des ouvriers agricoles et des servantes toute l’année, tandis que, dans les cultures céréalières et viticoles, des ouvriers agricoles et des journaliers sont embauchés de façon saisonnière, principalement au moment des récoltes. La question de l’articulation entre la gestion, l’organisation du travail et la structure des ménages toujours ancrés dans des contextes juridiques et politiques spécifiques, est donc centrale. L’inquiétude générée par la migration de jeunes femmes du secteur agricole vers l’industrie est contemporaine, dans les dernières décennies du xixe siècle, d’une féminisation de l’activité agricole et, de façon générale, d’une augmentation significative des actifs dans l’agriculture entre 1880 et 1925. De fait, on attribue généralement aux femmes, en plus des tâches reproductives, des domaines précis comme le poulailler, l’élevage laitier, le potager, dont elles peuvent par ailleurs gérer les bénéfices de manière autonome.

Complémentarité des rôles et travaux féminins

Depuis l’époque moderne et durant tout le xixe siècle, le secteur agricole s’appuie sur des « couples professionnels » : les domaines d’activité des hommes et des femmes sont étroitement liés ; l’économie, la tenue du ménage et la famille ne sont pas considérés comme distincts les uns des autres, mais comme des domaines de travail imbriqués. Les relations familiales sont par ailleurs marquées par une « contrainte de complémentarité des rôles » : dans l’idéal, les postes de paysan.ne devraient être occupés de façon à ce que les travaux soient réalisés de manière compétente. Cependant, les sœurs ou d’autres membres de leur famille peuvent aussi tenir le ménage d’un agriculteur célibataire ou veuf. Il est toutefois attendu des propriétaires d’exploitations agricoles qu’ils se marient et fondent une famille. En effet, selon leur âge et leur sexe, la plupart des enfants doivent eux aussi apporter leur aide en plus des travailleurs « extra-familiaux ».

Alors qu’en Andalousie ou dans le sud de l’Italie, on considère comme inapproprié, surtout pour les femmes, de travailler au sein de ménages « étrangers », dans de nombreuses régions du nord de l’Europe, les ouvriers agricoles et les servantes représentent une force de travail incontournable, bien que renouvelée chaque année. Leur position et leur rémunération obéissent à des logiques de hiérarchies entre les sexes. On peut rester domestique de l’adolescence au mariage, constituant ainsi une partie du capital nécessaire pour fonder son propre foyer, ou toute sa vie. Les domestiques ont des parcours très variés : certaines travaillent par intermittence dans des commerces ou à l’usine, d’autres prennent un emploi dans des foyers urbains, d’autres enfin retournent au domicile parental. Les études statistiques de la fin du xixe siècle ont créé la catégorie de « membres de la famille aidants », dont les trois quarts, dans la monarchie des Habsbourg, étaient des femmes. En Angleterre et en Russie, en revanche, les statistiques ne prenaient en compte que les emplois salariés. En Russie, 23 millions de femmes travaillant autour de 1900 dans des exploitations agricoles ont ainsi disparu des statistiques. Les sociétés rurales où les travailleurs agricoles prédominent, comme en Angleterre, sont organisées très différemment. Ceux-ci y dirigent leur propre ménage, mais leur nombre baisse sensiblement au cours du xixe siècle.

D’énormes charges de travail peuvent échoir aux femmes dont le mari part gagner de l’argent aux Amériques afin d’améliorer leurs conditions de vie et, surtout, d’acheter une terre, comme en attestent les lettres qui traversent l’Atlantique avant la Première Guerre mondiale. Une agricultrice polonaise raconte ainsi la culture de la terre et les semailles de céréales et de légumes, détaillant à la couronne près son usage de l’argent reçu de son mari. Les temps de guerre transforment aussi considérablement les besoins de main-d’œuvre féminine en milieu rural. Pendant les pics saisonniers, dans de nombreux endroits, on recourt à la famille ou aux voisins. En Angleterre est créée en 1917 la Women’s Land Army (WLA), qui rassemble jusqu’à 16 000 femmes issues de différents milieux sociaux et offrant leur aide en milieu rural. Les régimes fascistes et nationaux-socialistes lui accordent une grande importance sur le plan économique comme sur le plan symbolique. Des organisations de femmes fascistes, comme les Massaie rurali en Italie, revendiquent des valeurs traditionnelles dans le domaine des hiérarchies de genre, du mode de vie et de l’ordre social, incarnant pourtant dans le même temps une politisation des femmes en milieu rural. Au-delà des différences idéologiques, les bienfaits du progrès technique sont alors largement promus, y compris auprès des agricultrices, par exemple dans la publicité « Electricity… a boon to the farmer’s wife » (« L’électricité… une aubaine pour la femme du fermier »), publiée dans le Farmers Weekly le 28 décembre 1934. L’image des femmes soviétiques est construite à travers l’accent mis sur l’égalité ; dans les années 1950, la conductrice de tracteur devient le paradigme de l’émancipation et du renouveau.

Recompositions à l’heure de la mécanisation

La technologie et la mécanisation gagnent les zones rurales dans l’entre-deux-guerres et surtout dans l’après-guerre, permettant d’alléger le travail agricole et domestique. La décision de donner la priorité à l’acquisition d’un tracteur ou d’une machine à laver constitue un vrai point litigieux dans les années 1950, souvent tranché au profit du tracteur. La mécanisation de certains domaines professionnels entraîne leur revalorisation et, souvent, leur masculinisation – c’est le cas de l’industrie laitière. Les dernières décennies sont le témoin de nombreux changements : le phénomène de l’agrotourisme ou des « vacances à la ferme », les subventions agricoles de l’Union européenne, la conversion à l’agriculture biologique, etc. Tout cela entraîne des assouplissements et des modifications de la division des tâches professionnelle, familiale et genrée, avec des effets très divers, parfois même opposés, induisant une implication plus restreinte ou plus marquée des femmes dans les exploitations. Quoi qu’il en soit, dans le secteur agricole – à la différence, par exemple, de la domesticité bourgeoise – le travail, surtout celui des femmes, a été et reste visible.

Citer cet article

Margareth Lanzinger, « Travail et genre en contexte rural et agricole (xixe-xxie siècles) », Encyclopédie pour une histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 25/09/20, consulté le 29/11/2020. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21421

Bibliographie

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Landsteiner, Erich, Langthaler, Ernst (éd.), Agrosystems and Labour Relations in European Rural Societies, Turnhout, Brepols, 2010.

Verdon, Nicola, Rural Women Workers in Nineteenth-Century England. Gender, Work and Wages, Woodbridge, Boydell Press, 2002.