« Corps et tatouages à Biribi. Les photographies d’un ancien disciplinaire »

Sommaire

« Hommes tatoués photographiés au service parisien de l’Identité judiciaire », sans date, Service régional de l’identité judiciaire de la préfecture de police de Paris. Source : Criminocorpus.
« Hommes tatoués photographiés au service parisien de l’Identité judiciaire », sans date, Service régional de l’identité judiciaire de la préfecture de police de Paris. Source : Criminocorpus.

Un homme tatoué d’une soixantaine d’années ; sur son torse, le visage souriant d’une femme et, au bas de son ventre, les mots à demi lisibles : « Robinet d’amour ». Les photographies (face, dos) émanent du service de l’Identité judiciaire de la police de Paris. Elles sont classées dans un dossier « Tatouages » aux archives de la préfecture de Police, cote DB263. Au verso, un nombre tamponné renvoie à l’année 1956. Les plaques de verre correspondantes se trouvent dans un autre carton du Service de la mémoire et des affaires culturelles, numéro 331.

Les photographies ne sont ni annotées, épinglées, ni collées : de quoi ébranler l’impression initiale qui voudrait y voir des outils de reconnaissance d’un récidiviste. Il est vrai que les tatouages ne sont qu’un relatif signe d’identification. Ils se cachent, au quotidien, sont inutiles pour appréhender un suspect, à peine peuvent-ils indiquer une récidive. Alphonse Bertillon le rappelle dès ses Instructions Signalétiques de 1893 : « Au point de vue de l’identification, les tatouages présentent l’inconvénient de pouvoir être facilement dénaturés […] ou même complètement effacés. »

Curiosité et fascination

Dès lors, pourquoi photographier cet homme ? Par curiosité : les boîtes des archives de la préfecture de Police ne contiennent que des exemples spectaculaires, des corps tatoués du cou aux pieds. Ces clichés correspondraient plutôt à une collection de cas originaux et surprenants conservés par des policiers pour la postérité. D’ailleurs, la boîte 301-1 contient la photographie d’un cadavre de tatoué à la morgue ; lui ne récidivera pas. « Respectons le tatouage ! » écrivait le criminologue Edmond Locard en 1934 : fasciné par ces modifications corporelles, il en collectionnait lui aussi les images depuis son laboratoire de police de Lyon

Sur la première photographie, le cliché de face surprend par le nombre de dessins, leur variété : des roses, ce visage de femme, « Robinet d’amour », des lutteurs, toute une ménagerie. Le dos étonne par l’étendue des marques : on voit surtout une grande scène d’assaut sur un front de la Première Guerre mondiale, reprise du numéro du 17 octobre 1915 du Supplément du Petit Journal.

« Sur le front russe », Supplément illustré du Petit Journal, 17 octobre 1915. Source : BnF/Gallica.
« Sur le front russe », Supplément illustré du Petit Journal, 17 octobre 1915. Source : BnF/Gallica.

On remarque aussi sur les omoplates deux croissants de lune décorés de paysages : à gauche « Tunisie », à droite « Maroc », souvenirs du séjour de cet homme à « Biribi », surnom donné aux terribles compagnies et établissement disciplinaires de l’armée française. Parce que « À Biribi, c’est en Afrique », comme chantait Aristide Bruant, et parce que, comme l’écrit Dominique Kalifa, « les tatouages furent […] la grande affaire de Biribi, où tous les hommes ou presque étaient “bleus” ». L’activité y était illégale mais les hommes de Biribi s’y tatouaient copieusement ; et avec des conventions connues. Le quartier de lune est un « tatouage-souvenir » typique.

Synthèse des expériences viriles

Dans le contexte de Biribi, d’autres tatouages peuvent être interprétés : l’odalisque, l’homme enturbanné. On devine surtout sur le haut de sa poitrine, sous les roses, deux mots : « Mon droit » ; on pense au « Mon droit, barka » dont le mutin, militant communiste et résistant Gustave Champale, se serait tatoué le front dans une prison tunisienne. Cette expression revendicative, rapportée par les hommes de Biribi, voulait dire « Mon droit, c’est tout ». « La force, le courage, la résistance » se lisent dans des tatouages que Dominique Kalifa identifie comme les stigmates emblématiques d’une « virilité criminelle » car, indélébiles, ils disent l’incorrigibilité de ces hommes envoyés aux bagnes de l’armée française. Cette virilité se définit aussi par la domination de la femme, objectivée dans les figures alanguies et crassement invitée à boire au « robinet d’amour ». Les mots sont seulement à demi-visibles sur cette photographie, mais on les lit mieux dans deux clichés antérieurs, pris dans des conditions similaires : ils ont été rendus célèbres par un livre de 1950 : Les Tatouages du « Milieu » écrit par Jacques Delarue et Robert Giraud.

« Les tatouages du “Milieu” [Photographies] », 1950. Collection Philippe Zoummeroff, Criminocorpus.
« Les tatouages du “Milieu” [Photographies] », 1950. Collection Philippe Zoummeroff, Criminocorpus.

On y constate aussi que le corps de cet homme-là va au-delà du simple portrait de marlou. La principale pièce du dos, la scène de tranchée, rappelle la Première Guerre mondiale. C’est un corps marqué par la violence et de petits bustes de soldats, jusqu’à celui sur sa fesse, coiffé du casque Adrian. Virilité martiale, qui aurait non seulement survécu à 14-18, mais en porte le témoignage à fleur de peau. Il s’en joue, aussi, la tourne en dérision : la position du soldat au casque suppose qu’il s’asseyait dessus. Ce tatouage fait la synthèse des expériences viriles du début du xxe siècle, qu’elles soient ou non déviantes : la masculinité est ici d’autant plus brute qu’elle passe par le tatouage, alors essentiellement associé à l’entre-soi masculin des casernes, des ports et des prisons.

Corps spectaculaire

« Souvenir du Musée Artistique », sans date. Collection Mikael de Poissy.
« Souvenir du Musée Artistique », sans date. Collection Mikael de Poissy.

Mais peut-on y voir littéralement un corps-archive ? On sait de cet homme qu’il a commercialisé des cartes-postales représentant ses tatouages, on peut supposer qu’il les exhibait également comme phénomène de foire. Dans ces cartes, il se présente comme « Marcel » de la classe 1912, énumère en pedigree ses expériences militaires, prétend que son dos a été « fait sur le front en 1916 ». Notre homme s’est-il exhibé comme phénomène de foire ? C’était un débouché pour ces grands tatoués du bagne. Dans Dante n’avait rien vu, en 1924, Albert Londres évoque un autre disciplinaire, le « Gobelin vivant », tatoué des pieds à la tête et dont les tatouages sont censés lui assurer à la libération, une « vie honnête et régulière, de l’argent et la renommée ».

La carrière était donc possible ; elle était aussi soumise à conditions. C’est avec beaucoup d’aplomb que Marcel certifie sur la carte que ces tatouages n’ont « rien d’immoraux » : sont en effet illisibles ici les mots « Robinets d’amour » sur son ventre. Sûrement que la carrière de Marcel s’est limitée, au moins en majeure partie, à la diffusion de cartes : dans l’entre-deux-guerres, le public des foires, comprenant femmes et enfants, n’aurait guère apprécié de le voir s’assoir sur l’armée. Aussi, ce mensonge suffit à instiller le doute : est-ce que Marcel n’aurait pas juste choisi d’arborer les stigmates du conflit ? S’est-il vraiment fait tatouer sur le front ? Y a-t-il même seulement été ? Les images tatouées sont rarement fiables : ce sont des motifs qui ne se laissent pas lire littéralement, inspirés par des journaux, par la fantaisie du tatoueur. Mais pour les lecteurs de la carte, Marcel incarnait sans doute la Grande Guerre ; pendant curieux, esthétique, des gueules cassées. Assez pour capitaliser sur ses marques corporelles.

Corps incorrigible, corps survivant ? « Corps-carnets, ils sont les hommes tatoués » écrit Philippe Artières : ce sont les remous d’une vie qui se donnent à voir, et un art tout particulier de la mise en scène de soi. La posture de l’homme, partagée entre trois âges de sa vie, témoigne en tout cas de la fierté crâne de ce Marcel qui s’appela un jour lui-même « Musée artistique ». Il témoigne aussi d’une pratique, de sa richesse, de sa visibilité, et de son étonnante complexité : toute l’ambiguïté d’une autobiographie sur la peau et des imaginaires qui s’attachent à des d’images.

Citer cet article

Jeanne Barnicaud , « « Corps et tatouages à Biribi. Les photographies d’un ancien disciplinaire » », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 12/05/22, consulté le 23/05/2022. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21842

Bibliographie

Artières, Philippe, À fleur de peau. Médecins, tatouages et tatoués, Paris, Allia, 2004.

Berlière, Jean-Marc, Fournié, Pierre (dir.), Fichés ? Photographie et identification. 1850-1960, Paris, Perrin, 2011.

Courtine, Jean-Jacques (dir.), Histoire de la virilité. 3. La virilité en crise ?, Paris, Le Seuil (coll. « Points Histoire »), 2011.

Domino, Xavier, « Fleurs de bagne. Photographies de tatoués dans l’entre-deux-guerres », Études photographiques, n° 11, mai 2002, URL :

Kalifa, Dominique, Biribi. Les bagnes coloniaux de l’armée française, Paris, Perrin (coll. Tempus), 2016.