« Tu seras un nazi mon fils ! »

L’engagement des femmes en faveur de l’Allemagne hitlérienne durant l’Occupation

Sommaire

« Tu seras un nazi mon fils ! »
Ill. 1. Erminia Abrioux et son fils, vers 1942-1943, Arch. dép. Yvelines, 249 W 90 : dossier de procédure d’Erminia Cisco, épouse Abrioux.

Ill. 2. Dos de la photographie versée au dossier de procédure d’Erminia Abrioux, Arch. dép. Yvelines, 249 W 90 : dossier de procédure d’Erminia Cisco, épouse Abrioux.

Retrouvé dans un dossier de procédure, ce cliché en apparence anodin – une mère avec son fils dans l’arrière-cour de leur maison –, nous en apprend beaucoup sur la collaboration des femmes durant la Seconde Guerre mondiale. Longtemps réduites au stéréotype de la collaboratrice sentimentale, des femmes ont pourtant activement collaboré avec l’Allemagne nazie, et ont été jugées pour faits de collaboration à la Libération. C’est ce que nous apprend le cas d’Erminia Abrioux.

L’histoire trouble d’une photographie du quotidien

Une femme pose avec son fils qui tend le bras droit en forme de salut. Le cadrage ne permet pas de savoir si d’autres personnes sont présentes mais cela paraît peu probable au regard de l’endroit choisi : une arrière-cour, que l’on devine grâce au muret et à la réserve situés à l’arrière-plan. Prise dans un cadre privé, la photographie est également inscrite dans le quotidien, comme le montrent les vêtements ordinaires des deux protagonistes. Elle date de l’Occupation, très certainement de 1942 ou 1943. Nous savons en effet que le garçon est âgé de 10 ans en 1945, or, ici, il semble un peu plus jeune. La scène se déroule à Herblay, au nord-ouest de Paris, où la présence allemande est importante du fait de la proximité de la capitale. Une note figurant au dos du cliché indique (ill. 2) que les deux personnes se trouvent précisément au lieu-dit de la Patte d’Oie où la femme, Erminia Abrioux, loue un café-hôtel : c’est donc dans l’arrière-cour de ce commerce, qui est aussi son domicile, que la photographie a été prise. Née en 1898 en Italie, cette femme s’installe en France au lendemain de la Première Guerre mondiale, après s’être mariée à Raymond Abrioux, un militaire français grand mutilé de guerre, qui pourrait être le photographe. Française par mariage, elle n’arrive cependant à Herblay avec sa famille qu’en 1939.

Ce cliché a été retrouvé dans le dossier de procédure ouvert au début de l’année 1945 pour faits de collaboration à l’encontre d’Erminia Abrioux. La note écrite au dos de l’image indique que la photographie a été versée au dossier par un adjudant de gendarmerie à la suite d’une perquisition effectuée par la Résistance à son domicile en août 1944. Dès lors, soit les résistants ont transmis la photographie à la gendarmerie, soit le gendarme a lui-même participé à la perquisition en tant que résistant. Aujourd’hui conservé aux archives départementales des Yvelines, le dossier de procédure a été instruit par la cour de justice de Versailles, c’est-à-dire par un tribunal spécialement créé par le Gouvernement provisoire de la République française pour juger les faits de collaboration les plus graves.

Poursuivie pour intelligence avec l’ennemi, Erminia Abrioux est accusée d’avoir accueilli de manière assidue les Allemands dans son commerce et, surtout, de leur avoir servi d’indicatrice. Avec deux autres femmes, elle aurait signalé des individus ayant tenu des propos anti-allemands ou anti-italiens, certains étant morts dans les camps. De même, Erminia Abrioux a souvent dénoncé aux autorités allemandes les personnes avec lesquelles elle s’était querellée au sujet de ses fréquentations avec l’ennemi, une collaboration d’autant plus critiquée qu’elle vient d’une femme étrangère à la communauté. Il faut dire que cette femme ne cache pas ses opinions collaboratrices, marquées par l’anticommunisme et l’antisémitisme, et qu’elle n’hésite pas à traiter les individus qui ne partagent pas ses idées de « sales Français ». Pour ces faits, elle est condamnée à mort le 15 mai 1946. Elle fait partie des 650 femmes condamnées à la peine capitale pour faits de collaboration en France, dont 246 le sont de manière contradictoire et 45 sont finalement exécutées (ill. 3). Jamais depuis la Révolution française autant de femmes n’ont été condamnées à mort et exécutées en si peu de temps : l’épuration est donc véritablement un moment extraordinaire dans l’histoire de la peine capitale au féminin.

La collaboration des femmes

Dans ce dossier, les présomptions l’emportent parfois sur les certitudes. La photographie, où percent l’amusement et la fierté, un mélange de sourires et de regards francs, est donc une pièce à charge importante : elle témoigne des convictions de l’inculpée et confirme l’hypothèse de sa collaboration. Dès les premières lignes de son réquisitoire, le commissaire du gouvernement indique qu’Erminia Abrioux est « une partisante convaincue des doctrines fascistes [qui] allait jusqu’à apprendre à son jeune fils à saluer les Allemands à l’hitlérienne ». Si l’enfant est au cœur de la mise en scène, son geste n’est effectivement pas spontané. Le bras droit de la mère maintient celui de son fils. C’est elle, en tant qu’adulte, qui est le principal protagoniste. De plus, des témoins indiquent qu’Erminia Abrioux incitait son enfant à faire le salut hitlérien lorsqu’il croisait des Allemands dans l’espace public. S’agit-il d’ailleurs du salut hitlérien ou du salut fasciste ? Les magistrats et les témoins utilisent les deux termes indifféremment. Pourtant, au fil des procès-verbaux, on apprend que cette Italienne de naissance aimait le régime fasciste, faisant pencher la balance du côté de la deuxième hypothèse. Dans le même temps, des témoins insistent sur ses sentiments pro-allemands et sur le fait qu’elle considérait le maréchal Pétain comme le sauveur de la France. Quoi qu’il en soit, son combat s’inscrit à une échelle qui dépasse le cadre national : les amitiés, les aversions et les convictions de cette femme résultant de son attachement au régime italien.

Exceptionnelle par sa mise en scène, la photographie a marqué l’esprit des magistrats et des jurés : elle a non seulement permis de compromettre l’accusée mais aussi de mettre en avant l’endoctrinement d’un enfant, un fait particulièrement aggravant. Erminia Abrioux apparaît d’autant plus comme une mère corruptrice et manipulatrice que son fils, René, est sourd et muet de naissance. Plus largement, l’image montre qu’il est impossible de réduire la collaboration des femmes à la simple figure de la collaboratrice sentimentale, qui sous-entend une relation intime entre une femme et un soldat allemand. Omniprésente dans la mémoire collective, cette dernière a tendance à faire oublier d’autres formes de collaboration, bien plus actives : c’est ce que les historiens nomment le collaborationnisme. Si le collaborationnisme des femmes a longtemps été ignoré, c’est parce qu’il suppose une certaine forme d’adhésion, de militantisme, voire d’activisme en faveur de l’Allemagne nazie, attitudes partisanes que l’on conjugue souvent uniquement au masculin. En se mettant au service des Allemands et en faisant leur propagande, y compris par le biais de son fils, Erminia Abrioux déroge donc aux assignations de genre. Elle représente une figure de l’émancipation à la fois politiquement condamnée par l’« éternel féminin » promu par Vichy et moralement condamnable au vu de l’héroïsme ordinaire incarné par les résistantes à la Libération. En même temps que la légalité républicaine, l’épuration judiciaire se charge alors de rétablir l’ordre genré qui a été troublé durant l’Occupation. Les représentations et les discours des différents acteurs du processus épuratoire, comme le très grand nombre de femmes condamnées à mort, démontrent en effet que la justice participe à la restauration de ce que Fabrice Virgili nomme par ailleurs une « France virile ».

Quant à Erminia Abrioux, deux mois après sa condamnation, elle est graciée et sa peine de mort est commuée en travaux forcés à perpétuité. Par le jeu des remises de peine et grâce au vote des lois d’amnistie de la collaboration entre 1947 et 1953, elle est finalement libérée en 1954.

Citer cet article

Fabien Lostec , « « Tu seras un nazi mon fils ! » », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 01/04/22, consulté le 23/05/2022. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21795

Bibliographie

Baruch, Marc-Olivier (dir.), Une poignée de misérables. L’épuration de la société française après la Seconde Guerre mondiale, Paris, Fayard, 2003.

Bergère, Marc, L’épuration en France, Paris, PUF, 2018.

Lostec, Fabien, « Les femmes condamnées à mort en France à la Libération pour faits de collaboration », thèse de doctorat en histoire, université Rennes 2, 2020.

Rouquet, François, Virgili, Fabrice, Les Françaises, les Français et l’Épuration, Paris, Gallimard, 2018.

Simonin, Anne, « La femme invisible : la collaboratrice politique », Histoire@politique, n° 9, 2009/3.