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Mettre un visage sur une identité fuyante

Cette photographie a été retrouvée dans le dossier de procédure d’une affaire d’escroquerie jugée par le tribunal de première instance de la Seine en 1887. Pourtant il ne s’agit pas d’une photographie judiciaire, et le tampon sec qui indique « Cabinet de la préfecture » a probablement été rajouté après coup. De belle qualité, ce portrait semble avoir été pris dans un salon de pose. Un visage nettement dessiné par un clair-obscur recherché, une expression et une pose neutres. Le cadrage ne laisse voir que le haut d’une robe habillée bien qu’assez stricte, d’une teinte sombre, sans dentelles, agrémentée de peu de broderies. Seule la manche, coupée sur la photo à droite, semble égayer un peu la tenue. La coiffure, relevée en chignon, indique elle aussi une respectabilité bourgeoise, celle d’une femme mariée peut-être ou d’une veuve. En l’absence de décor, l’éclairage porte toute l’attention sur les traits du visage, le grain de la peau, l’éclat des cheveux. La tête nue, sans chapeau, donne au portrait un atmosphère intimiste.

Tout laisse à penser qu’il s’agit d’un portrait-carte, ces photographies, imprimées en série, que la bourgeoisie utilise comme cartes de visite à la fin xixesiècle. Au dos, un nom, écrit à la va-vite – « fille Leal Evelyn » – raconte une autre histoire. Cette formulation est policière, et pour cause.

Evelyn Leal est accusée aux côtés d’une autre femme, Mme Dumortier, d’escroquerie au mariage. Ce délit est en expansion sensible à la fin du xixe siècle. Il suit le développement des annonces et agences matrimoniales qui se multiplient depuis le milieu du siècle. Ces maisons de mariage suscitent la curiosité des journalistes qui cherchent à estimer leur nombre, leur fonctionnement et leur clientèle. L’un deux, Georges Duval du journal Le Temps, en compte une centaine dans la capitale en 1886. D’abord parisiennes, ces agences se mettent au service d’une clientèle souvent masculine et parfois provinciale, à la recherche d’un mariage bourgeois. Dans les plus grandes maisons, le client ne paye rien d’avance, mais règle une commission en pourcentage de la dot de l’épouse, une fois le mariage proclamé et le contrat signé. Les plus petites agences, souvent tenues par des femmes, ne demandent pas de grosses commissions, mais ajoutent en revanche des « frais de bureau » pour dédommager l’intermédiaire des démarches, que le mariage se fasse ou non. Ce sont aussi celles-ci qui ont les répertoires les moins fournis et qui, pour attirer la clientèle, font paraître des annonces matrimoniales à la quatrième page des grands titres de la presse quotidienne. Le développement de ce marché donne libre cours à l’escroquerie au mariage : une simple annonce permet de se faire passer pour un intermédiaire de mariages, et d’empocher des « frais de bureau ».

Mme Dumortier est l’une de ces marieuses. Pour attirer la bonne clientèle, elle se fait passer pour une baronne de La Rochette et prétend offrir à ses clients de riches héritières en mariage. Evelyn Leal joue le rôle de l’héritière : une annonce passée dans le Figaro, et plusieurs dizaines de réponses affluent au boulevard Saint-Germain où Mme Dumortier tient ses bureaux. Selon la teneur de l’annonce Evelyn Leal est tantôt présentée comme orpheline, veuve ou divorcée, toujours riche, et jamais exigeante sur la fortune de son futur fiancé.

Annonce de postée par Mme Dumortier parue dans le Figaro 20 décembre 1886.
Annonce de postée par Mme Dumortier parue dans le Figaro 20 décembre 1886.

Les prétendants ne manquent pas et se pressent pour venir la voir à Paris. La fausse baronne de La Rochette s’offre alors comme intermédiaire et empoche des frais de démarches. Elle leur demande de payer la loge d’opéra dans laquelle ils pourront entrevoir la jeune femme, et peut-être échanger quelques mots avec elle. Si l’entrevue est réussie, les fréquentations commencent et sont l’occasion pour le prétendant de débourser des sommes rondelettes en restaurant, achats de fleurs, de bijoux, billets de trains. Aucune dépense ne peut être trop importante puisque le prétendant doit plaire pour être épousé. Le calcul semble encore rentable : le prétendant avance les frais, s’endette même parfois, mais mise sur un retour sur investissement – la dot de sa future épouse, une somme inespérée – qui fera passer ces petites dépenses pour dérisoires. C’est en effet aux femmes qu’il revient d’abord d’apporter le capital dans les unions bourgeoises sous forme de dot, fortune ou héritage, au futur mari, pour ensuite faire fructifier ces sommes. Mais la dot est ici inventée de toutes pièces et, au moment d’officialiser l’union, un prétexte est avancé pour faire disparaître Evelyn Leal dans la nature : tantôt le prétendant a fini par déplaire, tantôt elle doit partir en voyage pour soigner sa mère, tantôt elle est elle-même malade, voire décédée. Et si vraiment il faut aller jusqu’à la noce, on part se marier en Angleterre, patrie de naissance de l’épouse, dans des conditions de légalité douteuses. Puis Leal et Dumortier appliquent alors la politique du silence. Qu’importent les lettres d’amour désespérées qui s’accumulent au 20, boulevard Saint-Germain.

Une dizaine de plaintes ont été déposées par des hommes victimes de cette escroquerie. C’est au milieu de la plainte de M. Borel que l’on retrouve la photographie d’Evelyn Leal. Elle a ensuite été présentée à un autre plaignant, M. Dizerens, qui a formellement reconnue la femme que la fausse baronne lui a présentée sous le nom de Mme Lermunet. L’existence de cette photographie dans le dossier de procédure interroge. Évelyne Leal n’a aucun intérêt à diffuser trop largement son image, puisque c’est une aventurière qui vit sous différentes identités, tantôt brune tantôt blonde. Ne pas envoyer de photographie en réponse à l’annonce matrimoniale permet de s’assurer que le prétendant viendra de lui-même et paiera le prix de la loge pour l’entrevue. Mais Ludovic Borel, coiffeur du sud de la France, hésite à faire le voyage jusqu’à Paris : est-ce qu’une femme qui a 500 000 francs de dot, fût-elle divorcée, voudra vraiment épouser un homme de sa situation ? Il écrit à plusieurs reprises et demande à être rassuré. Peut-être Mme de La Rochette a-t-elle envoyé la photographie de sa fausse cliente pour le décider ?

Les prétendants d’Evelyn Leal, qui deviennent parfois ses amants, s’accordent lui à une reconnaître une beauté certaine. Et les chroniqueurs judiciaires qui se sont pressés sur les bancs de la 8e chambre du tribunal correctionnel de Paris, s’amusent des effets sur les dupes du charme anglais de cette femme de trente ans. Cette photographie est donc une pièce à conviction qui sert à mettre un visage sur l’identité de la fuyante, de celle qui est tout à tour Evelyn, Elly, Ella, Miss Leal, ou encore Miss Reynolds. Son visage est pour la police le seul véritable moyen d’identifier, parmi les victimes de la fausse baronne de La Rochette, ceux qui ont courtisé Miss Leal.

Citer cet article

Claire-Lise Gaillard , « La belle arnaqueuse », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 11/04/22, consulté le 28/11/2022. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21812

Bibliographie

Source de la photographie : AD Seine D2U885 – Demortier – Leprou – Leal.

Charpy, Manuel, « La bourgeoisie en portrait. Albums familiaux de photographies des années 1860-1914 », Revue d’histoire du xixe siècle, 34 | 2007, p. 147-163.

Salmon, Aïcha, « Misères de la vie conjugale à la Belle Époque. Un courrier des lecteurs du Matin sur le divorce (1908) », Revue historique, 28 août 2017, no 683, p. 619-650.

Gaillard, Claire-Lise, « « Dire qu’on l’a vue, place de la Madeleine » », Hypothèses, 2019, vol. 22, no 1, p. 239-251.