Action psychologique aux Cinq Palmiers (hiver 1958-1959)

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Photographie du camp des Cinq palmiers dans les montagnes du Dahra (Algérie),  provenant d’un mémoire du 5e bureau de l’état-major, hiver 1958-1959, archive du Service Historique de la Défense de Vincennes
Photographie du camp des Cinq palmiers dans les montagnes du Dahra (Algérie), provenant d’un mémoire du 5e bureau de l’état-major, hiver 1958-1959, archive du Service Historique de la Défense de Vincennes

La création d’un 5e bureau de l’état-major français

Cette photo en noir et blanc montre un paysage de collines pelées et ravinées se perdant à l’horizon. L’objet principal de la photographie est un ensemble de bâtiments, en contrebas de la hauteur où se trouve le photographe. Un titre, dans le coin supérieur droit, identifie le lieu : les Cinq Palmiers. D’autres annotations manuscrites, à l’écriture régulière, identifient les principaux bâtiments. Si certaines de ses annotations sont assez limpides, la mairie ou l’école primaire, d’autres sont beaucoup plus cryptiques, qu’ils s’agissent d’acronymes (CFAD, CTT, CFJA, Camp C…) ou d’expressions ne faisant plus sens de nos jours, tel « resserrement ». Le mot « Harkis » est répété deux fois pour désigner deux longs bâtiments. Il situe immédiatement la photo. Nous sommes en Algérie pendant la guerre d’indépendance. Dans le coin supérieur gauche, se trouve un blason, maintenant partiellement effacé par le temps. Il s’agit de l’insigne du 2e régiment d’infanterie de marine, – ou 2e régiment d’infanterie coloniale avant 1958 –, soit une ancre portant la date de création du régiment, 1638, recouverte par l’image d’un navire à voile dans les vagues de l’océan. C’est donc une photo militaire.

Les Cinq Palmiers sont un lieu-dit en Algérie situé entre Chleff et Ténès, dans les montagnes du Dahra qui longent la côte entre Alger et Oran, et actuellement dans la commune d’Ouled Farès. La photo peut être datée de la fin de 1958 ou du début de 1959. Son auteur est inconnu, certainement un militaire du 2e bataillon du 2e Régiment d’infanterie de marine qui a alors la charge du quartier où se trouvent les Cinq Palmiers, le quartier de Warnier au nord d’Orléansville, qui est le nom colonial de l’actuelle Chleff. Mais il peut s’agir aussi d’un photographe du bureau d’action psychologique. Car c’est d’action psychologique dont il est ici question avec cette photographie.

J’ai en effet trouvé cette photo dans un mémoire écrit en 1960 par le capitaine Dutel, un officier du 5e bureau. Le 5e bureau de l’état-major de l’armée française est créé pendant la guerre d’Algérie pour mener l’« action psychologique », selon les termes de l’époque, à savoir la propagande et l’action d’encadrement et de contrôle des populations. Ce mémoire titré « Un essai d’organisation des populations dans la zone ouest algérois, vu sous l’angle psychologique », est soutenu en avril 1960. Il devait permettre à son auteur d’obtenir un brevet d’action psychologique, un brevet qui ne verra finalement pas le jour. Le capitaine Dutel y décrit l’action du 2e bataillon du 2e Régiment d’infanterie coloniale, puis 2e bataillon du 2e Régiment d’infanterie de marine, de 1957, date de son implantation dans la région, jusqu’en 1960. Le camp des Cinq Palmiers est au cœur de cette action.

L’« action psychologique » sur la population algérienne

En 1954, un tremblement de terre dévaste cette région. Le Parti communiste algérien (PCA) parvient à mobiliser les fellahs sinistrés dans un comité de défense particulièrement actif. Cette base paysanne a certainement déterminé le PCA à choisir cette région pour implanter son seul et unique maquis de la guerre, écrasé par l’armée française en 1956. La menace d’une implantation rurale des communistes algériens terrifie les états-majors français, viscéralement anticommunistes. La région va rapidement connaitre un déploiement sans précédent de dispositifs contre-insurrectionnels. Ainsi sont mis en place le maquis Kobus, faux maquis FLN animé par les services secrets français, ou la harka du bachaga Boualem, chef de la tribu des Beni-Boudouanne, tenant l’ouest des montagnes de l’Ouarsenis, ici aussi avec l’aide des services français.

C’est en 1957, au cours d’une opération nommé Pilote, pendant rural de la bataille d’Alger, que l’armée élabore de nouvelles méthodes de pacification. Il s’agit de quadriller le territoire, de détruire les structures militaires et civiles du FLN et d’engager les Algériens dans la lutte, aux côtés des autorités françaises, au moyen de l’action psychologique et de l’encadrement des populations. Un centre de formation secret, basé à Arzew près d’Oran, doit former des agents algériens. Ceux-ci doivent être capables de monter une structure clandestine inspirée de l’organisation du FLN, mais acquise à la cause française, afin d’encadrer les populations. Cet objectif sera un échec complet, la plupart des agents disparaissant ou étant éliminés par le FLN.

Le 2e bataillon du 2e Régiment d’infanterie coloniale se montre très actif dans la mise en œuvre de ces nouvelles méthodes. C’est aux Cinq Palmiers qu’il concentre une part importante de ses efforts.

Le camp des Cinq Palmiers : un modèle de la « pacification » ?

Comment lire cette photo ? Elle a en effet au moins deux niveaux de lecture. Pour toute personne ne connaissant rien de la situation, il s’agit de quelques bâtiments désignés par des acronymes peu parlant. On peut y voir une forme de normalité, avec une mairie et une école mais l’origine de la photo est explicite pour qui connait un peu la symbolique militaire.

Le deuxième niveau de lecture se cache derrière les sigles, volontairement ésotériques. Ainsi, le CFAD est un Centre de formation des responsables de l’auto-défense. Monté par le capitaine Dutel en 1959, on y forme des agents algériens pro-français devant prendre en charge les groupes d’auto-défense et les municipalités de la région. Le CFJA – Centre de formation de la jeunesse algérienne – doit sauver cette jeunesse de l’oisiveté en lui enseignant un métier. Le CTT – centre de tri et transit – est un camp de prisonniers, la mention « renseignement » qui l’accompagne signe la présence des locaux de l’OR du bataillon, l’officier de renseignement. C’est ici que l’on interroge et torture.

Plus cryptiques encore, le Camp C est un camp de rééducation politique destiné à prendre en main la population de la région. En 1961, plus de 30 000 « stagiaires », quasiment tous les hommes adultes de la région, ont subi cette rééducation. Tous les hommes adultes d’un village sont embarqués vers le camp C pour deux semaines de propagande et d’interrogatoires collectifs ou individuels afin de déceler les militants FLN et de recruter supplétifs et agents.

Cette action s’inscrit dans un contexte de violences exacerbées. Entre le printemps 1957 et l’été 1958, le journal de marche et d’opérations du bataillon, recensant les activités quotidiennes de l’unité, comptabilise plus de 500 Algériens tués, pour une population d’environ 40 000 personnes dans cette région. Des assemblées villageoises pro-françaises sont mises en place dans les resserrements de populations, les villages créés par l’armée pour mieux contrôler la population jusque-là dispersée. Elles doivent aider l’armée, dénoncer les membres du FLN et participer à la construction de l’Algérie française.

Rapidement, l’action du 2e bataillon du 2e Régiment d’infanterie coloniale est citée en exemple. Ses directives sont envoyées à tous les officiers en charge d’un commandement territorial en Algérie. Des officiels français et des officiers étrangers y sont amenés pour visiter ce « village Potemkine » de la pacification. La photographie a certainement été utilisée pour illustrer des dossiers distribués à ces visiteurs.

En 1961, le 2e bataillon du 2e Régiment d’infanterie coloniale quitte le quartier de Warnier. Dès lors, n’étant plus sous contrainte, la population peut ouvertement afficher son nationalisme et son soutien au FLN, mettant fin à son double jeu. En effet, face à la dureté de la répression, le FLN avait décidé de ne plus mener d’action à Warnier, qui devient un lieu de repos et de ravitaillement. Aux yeux des militaires français au contraire, la population algérienne avait été conquise. Les soldats partis, cette illusion maintenue par la violence et la propagande s’effondre d’un seul coup.

Cette photographie est une trace visuelle, difficile à déchiffrer, de ces ambitions prométhéennes de contrôle et de transformation totale des populations algériennes par l’armée française. Elle illustre, pour qui en a les clés de lecture, les illusions violentes de la politique de pacification en Algérie.

Citer cet article

Denis Leroux , « Action psychologique aux Cinq Palmiers (hiver 1958-1959) », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 26/11/22, consulté le 27/01/2023. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/22014

Bibliographie

Leroux Denis, « “Nous devons entreprendre une guerre révolutionnaire”. Un bataillon d’infanterie coloniale en Algérie », dans A. Kadri, M. Bouaziz et T. Quemeneur (dir.), La Guerre d’Algérie revisitée, Paris, Karthala, 2015.

Leroux, Denis, « Algérie 1957, l’opération Pilote : violence et illusions de la pacification », Les Temps Modernes, vol. 693-694, n° 2-3, 2017, p. 146-159.

Leroux Denis, « La “doctrine de la guerre révolutionnaire” : théories et pratiques » dans A. Bouchène, J.-P.Peyroulou, O. Siari Tengour et S. Thénault (dir.), Histoire de l'Algérie à la période coloniale. 1830-1962, Paris, La Découverte, 2014, p. 526-532.

Leroux Denis, Une armée révolutionnaire, la guerre d’Algérie du 5e bureau, thèse de doctorat dirigée par Raphaëlle Branche, Paris 1 Panthéon Sorbonne, Paris, 2018.

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