Jeune fille à la fontaine (Algérie, 1956)

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Photographie prise par Jacques, un appelé du 4e bataillon de chasseurs à pieds (BPC),  El Ancer, 1956, collection privée Claire Mauss-Copeaux
Photographie prise par Jacques, un appelé du 4e bataillon de chasseurs à pieds (BPC), El Ancer, 1956, collection privée Claire Mauss-Copeaux

Les photographies « volées » d’algériennes par des appelés

Quand j’ai commencé à écouter les anciens appelés de la guerre d’Algérie en 1990, c’était la première fois que ces hommes parlaient de la guerre. Presque tous avaient été affectés dans les campagnes, très loin des médias. Parfois, emportés par les courants de leurs mémoires, ils se lâchaient et laissaient entrevoir les violences qu’ils imposaient à la population civile, les hommes, les femmes et même les enfants. Ces violences pourtant, ils les ont soigneusement censurées dans leurs photographies de l’époque.

Amateurs très novices pour la plupart, ils ont surtout repris les poncifs du service militaire et de l’exotisme. La guerre elle-même est le plus souvent passée sous silence. Comme dans les manuels scolaires et les cartes postales de l’époque, les Algériens, réputés arriérés et paresseux, apparaissent sur leurs ânes, à la tête de leurs troupeaux ou poussant l’araire. Les femmes sont sous-représentées et mes interlocuteurs précisent : « Impossible de prendre une femme, elles fuyaient, se cachaient ». Mais ils ont « pris » au moins une photographie d’Algérienne, revêtue selon la tradition, à l’extérieur, dans les lieux où elles passaient et se rassemblaient.

Ces « photos volées », souvent bougées, exigent l’attention du lecteur. À lui de repérer dans le champ de l’image les ombres portées par les violences qui avaient cours sur le terrain. Elles y sont présentes, y compris dans cette mise en scène de la « Jeune fille à la fontaine » à la sérénité affichée.

Prise de vue d’une jeune fille : un rapport de force écrasant

Le regard est immédiatement attiré par l’adolescente qui occupe toute la hauteur de l’image. Cette scène intemporelle est rassurante. Aucun des signes de la guerre ne vient la polluer. On en oublie que le photographe est armé, qu'une section de soldats en armes se trouve présente à proximité, qu’une « opération » est en cours.

Assise devant la source, la jeune fille est seule. Les cheveux serrés dans son foulard, elle est revêtue de la robe fleurie des paysannes kabyles et parée de ses bracelets d’argent.

Ne pas s’en laisser conter.

Malgré la grande proximité où se trouvent le soldat et la jeune fille, malgré le regard qu’elle lui accorde, il n’y a pas de romance, pas même d’accord tacite. Affairée à sa tâche, l’adolescente n’a pas remarqué le soldat qui s’est approché sans bruit, derrière elle. Son coussin de tête en place et sa main droite nouée autour d’une anse de son amphore, elle s’apprête à rejoindre ses compagnes habituelles, parties sans l’attendre, pressées de retrouver la sécurité du hameau.

Informé du refus catégorique des Algériennes à se laisser photographier, le soldat s’applique à dissimuler sa présence. Silencieusement, il s’est décalé sur la gauche afin de cadrer le profil de l’adolescente. Mais pas question de lui accorder la moindre initiative. C’est bien lui le maître et il a tout prévu. Il n’a pas fléchi les genoux, afin de se placer à son niveau. Il n’a pas attendu qu’elle se lève, se retourne et l’affronte. Il est debout, alors qu’elle est assise. Comme souvent pour les autres photographies volées, la prise de vue a été réalisée en plongée. Ils ne sont ni sur le même plan, ni face à face. Le rapport de force écrasant que le soldat impose à l’adolescente apparaît en pleine lumière.

Un regard saisi dans le contexte des violence coloniales

Que s’est-il passé ? Un bruit inhabituel provoqué par le photographe. La jeune fille, alertée, s’est tournée vers lui. Il a actionné son appareil et capté ce qui est essentiel et si rare dans les photographies volées ou imposées : son regard, grave, inquiet. Dans le même mouvement, il a enregistré aussi son geste de surprise. L’un et l’autre confirment qu’il n’y a pas eu d’accord préalable pour cette mise en scène.

Pas de ciel en toile de fond, pas d’ouverture, pas de fuite possible pour la jeune Kabyle. Encerclée par les hommes en armes hors-champ, elle n'a pas eu le temps de se lever pour tenter de fuir, de faire face au danger. Enfermée dans l’espace tronqué et trompeur du cadre de l’image, elle est acculée à la source. À la merci des soldats.

Le regard du lecteur bute sur un mur, sur une relation non consentie, imposée, violente. La vérité de la situation apparaît en pleine lumière.

Analysée et débarrassée de sa séduction, l’image que le militaire a réalisée, grâce à l’appui de ses camarades armés, les trahit et les dénonce.

La photographie appartient à Jacques, un de mes interlocuteurs, appelé du 4ème bataillon de chasseurs à pied, cantonné en 1956 dans le secteur d’El Ancer. Entre le 8 octobre 1955, date de l’arrivée du bataillon, et la fin de l’année 1956, six massacres de villageois ont été perpétrés dans un espace de 15 kilomètres de rayon. Le plus important, celui du 11 mai 1956 à Oudjehane, a débuté par la tentative de viol d’une jeune femme à la source du village. Soixante-deux personnes ont été tuées, dont une vingtaine de femmes et d’enfants. Les massacreurs : des soldats français du 4ème BCP, sous les ordres de leurs officiers.

Citer cet article

Claire Mauss-copeaux , « Jeune fille à la fontaine (Algérie, 1956) », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 02/12/22, consulté le 07/02/2023. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/22029

Bibliographie

Mauss-Copeaux Claire, Appelés en Algérie, la parole confisquée, Paris, Hachette, 1998 (réédité en 2002 en collection « Pluriel »).

Mauss-Copeaux Claire, À travers le Viseur, Algérie 1955-1962, Paris, Aedelsa, 2003.

Mauss-Copeaux Claire, Algérie, 20 août 1955, Insurrection, répression, massacres, Paris, Payot, 2010.

Mauss-Copeaux Claire, La Source, Mémoires d’un massacre : Oudjehane, 11 mai 1956, Paris, Payot, 2013.

Mauss-Copeaux Claire, Hadjira, la ferme Ameziane et au-delà, Paris, Les chemins du présent, 2017.

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