Qu’est-ce que la guerre irrégulière ?

La guerre irrégulière est un concept fondamentalement européen né au xviiie siècle pour désigner l’envers d’un ensemble de pratiques et de représentations érigées en normes en matière de conflits armés. De façon consciente ou non, le combattant irrégulier se joue des catégories de la modernité militaire occidentales, aussi bien sur le plan tactico-stratégique que politico-juridique. Dans ses diverses formes, la guerre irrégulière s’est traduite par des campagnes de guérilla contre des armées occupantes, mais aussi par des actions clandestines ou subversives destinées à surprendre ou contourner un adversaire plus puissant en s’attaquant à ses arrières logistiques ou politiques. Avec la réduction du modèle d’affrontement classique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la guerre irrégulière s’est progressivement imposée comme le mode de conflictualité dominant, aussi bien par la guérilla que par le terrorisme. Cette prévalence résulte aussi bien de la confrontation indirecte entre grandes puissances que des conflits asymétriques nés de la décolonisation.

« Les guérillas dans la guerre péninsulaire », par Roque Gameiro dans Images de l’histoire du Portugal, 1917.
« Les guérillas dans la guerre péninsulaire », par Roque Gameiro dans Images de l’histoire du Portugal, 1917. Source : Wikimedia Commons
Combattants arabes à Aqaba le 28 février 1918. Photographie couleur autochrome.
Combattants arabes à Aqaba le 28 février 1918. Photographie couleur autochrome. Source : Wikipédia
Guérilleros de l’ELAS pendant la guerre civile grecque.
Guérilleros de l’ELAS pendant la guerre civile grecque. Source : Wikimedia Commons
Le terrorisme, une forme de guerre irrégulière, New York, 11 septembre 2001.
Le terrorisme, une forme de guerre irrégulière, New York, 11 septembre 2001. Source : Wikipédia
Sommaire

Il a été amplement démontré que, loin d’être une forme de violence absolue, la guerre est une activité socialement construite, reflétant les valeurs ainsi que l’organisation politique et économique des sociétés impliquées. La conception européenne de la conflictualité ne fait pas exception : elle répond à des normes qui correspondent à des représentations forgées au cours de son histoire. Elle juxtapose différents héritages : mythes fondateurs gréco-romains et judéo-chrétiens, traditions médiévales de régulation de la violence (« paix de Dieu » par exemple), évolutions liées à l’émergence de la modernité politique du xve au xviiie siècle (appareil d’État, armées permanentes), évolutions sociales, juridiques et économiques des xixe et xxe siècles (nationalisme, industrialisation, essor du droit international humanitaire). Il en résulte une forme « d’idéal-type » de la violence armée parfois désigné sous le nom de « guerre régulière » ou « conventionnelle » qui domine notre représentation de la guerre. Par opposition à ce modèle, a émergé une forme de conflictualité qualifiée – de façon normative et ethnocentrique – d’irrégulière pour désigner les pratiques militaires ne se conformant pas à la représentation dominante en Occident.

L’envers de la modernité militaire européenne

La guerre irrégulière se construit donc en creux, renvoyant de manière souvent péjorative toute violence armée qui ne suivrait pas le canon occidental à une forme de « perfidie » – lorsqu’elle a lieu entre belligérants d’un même référentiel politique – ou de « sauvagerie » – notamment lors des guerres coloniales face à des adversaires extra-européens.

Sur le plan politico-juridique, l’irrégulier ne reconnaît pas le principe d’un État uniquement défini, selon l’expression du Max Weber, par son monopole de la violence légitime. Qu’il soit révolutionnaire ou réactionnaire, indépendantiste ou séparatiste, le combattant irrégulier conteste par sa seule action la légitimité du régime en place. Il se place donc en dehors du droit positif ce qui lui vaut souvent d’être qualifié de bandit ou de criminel. Il lui arrive aussi d’invoquer des solidarités politiques ou religieuses transnationales, l’exposant à l’accusation d’être un agent de l’étranger. Enfin, l’irrégulier tend à rejeter la séparation entre combattants et non-combattants. Cette norme fondamentale du droit des gens – présente dès le Moyen Âge sous la plume de Thomas d’Aquin, puis de façon plus centrale dans la pensée de Hugo Grotius, père du droit international moderne – a pris une matérialité particulière à la Renaissance via le port de l’uniforme par exemple. L’absence d’uniforme est ainsi un trait constitutif du combattant irrégulier : en se mêlant à la population, il l’expose à la répression indiscriminée de l’adversaire.

Les normes s’appliquent aussi au niveau tactique. Là où les armées conventionnelles ont concentré leurs efforts sur une croissance continue de la puissance de feu, les forces irrégulières misent sur la mobilité, « l’alternance inopinée de l’attaque et de la retraite » comme l’écrit le juriste et philosophe allemand Carl Schmitt dans sa Théorie du partisan (1963). Face à des armées de plus en plus industrialisées et techniciennes, l’irrégulier privilégie des tactiques de compensation : l’embuscade, l’attentat, la dissimulation et l’évanescence.

A contrario de la tradition classique fondée sur la destruction de l’armée ennemie, la stratégie irrégulière est plus indirecte et s’attache davantage à l’érosion de la volonté dans le camp adverse : « Le guérillero gagne s’il ne perd pas », écrivait en 1969 Henry Kissinger à propos de l’expérience américaine au Vietnam. Pour survivre tout en fatiguant son adversaire, l’irrégulier travaille à gagner de petites victoires par le harcèlement, le sabotage et la sape des relais de pouvoir dans les territoires où il s’implante. Ce faisant, il recourt à des formes de mobilisation économique et sociale pour construire, de gré ou de force, un soutien populaire qui lui confère une légitimité politique ainsi que des ressources humaines et matérielles.

La guerre irrégulière à travers les âges

La guerre irrégulière a sans doute toujours existé, motivée par le différentiel de moyens entre les parties : la Guerre des Gaules de Jules César regorge d’affrontements asymétriques avec les légions romaines. Si ces méthodes persistent jusqu’à l’époque moderne, c’est la structuration des armées permanentes au xviie siècle, l’accroissement des effectifs et des besoins logistiques qui expliquent le développement des tactiques de harcèlement sur les lignes de ravitaillement. Le xviiie siècle voit une professionnalisation de la « petite guerre » encore appelée « guerre de partis », c’est-à-dire de petits détachements conduisant ces attaques sur les arrières qui sont à l’origine du terme de « partisan ».

Avec l’émergence des sentiments nationaux au xixe siècle, la petite guerre se démocratise et prend de plus en plus souvent la forme d’une résistance populaire à un ennemi étranger : c’est le cas lors des guerres napoléoniennes avec la guérilla espagnole, les partisans russes de 1812 ou même la Landwehr prussienne de 1813. Si la seconde moitié du xixe siècle voit d’autres épisodes de ce type en Europe, à l’instar des francs-tireurs français de 1870, la pratique de la petite guerre s’efface devant la confrontation des grandes masses endivisionnées. Hors d’Europe en revanche, les conquêtes coloniales conduisent à une multiplication des conflits asymétriques à l’origine de nouvelles doctrines de pacification venues de France, du Royaume-Uni, mais aussi de Russie et des États-Unis.

L’avènement de la guerre totale au tournant du xxe siècle amorce une nouvelle transformation de la guerre irrégulière. Lors de la Première Guerre mondiale, l’importance stratégique de « l’arrière » (mobilisation de la population civile pour l’effort de guerre) accroît la crainte d’une subversion intérieure : le largage de tracts défaitistes ou la diffusion de « fausses nouvelles » introduisent l’idée de la propagande comme arme de guerre. La guérilla n’est pas en reste : elle permet ici ou là de contourner un champ de bataille paralysé par la guerre de position. Les soutiens allemands à l’insurrection irlandaise de 1916 ou britannique à la révolte arabe du Hedjaz de 1917 en sont des exemples. La Seconde Guerre mondiale accélère cette logique sous l’influence notamment de la Grande-Bretagne qui met sur pied un appareil de « guerre politique » et d’« opérations spéciales » destiné à soutenir les résistances dans les territoires occupés par les puissances de l’Axe.

Après 1945, les logiques de guerre froide renforcent la stratégie indirecte et donc la guerre irrégulière. Propagande, subversion, action clandestine en soutien à des groupes armés deviennent des outils essentiels. C’est ce que montrent, en Europe, la guerre civile grecque ou la tentative de déstabilisation en Albanie par les services spéciaux américano-britanniques. Mais c’est surtout dans ce que l’on appelle alors le « tiers monde » que cette forme de conflictualité s’installe durablement : stratégie asymétrique, la guerre irrégulière s’est vite imposée comme l’arme de choix dans les guerres de libération nationale qui, de 1945 à 1975, mettent fin à l’ordre impérial européen.

Dans bien des États d’Afrique et d’Asie, la période coloniale débouche sur des guerres civiles, rébellions séparatistes et autres luttes armées, qui prolongent la conflictualité irrégulière jusqu’à aujourd’hui. Enfin, le terrorisme émerge au début des années 1970 comme un nouvel outil de la guerre irrégulière. D’abord employé par des mouvements révolutionnaires (Brigades rouges en Italie, Fraction Armée rouge en Allemagne) ou nationalistes (Palestiniens, Irlandais, Basques), il est adopté au tournant des années 1980 par un nouveau courant : le djihadisme islamique. Avec les attentats du 11 septembre 2001, ce dernier prend progressivement une place centrale dans la conflictualité irrégulière.

Citer cet article

Elie Tenenbaum , « Qu’est-ce que la guerre irrégulière ? », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 11/10/21, consulté le 01/12/2021. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21670

Bibliographie

Chaliand, Gérard, Des guérillas au reflux de l’Occident, Paris, Passés composés, 2020.

Picaud-Monnerat, Sandrine, La petite guerre au xviiie siècle, Paris, Économica, 2010.

Tenenbaum, Élie, Partisans et centurions. Une histoire de la guerre irrégulière au xxe siècle, Paris, Perrin, 2018.

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