Les lieux de mémoire de la guerre de Crimée

La guerre de Crimée (1853-1856) est un véritable tournant à l’échelle européenne dans la production des lieux de mémoires qui célèbrent désormais non pas seulement les actes héroïques des militaires mais aussi, à travers les monuments aux morts, les faits des simples soldats. Par la multiplication des commémorations, la guerre de Crimée rentre dans le quotidien des pays belligérants et s’immisce dans la toponymie, l’habillement ou l’alimentation. Le destin de la mémoire de la guerre de Crimée varie néanmoins grandement en fonction des histoires politiques de chacun, allant de l’exacerbation à l’oubli, en passant par le partage mémoriel.

John Bell, The War Crimean War Memorial, 1861, Londres, Waterloo Place.
John Bell, The War Crimean War Memorial, 1861, Londres, Waterloo Place. Source : Wikimedia Commons.
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La guerre de Crimée (1853-1856) constitue, avec la guerre de Sécession (1861-1865), un tournant majeur, anticipant les guerres totales du xxe siècle. Premier conflit de l’âge industriel, elle se caractérise par un très fort investissement des sociétés, qui offrent un soutien aussi bien matériel que moral aux armées. Elle représente une période de transition dans les pratiques de la guerre : elle se situe, d’un point de vue technique comme social, à mi-chemin entre les affrontements de la Révolution et de l’Empire, et la Première Guerre mondiale, par l’importance de l’innovation industrielle, le poids de nouvelles armes comme les obus, ou encore la place de l’engagement de l’État-nation et de l’ensemble de la société, notamment de la population de l’arrière.

Parce qu’elle convoque l’ensemble des ressources des belligérants, la guerre de Crimée cristallise la mémoire des faits d’armes chez chacun d’entre eux (Britanniques, Français, Ottomans et Piémontais d’un côté, Russes de l’autre), dans des interprétations bien sûr divergentes en fonction de leur culture politique, mais aussi de leurs histoires, qui tendent à en recomposer le souvenir.

Une héroïsation touchant désormais le simple soldat

À la suite de ce conflit, pour la première fois, le soldat du rang est au cœur des commémorations. Certes, Napoléon avait déjà donné une place tout à fait nouvelle à ses hommes morts au combat par la construction de monuments tels que la colonne Vendôme ou l’arc de triomphe du Carrousel. Cependant, les soldats de la Grande Armée étaient tributaires du « Génie du Grand Homme », l’empereur. La guerre de Crimée marque une inflexion dans la célébration de la mémoire des combattants, particulièrement sous le Second Empire. Sous l’influence britannique, la reine Victoria ayant accordé la croix qui porte son nom aux simples soldats qui avaient lutté contre les Russes, Napoléon III crée dès 1857 la médaille de Sainte-Hélène à destination des vétérans de la Grande Armée. Par ailleurs, un maillage de monuments aux morts commence à se tisser sur l’ensemble du territoire. Dans certains villages, des souscriptions publiques permettent l’érection de stèles, d’obélisques ou de petites pyramides, sur lesquels sont gravés les noms des soldats tombés en Crimée. Cette entreprise mémorielle se poursuit pendant la guerre franco-prussienne de 1870-1871, les guerres coloniales, puis la Première Guerre mondiale.

Dans le cas britannique, est publiée toute une martyrologie évangélique qui rend hommage aux victimes anonymes du conflit en les présentant comme défenseurs d’une cause sainte et juste. Des hagiographies, comme les Memorials of Captain Hedley Vicars (1856) de Catherine Marsh, connaissent une large diffusion. Le Mémorial des gardes de la guerre de Crimée, construit place Waterloo par John Bell, en est la traduction monumentale. Cette volonté de marquer dans la pierre le souvenir des défunts se retrouve également sur le terrain des combats, ou à proximité de ceux-ci. Dans le cas russe, les premiers monuments funéraires présents en Crimée commémorent les officiers et sont ornés de bustes à leur effigie et d’éléments décoratifs. Il faut attendre 1884, puis 1902, pour voir la construction de monuments consacrés aux simples soldats. Les monuments ottomans se préoccupent pour leur part des combattants… à ceci près qu’ils sont érigés par les alliés franco-britanniques, alors extrêmement influents auprès du diwan. Ces stèles sont partout, au cœur de l’espace public et dans la vie quotidienne.

La mémoire de la guerre de Crimée dans le quotidien des sociétés

La guerre de Crimée et ses différentes batailles se fixent dans la mémoire par une géographie mémorielle qui s’inscrit dans la toponymie des pays vainqueurs. Dès le lendemain de la victoire, des tours Malakoff – nom de la bataille décisive pour la prise de Sébastopol – sont ainsi érigées en France pour fêter l’événement. L’une d’entre elles, rappelant à la fois un palais orthodoxe et une pagode chinoise, est construite dans la plaine de Montrouge, où elle devient la pièce maîtresse d’un parc d’attractions. Elle donne son nom à la commune de Malakoff, née en 1883. Certaines artères parisiennes portent la trace des principaux faits d’armes de la guerre (boulevard de Sébastopol, rue de Crimée), ou de certains de ses héros (avenue Michel Bizot, rue de Lourmel), sans oublier le zouave du pont de l’Alma. Cette toponymie existe également dans les grandes villes françaises, comme à Lyon, Marseille, Lille ou Toulouse, mais aussi à Londres, où les noms des batailles, Alma (20 septembre 1854), Balaklava (25 octobre 1854), Inkerman (5 novembre 1854) ou Sébastopol (9 octobre 1854-11 septembre 1855) reviennent régulièrement. Cette influence criméenne s’étend même au Commonwealth, puisque plusieurs villes sont baptisées Inkerman et Balaklava en Australie. En Italie, les nombreuses via La Marmora rappellent le souvenir de l’ancien commandant en chef des troupes sardes, qui eut un rôle décisif dans la bataille de la Tchernaïa (16 août 1855).

De même, la culture matérielle participe au travail de mémoire. Dans le domaine vestimentaire, le gilet Cardigan – du nom du comte Cardigan qui se fait confectionner une veste de laine pour son départ en Crimée –  est commercialisé en 1868, et les manches Raglan – du nom de lord Raglan lequel, après la perte de son bras à Waterloo, avait créé ce type de manches qui s’étendait jusqu’à l’encolure – commencent à se diffuser pour les manteaux dans les dernières décennies du siècle. En France, Napoléon III confie à Jean-Louis Pupier, l’un des plus grands chocolatiers de son temps, la création d’un chocolat Malakoff qui réactive la nostalgie de cette période.

Une mémoire nationale ou une mémoire partagée ?

Chaque nation belligérante s’est réapproprié la mémoire de la guerre de Crimée au gré de ses régimes politiques successifs. Certaines l’ont magnifiée, d’autres négligée, voire oubliée tout à fait. La IIIe République a ainsi largement passé sous silence cet épisode militaire qui mettait en avant Napoléon III. Dans la Turquie kémaliste, la guerre de Crimée a été présentée sous un angle négatif par le nationalisme turc, car elle révélait la faiblesse d’un Empire ottoman qui devait s’appuyer sur l’aide des Européens pour vaincre. En revanche, le conflit a été l’occasion de raviver la fibre nationaliste britannique, russe et italienne. Au Royaume-Uni, il œuvre à la construction du roman national autour de la reine Victoria, encore présent dans le film de Tony Richardson, The Charge of the Light Brigade, en 1968. L’héritage de la guerre de Crimée reste ambivalent en Russie. Dans un premier temps, la défaite provoque une remise en cause. Elle pousse le nouveau tsar, Alexandre II, à engager une vague de réformes, réalisée sous l’impulsion d’une bureaucratie libérale et modernisatrice incarnée par les frères Milioutine, afin de combler le retard sur l’Europe occidentale. Cette politique se traduit notamment par l’abolition du servage en 1861 et par l’instauration des assemblées locales (zemstvo) en 1864. Par la suite, c’est dans une conception plus nationaliste que le conflit est récupéré. Il est largement utilisé par la propagande soviétique pour motiver l’héroïsme des soldats durant la Seconde Guerre mondiale, comme, plus récemment, par Vladimir Poutine afin de justifier l’annexion de la Crimée en 2014. Enfin, il a été présenté en Italie comme le moment durant lequel l’unité du pays portée par Cavour acquit une légitimité sur le plan international.

Chacune de ces réinterprétations montre combien la mémoire de la guerre de Crimée a pris une dimension d’abord nationale. Toutefois, une politique d’union mémorielle est très tôt mise en œuvre. Dès 1892, le Kourgan de Malakoff est dédié aux soldats russes et français morts lors de l’assaut de la tour Malakoff (27 août-8 septembre 1855), de même, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, cette mémoire partagée ne cesse d’être rappelée dans le cadre de l’alliance franco-russe.

Citer cet article

Jean-François Figeac , « Les lieux de mémoire de la guerre de Crimée », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 29/03/22, consulté le 03/12/2022. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21793

Bibliographie

Badem, Candan, The Routledge Handbook of the Crimean War, Oxford, Routledge, 2021.

Dalisson, Rémi, Les guerres et la mémoire. Enjeux identitaires et célébrations de guerre en France de 1870 à nos jours, Paris, CNRS éditions, 2013.

De Meaux, Lorraine, « La Crimée, territoire mémoriel : mémoire de la guerre, d’hier à aujourd’hui, dans l’espace criméen », communication donnée à l’occasion du colloque « La guerre de Crimée, la première guerre moderne européenne ? » (7-9 novembre 2019, publication prévue chez Perrin en 2022).

Figes, Orlando, Crimea : the Last Crusade, Londres, Penguin Books, 2010.

Nora, Pierre, « Entre histoire et mémoire, la problématique des lieux », dans Les lieux de mémoire. La République, t. I, p. XVII-XLII, Paris, Gallimard, 1984.

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