Représenter la Guerre d’Algérie en France : cinéma, télévision et littérature

Alors que l’État français ne produit aucune narration pendant trente ans sur la guerre d’Algérie, celle-ci est l’objet de nombreuses représentations culturelles qui, dès l’après-guerre et jusqu’à nos jours, connaissent une diversification progressive de leurs domaines d’expressions, de leurs objets et de leurs auteurs. Le cinéma, la télévision et la littérature offrent la possibilité de suivre ces évolutions sur soixante ans. La période de l’après-guerre voit le prolongement des clivages entre colonialistes et anticolonialistes dans un contexte de censure de l’État. Les années 1980-1990 sont marquées par les témoignages d’anonymes appartenant aux différents groupes impliqués dans le conflit (appelés, harkis, pieds-noirs, indépendantistes algériens), qui transmettent des expériences et points de vue contrastés sur la guerre.  L’arrivée de la seconde génération dans les productions culturelles caractérise la période ouverte par les années 2000. Leurs représentations oscillent entre désir d’enracinement dans ce passé, mise en exergue des effets sociaux/familiaux toujours présents de la guerre, et pluralisation des récits dans un objectif de réconciliation.

Couverture du roman L’art de perdre d’Alice Zeniter (2017) site
Couverture du roman L’art de perdre d’Alice Zeniter (2017) site Flammarion
Midi pile, l’Algérie de Jean-Pierre Vittori et Jacques Ferrandez,  Éditions Rue du monde, 2001
Midi pile, l’Algérie de Jean-Pierre Vittori et Jacques Ferrandez, Éditions Rue du monde, 2001
Sommaire

Des représentations clivantes dans une période de censure (années 1960-1970)

La confrontation entre anticolonialistes et partisans de l’Algérie française se prolonge dans les représentations audiovisuelles et littéraires de la décennie qui suit le conflit, au cours de laquelle l’État français exerce régulièrement sa censure. Ainsi sont censurés des témoignages sur les violences commises par l’armée française, écrits dès la guerre, parmi lesquels La question d’Henri Aleg (1958) ou La Gangrène de Khider Seghir (1959). À l’inverse, certains officiers publient des témoignages défendant l’Algérie française et la légitimité de la guerre, comme La vraie bataille d’Alger du général Massu (1971). Une troisième forme, plus littéraire, se développe dans les publications de pieds-noirs donnant lieu à une littérature de l’exil, nostalgique, idéalisant le pays perdu, comme dans la saga en 6 tomes de Jules Roy, Les chevaux du soleil (1967-1975). La mémoire anticolonialiste reste également présente dans la fiction, avec, par exemple, le roman de Claire Etcherelli qui reçoit le prix Femina en 1967 pour son livre Elise ou la vraie vie évoquant le racisme anti-arabe dans le milieu ouvrier métropolitain pendant la guerre.

Du côté du cinéma, la guerre est dénoncée dans plusieurs films d’une nouvelle génération de réalisateurs (Godard, Resnais, Demy, Cavalier, Rozier), ce qui leur vaut parfois la censure. Le conflit est alors toujours présenté depuis la France métropolitaine, montrant l’absence (Les parapluies de Cherbourg de Demy, 1964) et le refus de la guerre. Le petit soldat de Godard est ainsi projeté dans les salles en 1963 après avoir été censuré pendant trois ans pour avoir représenté comme personnages principaux un déserteur allié à l’Organisation Armée Secrète pro-Algérie française (OAS) et une Française engagée auprès du Front de Libération Nationale algérien (FLN), évoquant les pratiques de torture de part et d’autre. Le cinéma montre également les effets traumatiques du conflit avec Muriel ou le temps d’un retour (1963) de Resnais, premier film sur la mémoire de cette guerre, dans lequel un ancien appelé lutte contre le souvenir obsédant d’une jeune femme qu’il a torturée en Algérie.

 Les films représentant le conflit en Algérie arrivent au cours de la décennie 1970, accompagnant l’antimilitarisme post-68. Réalisé en 1966 mais interdit dans les salles françaises jusqu’en 1971, le film anticolonialiste La bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo retrace l’épisode sanglant opposant les attentats du FLN aux arrestations et tortures perpétrées par les « paras ». En 1972, Avoir vingt ans dans les Aurès, de René Vautier, centre son propos sur l’expérience de simples appelés, acteurs et victimes de la violence de guerre. Les crimes de l’armée française sont au centre de l’adaptation de La Question par Laurent Heynemann (1977).

Enfin, le sort des pieds noirs quittant Alger pour Paris est évoqué dans Le coup de sirocco d’Alexandre Arcady (1979). Cette thématique est privilégiée par la télévision dans les années d’après-guerre. Au cours de la décennie 1960, l’émission Cinq colonnes à la une consacre par exemple douze émissions aux pieds-noirs et deux aux harkis. L’émission Les dossiers de l’écran prend la suite avec notamment la projection-débat en 1969 du film Les oliviers de la justice sur les relations entre pieds-noirs et Algériens. Des émissions littéraires invitent par ailleurs des auteurs livrant leur expérience d’appelés (Des feux mal éteints de Philippe Labro, 1967) et de rapatriés (L’Algérie pour mémoire de Fernande Stora, 1978).

L’entrée des témoins anonymes et la dénonciation d’un oubli officiel de l’État (années 1980-1990)

Les productions culturelles des années 1980-1990 abordent de façon plus frontale la torture et la répression, notamment les violences perpétrées en France comme celles du 17 octobre 1961 ou encore les « ratonnades ». C’est le cas de Meurtres pour mémoires, de Didier Daeninckx (1984), ou de documentaires comme Le silence du fleuve (1991) d’Agnès Denis et Mehdi Lallaoui. Les faits, de mieux en mieux documentés (La bataille de Paris de Jean-Luc Einaudi sur le 17 octobre paraît en 1991), sont également dénoncés par de nouvelles associations, comme “Au nom de la mémoire”, fondée en 1990.

Par ailleurs, cette décennie donne à entendre des témoignages d’anonymes appartenant à des groupes plus variés Pour les vingt ans de la fin de la guerre, le documentaire Ils racontent la guerre d’Algérie présente les témoignages de fils de harkis, d’un ancien appelé évoquant la torture, d’un ancien de l’OAS, d’un anticolonialiste soutenant le FLN depuis Paris, et d’un pied-noir obligé de quitter sa terre natale. On retrouve cette attention pour les anonymes de tous horizons dans la littérature jeunesse avec un dossier spécial du magazine Okapi, J’ai vécu la guerre d’Algérie, 1954-1962 (1985). La parole des anonymes subissant la guerre, présente dans le roman autobiographique de jeunesse de Saïd Ferdi Un enfant dans la guerre (1981), se retrouve dans la trame narrative de plusieurs documentaires, parmi lesquels Guerre d’Algérie, mémoire enfouie d’une génération, de Chegaray et Doat (1982), ou La Guerre sans nom de Patrick Rotman et Bertrand Tavernier (1992), centré sur les témoignages d’anciens appelés, que la télévision diffuse en 1997. Ce média accessible contribue à exposer dans l’espace public un conflit désormais présenté comme un tabou national que l’État français doit reconnaître.

Une mise en récit plurielle de la guerre portée par une seconde génération plus représentative (années 2000-2010)

Alors que l’Etat s’engage dans une politique de mémorialisation près de 40 ans après les faits, la seconde génération d’écrivains née pendant ou après la guerre publie sur ce passé dans les années 2000. Les témoignages restent présents, exprimant une filiation mise à l’épreuve par le silence familial et/ou celui de l’État, par exemple avec l’ouvrage de Dalila Kerchouche, Mon père, ce harki, en 2003. La littérature aborde également la mémoire du conflit en montrant ses effets familiaux et sociaux à long terme dans des ouvrages, pour certains couronnés de succès, comme L’art français de la guerre d’Alexis Jenni (prix Goncourt 2011) ou L’art de perdre, d’Alice Zeniter (prix Goncourt des lycéens 2017).

La narration cinématographique évolue dans le même sens à partir des années 2000. Si la question de la violence de guerre est traitée à échelle individuelle et familiale (L’ennemi intime de Florent-Emilio Siri en 2007), la nouveauté des productions vient surtout de ce qu’elles sont l’œuvre de la seconde génération souhaitant renouer avec ce passé comme, en 2010, le documentaire Algérie 62. Le jour où ma famille a disparu d’Hélène Cohen ou la fiction Un balcon sur la mer de Nicole Garcia. Cette seconde génération cherche également à représenter d’autres expériences que celle de son groupe d’appartenance. La trahison (2006) de Philippe Faucon, pied-noir et fils d’un militaire engagé dans la guerre, expose le point de vue de harkis et le déplacement forcé de paysans algériens. En adaptant Des Hommes de Mauvignier en 2021, Lucas Belvaux confronte les différents vécus de la guerre dans un souci de réconciliation des mémoires. Le film documentaire participe de cette mémoire plurielle, notamment au travers de la série En guerre(s) pour l’Algérie, de Raphaëlle Branche et Rafael Lewandowski (2022), issue d'une collecte d’entretiens. La littérature jeunesse enfin s’en fait l’écho (Des hommes dans la guerre d’Algérie d’Isabelle Bournier et Jacques Ferrandez, 2010), parfois sous l’angle de la réconciliation (Midi Pile l’Algérie de Jean-Pierre Vittori et Jacques Ferrandez, 2001).

Au cinéma comme dans la littérature, cette période est marquée par la prise de parole de descendants d’Algériens vivant en France. Cartouches gauloises de Mehdi Charef (2007) évoque, dans un récit autobiographique, la fin de la guerre à travers les yeux d’un enfant algérien, et La maquisarde de Nora Hamdi (2019), adapté de son livre et tiré de l’expérience de sa mère, évoque les combattantes algériennes. Ces récits font entrer le point de vue des colonisés dans les représentations cinématographiques de la guerre.

Citer cet article

Sébastien Ledoux , « Représenter la Guerre d’Algérie en France : cinéma, télévision et littérature », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 06/02/23 , consulté le 05/12/2023. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/22056

Bibliographie

Catherine Brun, Sébastien Ledoux et Philippe Mesnard (dir.), « Quelle(s) mémoire(s) pour la guerre d’indépendance algérienne 60 ans après ? », Mémoires en jeu, n°15-16, hiver 2022.

Catherine Milkovitch-Rioux, Mémoire vive d’Algérie. Littératures de la guerre d’indépendance, Paris, Buchet-Chastel, 2012.

Béatrice Fleury, « De la cohésion nationale à la parole des témoins et des familles : 60 ans de guerre d’Algérie à la télévision », La revue des médias, mars 2021

Djemaa Maazouzi, Le Partage des mémoires. La guerre d’Algérie en littérature, au cinéma et sur le web, Paris, Classiques Garnier, 2015

Benjamin Stora, « La guerre d’Algérie dans les médias : l’exemple du cinéma », Hermès, n° 52, 2008/3, p. 33-40.

Anne Schneider, « Mémoires de la guerre d’Algérie dans la littérature de jeunesse », conférence pour la Semaine de la mémoire, septembre 2021

Sitographie:

La guerre d’Algérie à l’écran, France culture, mars 2022

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