L’intérêt des sociétés contemporaines pour les ruines de guerre est relativement récent. La Première Guerre mondiale consacre les ruines en icônes du conflit mais c’est surtout après la Seconde Guerre mondiale que des programmes de conservation ont lieu, selon une intensité variable selon les contextes culturels et politiques. Les ruines de guerre ont cristallisé de nombreuses activités sociales et politiques – dont les activités mémorielles ne sont pas les moindres – qui peuvent aujourd’hui soutenir le développement local. Entre contenu victimaire et message héroïque, elles sont à l’image des expériences contrastées des guerres. Dans leurs usages patrimoniaux, les ruines révèlent aussi des correspondances à l’échelle globale qui invitent à penser une histoire transnationale des mémoires de guerre.

1. John Warwick Brooke, The Official visits to the Western Front, 1914-1918.  Un représentant américain du congrès visitant les ruines de la basilique Notre-Dame de Brebières à Albert, 10 novembre 1917 (American Congressman visiting the ruins of the Basilica in Albert [Basilica of Notre-Dame de Brebières], 10 November 1917).
1. John Warwick Brooke, The Official visits to the Western Front, 1914-1918. Un représentant américain du congrès visitant les ruines de la basilique Notre-Dame de Brebières à Albert, 10 novembre 1917 (American Congressman visiting the ruins of the Basilica in Albert [Basilica of Notre-Dame de Brebières], 10 November 1917). Source : Wikimedia Commons.
2. Croix dans les ruines de Saint-Casimir (Varsovie, 1944).  Croix commémorant les victimes d’un bombardement le 31 août 1944, durant lequel plus de mille victimes civiles abritées dans la crypte de l’église furent tuées [Cross commemorating the victims of a bombing raid on August 31, 1944, during which over a thousand civilians sheltering in the church’s crypt were killed].
2. Croix dans les ruines de Saint-Casimir (Varsovie, 1944). Croix commémorant les victimes d’un bombardement le 31 août 1944, durant lequel plus de mille victimes civiles abritées dans la crypte de l’église furent tuées [Cross commemorating the victims of a bombing raid on August 31, 1944, during which over a thousand civilians sheltering in the church’s crypt were killed]. Source : Wikimedia Commons.
3. Oradour-sur-Glane, une patrimonialisation précoce.
3. Oradour-sur-Glane, une patrimonialisation précoce. Source : Wikimedia Commons.
Sommaire

Au xxe siècle, les ruines sont devenues l’icône des conflits guerriers. Cette consécration est lente. Elle s’inscrit dans le goût montant pour les ruines antiques développé au xviiie siècle. Toutefois, si le romantisme met en scène la découverte des ruines créées par le temps, il ne s’intéresse encore guère aux ruines de guerre : les peintures de guerre sont essentiellement celles des lieux de bataille où les ruines jouent un rôle secondaire, au second plan des actes guerriers. Il n’y a guère qu’en Espagne, où les guerres napoléoniennes ont touché des villes, que se développe précocement une nouvelle sensibilité pour les ruines de guerre dans une veine goyesque.

Les ruines de guerre, une passion récente

La fin du xixe siècle inaugure une nouvelle sensibilité pour les vestiges de la destruction, bien attestée lors de la guerre de Crimée (1853-1856), la guerre de Sécession aux États-Unis (1861-1865) et surtout la guerre franco-prussienne (1870). Si les ruines de guerre frappent les consciences des contemporains, l’idée de les conserver reste toutefois exceptionnelle. Les représentations par le dessin ou la photographie sont les seuls moyens envisagés pour les monumentaliser. La passion pour les ruines est donc bien affirmée dans la culture occidentale, avant même que n’éclate la Première Guerre mondiale.

L’ampleur des destructions causées par la guerre moderne explique la place que les ruines de guerre occupent désormais dans l’ordre de l’imaginaire européen. Des villes entières sont arasées comme Ypres, Verdun ou Arras. Dès septembre 1915 en France, les préfets des départements meurtris sont invités à ouvrir des enquêtes sur les dommages subis par les monuments historiques classés. Quelques réparations provisoires sont engagées mais la violence des combats laisse peu de chance au bâti proche du front.

L’usage politique des ruines est intense de part et d’autre du front occidental. La destruction intentionnelle par les Allemands de hauts-lieux de culture pouvant affecter durablement l’esprit combatif de l’adversaire n’est pas rare, comme pour la bibliothèque de Louvain en août 1914 ou la cathédrale de Reims en septembre 1914. Leur destruction donne lieu à une propagande massive où s’opposent de manière caricaturale la civilisation et le patrimoine national à la Kultur allemande.

C’est à partir de cet événement que les ruines s’érigent au centre des représentations de la guerre, bien plus que les tranchées par exemple. La vision stéréotypée, voire exagérée, des destructions contribue à faire des ruines les témoins de la violence tout autant que l’incarnation de la résistance et des souffrances endurées. Leur personnification évoque de manière métaphorique les atteintes aux corps déchirés des combattants que l’on ne montre jamais. C’est à cette époque que les relevés photographiques systématiques des ruines de guerre popularisent ces édifices, notamment par le biais des cartes postales. Mais cet attrait retombe vite : dans les années 1920, c’est le monument aux morts communal qui cristallise les mémoires douloureuses de la guerre.

1939-1945 : des ruines de guerre conservées et exploitées

Si les débats sont intenses dans l’entre-deux-guerres, peu d’initiatives de conservation aboutissent. Pendant la guerre civile espagnole, le franquisme développe un intérêt manifeste pour les ruines qu’il garde en partie. Mais c’est au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que la conservation prend des proportions inégalées : en France, le village incendié d’Oradour-sur-Glane est classé comme monument historique en mai 1946. Au Royaume-Uni (9 sites dont Coventry), en Allemagne (28 sites dont la Gedächtniskirche à Berlin), en Italie (Mazzabotto), en Pologne (Kostrzyn), les initiatives fleurissent. On trouve principalement des églises (48 édifices) et seuls quatre villages sont entièrement conservés (Oradour, Lidice, San Pietro Infine, Lipa). Au Japon, des traces des bombardements atomiques sont gardées (le dôme de Genbaku à Hiroshima).

Dans les après-guerres, le sort des ruines n’est pas scellé en pratique : désormais honorées et héroïsées, ces dernières exercent une véritable fascination. En France, près de 3 000 citations militaires sont distribuées à des villages et villes détruits entre 1919 et 1932. Les ruines y sont considérées comme de véritables anciens combattants. Dans l’Europe de 1945, la sensibilité aux ruines de guerre est inégale : en Allemagne de l’Est, de grands édifices en ruines sont détruits intentionnellement (le château de Berlin en 1950, le Stadtschloss de Potsdam en 1959, l’église de l’université de Leipzig en 1968, l’église du Christ de Rostock en 1971) alors qu’en Pologne, quelques édifices en ruines demeurent (l’ancien palais de Saxe, la colonne Zygmunt à Varsovie, mais pas les ruines du ghetto juif). En URSS, le culte aux ruines semble avoir été des plus réduits. À l’inverse, le Royaume-Uni et la RFA sont les épicentres d’une valorisation systématique d’édifices religieux qui entretiennent une vision conservatrice et chrétienne de la catastrophe guerrière.

La reconnaissance des ruines dans la société d’après-guerre se nourrit de l’affirmation précoce d’un tourisme de guerre qui draine touristes et pèlerins : le phénomène trouve ses racines au xixe siècle dans les visites aux champs de bataille. La mise en valeur des ruines et des paysages dévastés passe par l’aménagement d’itinéraires, le développement d’infrastructures, l’organisation de voyages et de visites guidées, l’édition de guides illustrés. En Espagne, des « routes de guerre » sont organisées dès 1938. La vente de morceaux de ruines alimente un commerce du souvenir. Après 1989, la vente de morceaux du mur de Berlin atteste l’intérêt pour les ruines de la guerre froide. Aujourd’hui, les ruines de guerre sont devenues un enjeu du développement économique local.

Un contenu héroïque et victimaire, internationalisé

La puissance évocatrice des ruines est double : symbole de résistance face à l’ennemi, elles sont aussi symbole du martyre de la destruction. Héroïsation et victimisation souffrante peuvent se conjuguer. Si les ruines de la cathédrale de Coventry alimentent une représentation héroïque de l’attitude britannique pendant la guerre, celles d’Allemagne et plus encore du Japon développent un mode de valorisation victimaire centré sur les souffrances dues aux bombardements massifs. Mais cette vision est aussi réconciliatrice en ce qu’elle exalte une politique de l’intime et de la douleur qui recouvre les enjeux politiques des guerres de jadis.

L’émergence d’un nouvel espace public commémoratif européen est le signe d’une globalisation des rapports au passé. En Europe, les ruines construisent un réseau dont les épicentres sont relativement peu nombreux. Entre ces lieux se tissent des jumelages, des circulations de reliques, des remplois, des cérémonies parallèles. Ainsi, la cathédrale de Coventry et l’église du Souvenir à Berlin furent inaugurées le même jour. De la charpente brûlée de la première, on retira les clous pour constituer des croix (Cross of Nails) exportées dans de nombreux lieux de martyre.

Ce réseau invite à penser une histoire transnationale des mémoires de guerre à travers les ruines. Et même si les mémoires des guerres sont encore principalement interprétées dans le cadre d’une lecture nationaliste, il émerge un nouvel espace européen, voire mondial. Cet espace victimaire lit l’histoire sous l’angle réducteur des massacres et des crimes : les ruines sont bien toujours des pièces à conviction pour instruire une forme de procès de l’histoire. Conjuguée à une culture de la paix, la patrimonialisation des ruines constitue l’Europe en une Hanse du martyre qui homogénéise le continent autour de son « patrimoine négatif ».

Citer cet article

Stéphane Michonneau , « Ruines de guerre », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 29/07/21, consulté le 01/12/2021. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21632

Bibliographie

Danchin, Emmanuelle, Le temps des ruines, 1914-1921, Rennes, PUR, 2015.

Preti, Monica, Settis, Salvatore, Villes en ruine. Images, mémoires, métamorphoses, Paris, Hazan, 2013.

Michonneau, Stéphane, Belchite, ruines-fantômes de la guerre d’Espagne, Paris, CNRS éditions, 2020.

Sørensen, Marie-Louise, Viejo-Rose, Dacia (dir.), War and Cultural Heritage. Biographies of Place, New York, NY Cambridge University Press, 2015.

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