Des grandes plaines de batailles napoléoniennes aux plages du débarquement, les guerres sont souvent associées dans les mémoires à un paysage. Le paysage constitue le décor de conflits qui le modifient et l’altèrent, partiellement ou totalement. Le paysage en guerre devient alors un paysage de guerre, dont la conservation ou au contraire l’effacement à la fin du conflit recèle une forte valeur symbolique.

Carte postale éditée après-guerre intitulée « L’Argonne – Ce qui reste de la forêt » (fonds P.-L. Buzzi).
Carte postale éditée après-guerre intitulée « L’Argonne – Ce qui reste de la forêt » (fonds P.-L. Buzzi).
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Le paysage – étendue du pays que l’on voit d’un seul aspect selon le dictionnaire Littré – est transformé par les sociétés en temps de guerre comme en temps de paix. Les conflits remodèlent et métamorphosent l’espace, aussi bien dans sa matérialité que dans sa perception.

Le paysage militarisé : le paysage façonné par l’armée

L’armée façonne le paysage par ses multiples constructions, dans l’espace rural (en installant par exemple des champs de manœuvre) comme urbain (en érigeant notamment des casernes, citadelles ou arsenaux). Après la guerre franco-allemande de 1870, la IIIe République entreprend de protéger sa nouvelle frontière septentrionale en bâtissant un ensemble d’ouvrages fortifiés, le système de défense Séré de Rivières. À partir de 1874, les bois sont défrichés autour des nouveaux forts tandis que, entre les différentes places fortes, ils sont maintenus pour ralentir toute invasion. La ligne Maginot, érigée dans l’entre-deux-guerres, poursuit dans cet esprit de fortification des frontières. Elle inclut l’aménagement de zones inondables pour ralentir l’avance des chars, des obstacles défensifs insoupçonnés mais qui modifient réellement la configuration des champs.

Cette empreinte militaire dans le paysage contribue à forger l’identité de la ville qui accueille ces infrastructures. L’immense forteresse de Fenestrelle dans le Piémont, construite entre 1728 et 1850 par les rois de Sardaigne, domine la petite commune dont elle porte le nom et figure sur le blason de la ville. Il s’agit également de familiariser les populations avec le fait militaire : entre 1875 et 1910, une trentaine de casernes sont construites dans le seul département des Vosges pour répondre aux besoins des lois successives qui élargissent la conscription. Cette évolution se lit jusque dans les guides touristiques qui proposent des haltes pour admirer les nouvelles casernes.

La conquête d’un territoire par une puissance conduit aussi celle-ci à modifier le paysage et à le marquer de son emprise. Après le traité du 14 octobre 1809 qui signe la victoire de la France sur l’Autriche, Napoléon fait raser les fortifications des villes qu’il vient d’envahir dont celles de Vienne. Himmler, pendant la Seconde Guerre mondiale, ordonne à des paysagistes nazis de « germaniser » les territoires conquis à l’Est afin de les rendre familiers aux colons qui doivent venir s’y installer : les plans de village-rue sont ainsi dessinés autour d’une place centrale et de la maison du Parti tandis que les terres sont remembrées pour y cultiver des productions du « terroir » allemand. Le paysage est donc une donnée essentielle de l’identité nationale.

Les soldats face aux paysages : de la contemplation à la désolation

Par les déplacements qu’elle entraîne, la guerre ouvre à de nouveaux paysages, à leur découverte. Les soldats de la Grande Armée napoléonienne sont réputés pour leur capacité à couvrir de longues distances en un temps record ; ainsi, le nommé Guichard, du 17e régiment d’infanterie légère, parcourt 36 000 kilomètres en dix ans, de l’Espagne à la Russie. Des combattants témoignent de leur émerveillement face aux contrées jusqu’alors inconnues. Lors de la Grande Guerre, les soldats néo-zélandais se qualifient de « Bill Massey’s tourists », du nom de leur Premier ministre. Mais l’étonnement n’est pas réservé aux seules troupes venues de loin. Le Lorézien Astruc arrivé en Alsace en septembre 1918 en admire aussitôt la beauté : « C’était un régal d’embrasser dans un coup d’œil splendide toutes ces vallées aux pentes effrayantes, ces rochers majestueux, ces routes sinueuses, ces belles forêts de sapins géants accrochés au flanc des montagnes. »

Toutefois l’usage intensif de l’artillerie détruit et mutile les paysages. De son fort de Vaux, le commandant Raynal se désole en mai 1916 de ne plus voir aucun arbre de l’ancien bois voisin : « les Allemands ont supprimé le printemps ». Les villes ne sont pas épargnées ; lorsque le général Beaufre arrive à Berlin le 5 juin 1945, il ne voit plus qu’une « mer de ruines ». Les destructions peuvent aussi résulter de la stratégie séculaire de la terre brûlée, devenue plus efficace par l’armement moderne et que l’on voit perdurer encore pendant de la guerre du Kosovo en 1999. Après la contemplation, vient la désolation. La vision d’un paysage lunaire et de villes rasées affecte autant le moral des combattants que celui des civils.

La guerre stigmatise donc les espaces qu’elle traverse et donne ainsi naissance à un nouveau paysage : le paysage de guerre ; il sera plus fortement marqué par les deux conflits mondiaux que par les campagnes napoléoniennes, les progrès techniques, et en particulier les bombardements, permettant une force de frappe plus destructrice.

Le paysage de guerre : un paysage conservé ?

Le paysage de guerre éveille la curiosité. Déjà, en 1871, sont publiés des guides pour accompagner les touristes faisant la visite des ruines de Paris après la Commune. Au cours de la Grande Guerre, on pense déjà à préserver des monuments mutilés par les affrontements afin d’en entretenir le souvenir. Au lendemain du conflit, les paysages dévastés, tranchées et villes en ruine à l’image de Gerbéviller, attirent touristes et pèlerins. Les ruines deviennent ainsi des lieux de mémoire telle la cathédrale Saint-Michel de Coventry maintenue dans son état après le bombardement de 1940. C’est parfois l’ensemble d’une ville qui est patrimonialisée comme à Oradour-sur-Glane ou Lidice en République tchèque, rasée par les nazis et reconstruite ailleurs.

Enjeu mémoriel, le paysage s’enrichit de nouveaux éléments architecturaux, en particulier sur les anciens champs de bataille : la butte du Lion est érigée au milieu de la plaine de Waterloo en 1826 pour commémorer la victoire sur Napoléon ; la colline Kourgane Mamaïev qui domine Stalingrad-Volgograd est transformée entre 1959 et 1967 en complexe mémoriel surplombé d’une immense statue de 85 mètres de haut pour saluer la victoire de Stalingrad. D’autres empreintes mémorielles se font plus discrètes : bornes rappelant le passage d’une armée, monuments aux morts ou Stolpersteine, pavés encastrés dans des trottoirs commémorant individuellement les victimes du nazisme.

Enfin, les reconstructions modifient le paysage. Au sortir de la Grande Guerre en France, les parcelles agricoles des régions du front sont remembrées en plus grandes exploitations et celles situées dans la zone rouge, impropres à toute remise en culture, sont boisées par des résineux pour remplacer les feuillus qui peinent à prendre racine dans un sol appauvri par les bombardements. Les villes aussi sont changées par la guerre, à l’image de Varsovie qui, presque entièrement détruite en 1945, suscite de vifs débats entre les partisans d’une reconstruction à l’identique et les adeptes de la tabula rasa qui souhaitent une ville modernisée, au bâti moins dense, aux circulations plus fluides.

Le paysage est donc patrimonialisé. Il devient désormais un sujet d’étude à part entière dans l’enseignement secondaire français, comme en témoigne le récent programme en classe de terminale ou encore un appel à projet lancé auprès des établissements scolaires par le ministère des Armées pour l’année scolaire 2020-2021 sur le thème « Paysages en guerre, paysages de guerre ».

Citer cet article

Pierre-Louis Buzzi , « Guerres et paysages », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 22/03/21, consulté le 23/04/2021. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21512

Bibliographie

Danchin, Emmanuelle, Le temps des ruines, 1914-1921, Rennes, PUR, 2015.

Evanno, Yves-Marie, Vincent, Johan (dir.), Tourisme et Grande Guerre. Voyage(s) sur un front historique méconnu (1914-2019), Ploemeur, Éditions Codex, 2019.

« Paysages en guerre. Paysages de guerre », Les chemins de la mémoire, numéro HS, 2018.