« On ne s’attardait pas sur quoi que ce soit, si vous voulez savoir »

De jeunes survivants de la Shoah à New York, fin 1946

Sommaire

Des survivants de la Shoah à New-York, fin 1946, photographe inconnu, collection privée de Margot Gunther Jeremias

 

New York City, fin 1946. Vingt-trois adolescents et jeunes adultes, vêtus de manteaux de différentes qualités, mais qui ont manifestement fait l’effort de se mettre en valeur. Un enfant souriant porte une casquette de marin et un costume léger, d’autres ont des manteaux plus chauds. Les filles, jambes nues, ont l’air particulièrement frileuses. Un garçon se tient au-dessus des autres, en équilibre sur le rebord d’une fenêtre. L’humeur est joyeuse, les sourires semblent sincères. 

Et pourtant…certains de ces enfants sont des survivants de Buchenwald, d’autres ont été cachés en France pendant la Shoah, ou exfiltrés en Suisse. Entre 1946 et 1948, l’OSE (organisation juive russe, devenue l’Œuvre de secours aux Enfants en France) a envoyé 141 jeunes juifs aux États-Unis afin de commencer une nouvelle vie.

Le parcours d’une enfant face aux persécutions antisémites

Margot, qui m’a donné cette photo, fait partie de ces enfants, la quatrième dans le rang haut, en partant de la gauche. On a fait un entretien en 2016, un peu dans l’urgence, car Margot avait bien 90 ans. Née en Allemagne en 1926, Margot n’a pas eu la chance d’être acceptée sur un Kindertransport pour la Grande Bretagne ou la France. Elle reste, avec ses parents, dans son village natal, proche de Heidelberg.  Fin octobre 1940, toute sa famille est victime de l’opération Bürckel. Avec 6 500 autres personnes juives du Bade et du Palatinat, elle est expulsée et envoyée dans des camps d’internement français. Âgée de 14 ans, Margot passe six mois à Gurs, puis elle est transférée à Rivesaltes, où elle est internée pendant un an. Heureusement, les organisations humanitaires travaillent activement pour faire sortir un maximum de jeunes. Margot est envoyée dans une maison pour jeunes filles des Éclaireurs Israélites de France. Lorsque ces maisons deviennent la cible des rafles à partir d’août 1942, elle est contrainte de se cacher, d’abord dans deux couvents, ensuite dans une famille. Pendant ce temps, les parents de Margot sont déportés de Rivesaltes à Drancy, puis à Auschwitz. Ils n’en reviendront pas. 

La carte d’identité allemande de Margot Gunther, avec la lettre « J » en jaune pour l’identifier comme juive. Le prénom Sara a été ajouté selon l’ordre exécutif du 17 août 1938, collection privée de Margot Gunther Jeremias

Margot a 18 ans à la fin de la guerre. Beaucoup d’adolescents qui ont atteint l’âge adulte pendant la Shoah restent seuls, certains « cachés » définitivement, tournant la page de leur passé « juif ». Margot, elle, est prise en charge de nouveau par les Éclaireurs Israélites à Moissac.

Le regroupement familial est l’un des principaux objectifs des organisations sociales juives dans l’après-guerre qui cherchent à défendre l’intérêt des enfants dans des situations impossibles. Les mêmes personnes qui avaient caché des enfants juifs pendant l’Occupation deviennent de facto des détectives, recherchant les membres survivants de la famille de leurs pupilles. Margot fut ainsi envoyée à New York en août 1946 pour retrouver sa sœur, qui avait réussi à se réfugier aux États-Unis en 1938. Elle arrive juste un mois avant qu’un autre groupe important d’enfants de l’OSE n’arrive à New York pour retrouver leurs familles.

Les difficiles retrouvailles familiales

Au fur et à mesure de leurs recherches, ces travailleurs sociaux prennent conscience du fait que la famille retrouvée ne partage que rarement des liens forts avec les enfants. Les oncles ou tantes, voire les frères et sœurs, ont généralement survécu à la guerre grâce à leur fuite précoce des territoires nazis, souvent alors que les enfants étaient très jeunes. 

Une fois réunis avec leur « famille », les enfants sont confrontés à de terribles dilemmes linguistiques et affectifs. Dépourvus, ils se languissent de leurs parents et restent le plus souvent sans nouvelles ni explications sur l’assassinat de ces derniers. Après plusieurs années passées en France, certains n’ont pas pu – ou parfois voulu – utiliser leur langue maternelle, l’allemand, et se sont retrouvés désemparés, incapables de trouver les mots qui pourraient raviver leurs relations familiales. « Pendant trois jours, m’explique Margot, j’ai eu beaucoup de mal à converser avec eux parce que je n’arrivais pas à trouver les mots allemands. Bien sûr, je parle couramment si je dois le faire, maintenant. Mais je pense que c’était tellement... que je ne voulais pas le faire, émotionnellement ».  

Une assistante sociale de l’OSE, envoyée aux États-Unis pour étudier le sort des anciens pupilles de son organisation prend note de ces difficultés en 1948 : « Elle [la famille d’accueil] s’attendait à remplacer les parents, mais les jeunes, ayant vécu une destruction totale de la vie familiale pendant tant d’années, n’étaient pas capables de faire le retour émotionnel que les parents attendent de leurs enfants. La différence entre les vrais parents et la famille est que la famille attendait de la reconnaissance. Mais nos jeunes ne connaissaient pas l’émotion de la reconnaissance. Il y a peu de temps, le monde était leur ennemi, et un ennemi très cruel. Ils n’avaient pas l’expérience par laquelle ils pourraient puiser l’émotion de la reconnaissance.  Au contraire, ils pensaient que le monde leur devait beaucoup, afin de récompenser leur souffrance » (Mémorial de la Shoah, OSE Archives III (10), Rapport d’E. Hirsch, 1948).

Renouer des liens malgré tout

Les objectifs de mon enquête auprès des « anciens enfants » comme Margot étaient multiples. Je voulais saisir – dans la mesure du possible – ce que l’on ressentait en tant qu’enfant juif réfugié, à travers les yeux et les mots des enfants eux-mêmes. Je voulais également comprendre ce qu’il était advenu des enfants bien après la guerre : dans quelle mesure avaient-ils formé un groupe et l’avaient-ils conservé ? Cette question revêt une grande importance historique, car les historiens de la mémoire de la Shoah affirment aujourd’hui que les personnes qui ont survécu à la Shoah pendant leur enfance sont restées silencieuses jusqu’aux années 1990, lorsqu’elles ont commencé à lutter pour une définition plus inclusive du terme « survivant de la Shoah », jusqu’alors réservé aux rescapés des camps. Il existe, néanmoins, de l’évidence archivistique qui suggère que leurs mobilisations ont commencé bien avant cette date.

Des enfants souriants ? En groupe, et non isolés ? La photographie de Margot et ses amis raconte une histoire très différente de la vie des jeunes rescapés de la Shoah, nous permettant de nuancer le récit historique qui documente en général leurs douleurs, leur isolement, et leurs silences. Tout comme les réfugiés plus âgés et les rescapés des camps, les enfants et les adolescents qui avaient survécu à la Shoah ensemble cherchent un moyen de faire lien.  C’est logique, mais cela reste jusqu’à présent un chapitre non écrit de leur histoire. « Les gens disent que nous ne voulions pas parler », m’a déclaré Margot lors de notre entretien. « La vérité, c’est que nous n’avions pas le droit de parler ». J’ai demandé des précisions, notamment si elle parlait avec d’autres enfants juifs de France. Margot a répondu : « Oh oui, oh oui. Quand on se retrouvait, on parlait de choses et d’autres. On essayait… on ne s’attardait pas sur quoi que ce soit, si vous voulez savoir. Nous étions vraiment ensemble, nous passions du bon temps. Et nous ne nous attardions pas du tout sur ce genre de choses. Nous voulions être ensemble avec nos amis, passer du bon temps et nous sentir à l’aise les uns avec les autres, parce qu’il fallait un endroit où se sentir à l’aise ».

L'expression « ne s’attarder sur quoi que ce soit » fait bien sûr allusion au fait qu’ils ne discutaient pas de ce que l’on appellerait plus tard la Shoah. Mais cela ne signifie pas qu’ils ne s’organisaient pas entre eux officiellement sous forme d’association. À peu près au moment où cette photo a été prise, en octobre 1946, un ancien enfant de l’OSE se lance dans la création d’une association, les « Anciens pupilles de l’OSE ». Cette dernière réussit à mobiliser une cinquantaine d’enfants lors de sa deuxième réunion, puis les archives se taisent. Néanmoins, certains continuent à se réunir de manière informelle au cours des années suivantes à New York, dans des parcs, surtout, selon Margot, parce qu’ils n’ont pas les moyens d’aller dans les cafés.

La photographie de Margot et ses amis à New-York nous rappelle que la Shoah n’a pas ôté aux plus jeunes de ses survivants le désir de vivre, de s’unir et de renouer des liens. Ils n’étaient pas uniquement des orphelins isolés, mais des membres actifs de groupes. Ils ont fini par rendre publiques leurs discussions privées, devenant ainsi des acteurs essentiels dans la mise en récit publique de la mémoire de la Shoah.

Citer cet article

Laura Hobson faure , « « On ne s’attardait pas sur quoi que ce soit, si vous voulez savoir » », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 04/12/23 , consulté le 22/02/2024. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/22225

Bibliographie

Rebecca Clifford, Survivors: Children’s Lives after the Holocaust, Yale University Press, 2020

Daniella Doron, Jewish Youth and Identity in Postwar France: Rebuilding Family and Nation, Indiana University Press, 2015

Katy Hazan, Les Orphelins de la Shoah. Les Maisons de l’Espoir, Paris, Les Belles Lettres, 2000.

Laura Hobson Faure, Un « Plan Marshall Juif » : la présence juive américaine en France après la Shoah, 1944-1954, Paris, Armand Colin, 2013.

Laura Hobson Faure, Rescue: The Story of Kindertransport to France and America, à paraître.

Ivan Jablonka, L’Enfant-Shoah, Paris, PUF, 2014.

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