21 février 1944, photographier une exécution au Mont-Valérien

Sommaire

Exécution de Georges Cloarec, Rino Della-Negra, Cesare Lucarini et Antonio Salvadori, quatre résistants FTP-MOI au Mont-Valérien, 21 février 1944. ©ECPAD –Association des amis de Frantz Stock

Nous sommes le 13 décembre 2009 au Mont-Valérien pour la commémoration de l’exécution des 69 otages du 15 décembre 1941, parmi lesquels 53 Juifs. Serge Klarsfeld profite de cette cérémonie pour montrer au public trois photographies qu’il a apportées avec lui de l’exécution du 21 février 1944 des fusillés de L’affiche rouge. Historien, avocat et militant de la mémoire, il est le fondateur avec son épouse Beate et de nombreux enfants et rescapés de la Shoah, de l’association des Fils et des Filles des déportés juifs de France. Le public est venu nombreux car les jours précédant, il a fait publier les clichés dans divers journaux, dont Libération. Il s’agit des seules images qui montrent une exécution dans la clairière du Mont-Valérien, et qui pour la première fois rejoignaient le lieu où elles furent prises. 

Le retentissement fut immense car ces clichés avaient jusqu’alors été considérés comme des reconstitutions. Ils avaient été remis au début des années 2000 à l’Établissement de Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense par l’association des amis de l’aumônier allemand Frantz Stock, après que leur auteur, Clemens Rüther, les leur avait léguées en 1985. 

Sous-officier de la Feldgendarmerie, Clemens Rüther est affecté au mois de février 1944 à la surveillance du retentissant procès des 23 Franc Tireurs et Partisans de la Main d’œuvre immigrée (FTP-MOI) appelés « groupe Manouchian ». Le 21 février 1944, Clemens Rüther escorte en moto les camions bâchés qui conduisent les 22 hommes du groupe jusque dans la clairière de la forteresse du Mont-Valérien où ils doivent être fusillés. 

La Photographie

Cette photographie est très vraisemblablement la salve d’exécution de Georges Cloarec, Rino Della-Negra, Cesare Lucarini et Antonio Salvadori. Dans la clairière enneigée, comme elle l’était effectivement le 21 février 1944, ces quatre combattants sont attachés à un poteau et font face, les yeux bandés, à un peloton composé de quarante tireurs répartis en deux lignes, la première un genou à terre et la seconde debout. Moins de quatre mètres séparent les tireurs des condamnés. La clairière du Mont-Valérien est immédiatement reconnaissable, les caractéristiques topographiques n’ont guère changé, seuls des éléments de construction des mémoires, dont une stèle erronée ainsi qu’un mas des couleurs, y ont été ajoutés.

Clairière des fusillés, Mont-Valérien, 2016 © Charlotte Bourdon – ONACVG

Si ces clichés avaient été pris au début de l’utilisation de la clairière comme lieu d’exécution au cours de l’été 1941, le peloton aurait été composé de deux fois moins de tireurs. Lieu d’exécution officiel de la Justice militaire allemande, ce n’est pas le lieu d’une violence anarchique, mais celui d’une mort donnée réglementairement par l’Armée nazie. Depuis les exécutions massives sur le front de l’Est et les inspections qui y sont conduites dès l’été 1941, les pelotons d’exécutions augmentent en nombre de tireurs afin de diluer le sentiment de responsabilité individuelle dans la masse des fusils. La violence générée par la mise en œuvre progressive de la Solution finale et de l’expérience de la guerre à l’Est, a donc ici aussi, dans la clairière du Mont-Valérien, une traduction immédiate. Tuer mieux, avec moins de conséquences pour la troupe. 

Par-delà la compréhension de l’évolution des outils militaires nazis pour la mise à mort des ennemis du Reich, ce cliché nous montre l’opposition terrible de quatre consciences allant au bout de leur courage face à quarante soldats dont on cherchait à ménager les consciences.

L’aumônier allemand Frantz Stock apparaît sur la photographie derrière les rangs des tireurs du Kommando de la Wehrmacht. Présent lors des exécutions, il apporte assistance aux condamnés à mort et aux otages qu’il a pu visiter en leur permettant d’échanger des informations avec leurs familles. Il tient un journal où il consigne chacune de ces séances de mise à mort. Avec le témoignage et les photographies de Clemens Rüther, ce journal est l’une des sources pour écrire l’histoire des exécutions du Mont-Valérien.

Sur ce cliché, l’aumônier allemand tient devant lui un crucifix dont les branches latérales dépassent de ses épaules, et le photographe saisit cet ensemble, sous la forme d’un instantané que l’on sent à la fois pris rapidement, mais maîtrisé et bien cadré, comme pour bien documenter la scène.

Exécution de Thomas Elek, Mojsze Fingercweig, Jonas Geduldig et Wolf Wajsbrot, Mont-Valérien, 21 février 1944. ©ECPAD –Association des amis de Frantz Stock

Ce face-à-face se déroule sous le regard de plusieurs autres acteurs qui sont alors hors champ, mais qui apparaissent sur les autres clichés : l’officier commandant le peloton et chargé du coup de grâce, le médecin militaire, et un observateur en civil qui pourrait être un représentant de la SIPO ou un Français de la préfecture de Police.

Exécution de Célestino Alfonso, Joseph Boczow, Emeric Glasz et Marcel Rayman, Mont-Valérien, 21 février 1944. ©ECPAD –Association des amis de Frantz Stock

Otages et FTP-MOI dans l’histoire de la Shoah

Ce cliché pourrait être considéré comme éloigné des réflexions qui animent cette série consacrée aux photographies de la Shoah mais deux éléments sont à prendre en compte. Le premier vient de l’identité même de ceux qui sont exécutés sur ces clichés : sur les 22 FTP-MOI mis à mort, 12 étaient des Juifs, dont Marcel Rayman, l’un des cadres de la section Juive de la MOI. Ces fusillés sont donc les ennemis par essence du Reich, et le tract de L’affiche rouge les expose en tant que tels: « (…) Ce sont toujours des Juifs qui les inspirent (…) C’est le rêve mondial du sadisme juif… Etranglons le ».

Recto du tract de L’affiche rouge, février 1944© MRN

Enfin, si Serge Klarsfeld utilise en 2009 ces photographies prises le 21 février 1944 pour commémorer une autre date, celle du 15 décembre 1941, c’est parce qu’il est alors engagé dans un combat pour la prise en compte du nombre de Juifs parmi le millier de fusillés du Mont-Valérien, qui se répartissaient en deux grands groupes de fusillés : les résistants condamnés à mort, mais aussi pour 40% d’entre eux, les hommes désignés dans le cadre du code des Otages parce que juifs et communistes. 

Du consensus mémoriel au besoin d’histoire

Ce travail historique de reconnaissance du statut « d’otages » s’était heurté à une écriture officielle du Mont-Valérien exclusivement combattante et patriotique, où les deux récits longtemps dominants, gaulliste et communiste, trouvaient à la fois une légitimité (premier lieu d’exécution de résistants en France) mais aussi une justification de leur écriture. Cette écriture alla jusqu’à l’installation dans la clairière en 1959 - quelques mois avant l’inauguration le 18 juin 1960 du Mémorial de la France Combattante par le général de Gaulle- d’une stèle portant le nombre de fusillés à 4500 et en en faisant uniquement des combattants engagés pour leur pays. Ils n’étaient en aucun cas des victimes désignées pour ce qu’elles étaient, et leur chiffre devait donner à alimenter une écriture exagérée du nombre de martyrs du Parti des fusillés, et du nombre de Héros pour la France victorieuse. Pourtant, dès la Libération, dans un rapport daté du 31 octobre 1944, l’adjudant Robert Dor, FFI, rédigeait un premier rapport évoquant un millier de fusillés.

Le travail conduit par Serge Klarsfeld et après lui par les historiens sur ces trois photographies s’inscrivait donc dans un processus historique qui allait au-delà de la représentation de la seule journée du 21 février 1944 où furent exécutés les 22 du groupe Manouchian ainsi que 3 jeunes résistants bretons : il s’agissait de comprendre le rôle et la fonction du Mont-Valérien. C’est-à-dire, un lieu où en France, l’armée allemande exécuta des condamnés à mort parce que résistants, mais aussi des otages choisis parce qu’ils étaient communistes et pour la moitié d’entre eux parce qu’ils étaient juifs.

Citer cet article

Antoine Grande , « 21 février 1944, photographier une exécution au Mont-Valérien », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 25/11/23 , consulté le 18/05/2024. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/22221

Bibliographie

Cameron Claire (dir.), Le Mont-Valérien : Résistance, Répression et Mémoire, Paris, Gourcuff et ministère de la Défense, 2009.

Klarsfeld Serge et Tsévéry Léon, Les 1007 fusillés du Mont-Valérien parmi lesquels, 179 Juifs, réédition, Paris, Éditions des FFDJF, 2021.

Romain Jean-Baptiste (dir), Mont-Valérien un lieu d’exécution dans la Seconde Guerre mondiale : Mémoires intimes, Mémoire nationale, Rennes, éditions Ouest France, 2022. 

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