Commémorer la Shoah dans la France de l’après-guerre (Paris, 18 avril 1952)

Sommaire

Paula Borensztein sur scène lors de la commémoration de la révolte du ghetto de Varsovie dans la salle de l’Entrepôt à Paris 10e, 18 avril 1952, archives du Centre Medem, photographie de J. Breit.

Une commémoration de la révolte du ghetto de Varsovie parmi d’autres

Vêtue d’une longue robe noire, un ruban noué autour du cou, une femme se tient droite sur une petite estrade, elle-même placée à l’extrémité gauche d’une scène de spectacle. Au tout premier plan, on distingue la nuque des personnes installées dans le public aux trois premiers rangs – le photographe (un certain J. Breit) est positionné juste derrière elles. La bouche fermée, la femme regarde au loin. À sa gauche, des hommes en costume-cravate sont assis à une table. Certains la fixent, d’autres lui tournent le dos ou regardent ailleurs. 

Derrière eux sont accrochés un drapeau et une grande banderole sur laquelle figurent une couronne de fleurs et une inscription en grands caractères : « 6 millions ! ». Ce lugubre chiffre ne laisse guère de doute à celui ou celle qui tombe sur cette photographie en noir et blanc conservée à Paris dans les archives du Centre Medem. On a là affaire à une cérémonie en lien avec le génocide des Juifs d’Europe perpétré par l’Allemagne nazie et ses collaborateurs pendant la Seconde Guerre mondiale. 

Il s’agit plus précisément d’une commémoration de la révolte du ghetto de Varsovie qui a eu lieu le 18 avril 1952 au théâtre de l’Entrepôt, au numéro 23 de la rue Yves-Toudic, dans le dixième arrondissement de Paris. Ce rassemblement a été organisé par les deux organisations qui portent alors le mouvement socialiste juif de langue yiddish en France. La première est la branche française de l’Algemeyner yidisher arbeter bund in Lite, Poyln un Rusland, littéralement l’Union générale juive ouvrière en Lituanie, Pologne et Russie, davantage connue sous l’appellation plus courte de Bund. Elle agit dans le domaine politique sous le nom français d’Union des socialistes juifs et a pour pendant, dans le domaine social et mutualiste, une organisation-sœur nommée l’Arbeter-ring, littéralement le Cercle ouvrier, dont l’appellation officielle en français est le Cercle amical. Leur héritage est aujourd’hui porté par le Centre Medem : dépositaire de leurs archives, cette association juive se définit elle-même comme « laïque, diasporique située dans la mouvance socialiste et attachée à la culture yiddish ».

Le soir du 18 avril 1952 donc, des centaines de personnes, pour la plupart des Juifs immigrés originaires d’Europe orientale et notamment de Pologne, sont venues comme chaque année marquer l’anniversaire du soulèvement déclenché le 19 avril 1943 par les résistants juifs du ghetto de Varsovie et qui a tenu en échec pendant plusieurs semaines les troupes SS chargées de le liquider.

Le public assiste à la commémoration de la révolte du ghetto de Varsovie dans la salle de l’Entrepôt à Paris, 18 avril 1952, archives du Centre Medem, photographie de J. Breit.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Juifs de Paris, loin de se détourner du terrible souvenir de la Shoah, s’y confrontent de diverses manières, notamment en mettant en œuvre avec soin et piété des cérémonies dédiées à la mémoire des victimes du génocide, des héros de la Résistance juive et des grands événements symbolisant leur martyre. C’est le cas de la révolte du ghetto de Varsovie, mais aussi de la rafle dite du billet vert en mai 1941, de l’ouverture du camp de Drancy en août 1941, de l’exécution d’otages juifs au Mont-Valérien en décembre 1941, de la rafle du Vel’ d’Hiv’ en juillet 1942 ou encore de la libération des camps de concentration au printemps 1945. Ces rassemblements ont lieu tout au long de l’année dans différents lieux : à l’intérieur de synagogues, entre les murs de certains cimetières comme celui de Bagneux, dans des locaux d’organisations juives, au cœur de l’espace public (par exemple à proximité du Vélodrome d’Hiver), mais aussi dans des salles de spectacle louées pour l’occasion, comme c’est le cas sur le cliché qui nous intéresse.

Un rituel politique et social

Dans ces années de Guerre froide, la commémoration est souvent l’occasion pour les milieux juifs immigrés établis dans la capitale française d’affirmer un engagement partisan, alors que communistes, sionistes et bundistes s’opposent avec vigueur dans la rue juive. Pour ces derniers, l’appartenance politique trouve à s’incarner dans cette cérémonie à travers le drapeau rouge du Bund qui porte le nom complet de l’organisation en yiddish et l’emblème socio-démocrate des trois flèches (celui de l’Arbeter-ring, hors-champ mais visible sur d’autres photos prises au cours de la même cérémonie, se tient du côté droit de la scène). L’appartenance au camp socialiste des organisateurs est aussi rappelée par la présence à la tribune de deux militants français de premier plan : Alexandre Bracke-Desrousseaux et Daniel Mayer (le premier et le quatrième assis derrière la table en partant de la droite sur le cliché étudié).

Alexandre Bracke-Desrousseaux prononce un discours lors de la commémoration de la révolte du ghetto de Varsovie dans la salle de l’Entrepôt à Paris, 18 avril 1952, archives du Centre Medem, photographie de J. Breit.
Daniel Mayer prononce un discours lors de la commémoration de la révolte du ghetto de Varsovie dans la salle de l’Entrepôt à Paris 10e, 18 avril 1952, archives du Centre Medem, photographie de J. Breit.

Rituel social, la cérémonie met aussi en scène les rapports de genre à l’œuvre dans la vie juive de l’après-guerre. La femme visible sur la photographie, Paula (ou Pessele) Borensztein, née Garber en 1925 à Wilno, récite des poèmes aux côtés d’une autre artiste, Yehudit Moretska, qui interprète, elle, des chansons, accompagnée par une pianiste. Les hommes installés à la tribune, pour la plupart des cadres du Bund et de l’Arbeter-ring, les écoutent avec gravité, à charge pour plusieurs d’entre eux de raconter et d’interpréter les événements commémorés. Aux femmes revient donc le registre émotionnel et artistique de la mémoire, aux hommes son versant intellectuel et idéologique.

Paula Borensztein sur scène lors de la commémoration de la révolte du ghetto de Varsovie dans la salle de l’Entrepôt à Paris 10e, 18 avril 1952, archives du Centre Medem, photographie de J. Breit.

La langue et la culture yiddish en mémoire des disparus

Il ne faut cependant pas conclure de cette répartition genrée des tâches que la part dévolue aux femmes dans les cérémonies serait de peu d’importance. Par l’entremise des textes littéraires qu’elles disent ou chantent sur scène, les artistes ancrent la commémoration et le deuil dans la culture et la langue yiddish, dont les locuteurs encore en vie après la guerre ont conscience qu’elles aussi ont été victimes du génocide. Pour ces Juifs bundistes et laïques, le recours à des chansons ou des poèmes sur la scène commémorative est investi d’une haute dimension sacrale, au point de remplacer les prières en mémoire des disparus. La cérémonie représentée sur la photographie a d’ailleurs eu lieu un vendredi soir : au commandement religieux d’observer le Chabbat se substitue celui de commémorer la révolte du ghetto de Varsovie au plus près de sa date anniversaire du 19 avril.

On ignore le texte que va ou vient de dire Paula Borensztein au moment où le photographe envoyé par un studio prend ce cliché. On sait cependant, par le quotidien bundiste de langue yiddish Under Shtime (Notre Voix) qui rend compte de la cérémonie dans son édition du 21 avril 1952, qu’elle a déclamé entre autres un poème du rescapé du ghetto de Vilna, Meir Dvorjetski, intitulé Gedenk ce qui signifie « Souviens-toi » en yiddish.

Un commandement qui constitue tout l’objet de ce rassemblement réunissant des survivants attachés à la mémoire de leurs morts et à la célébration de leurs héros, à une époque où le souvenir de l’expérience juive pendant la Seconde Guerre mondiale, sans être totalement invisibilisé dans l’espace public français, y occupe une place sans commune mesure avec celle qu’il va acquérir de façon croissante à partir des années 1960. En ce début des années 1950, la mémoire de la Shoah est principalement portée en France (et ailleurs) par les Juifs eux-mêmes, avec le soutien néanmoins de non-Juifs : intellectuels, artistes, hommes politiques, figures religieuses et représentants des pouvoirs publics sont prompts à répondre positivement aux invitations des commémorateurs juifs, comme le montre la participation du vétéran socialiste Alexandre Bracke-Desrousseaux à la cérémonie du Bund et de l’Arbeter-ring immortalisée sur cette photographie.

L’auteur remercie Bernard Flam, du Centre Medem, pour l’aide précieuse qu’il lui a apportée, ainsi que le Centre Medem qui l’a autorisé à utiliser ici les photographies conservées dans ses archives.

Citer cet article

Simon Perego , « Commémorer la Shoah dans la France de l’après-guerre (Paris, 18 avril 1952) », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 11/12/23 , consulté le 22/02/2024. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/22229

Bibliographie

François Azouvi, Le mythe du grand silence. Auschwitz, les Français, la mémoire, Paris, Gallimard, 2015 [2012].

Pieter Lagrou, The Legacy of Nazi Occupation. Patriotic Memory and National Recovery in Western Europe, 1945-1965, Cambridge/New York, Cambridge University Press, 2000 [traduction française : 2003].

Philip G. Nord, After the Deportation. Memory Battles in Postwar France, Cambridge/New York, Cambridge University Press, 2020 [traduction française : 2022].

Simon Perego, Pleurons-les. Les Juifs de Paris et la commémoration de la Shoah (1944-1967), Ceyzérieu, Champ Vallon, 2020.

Annette Wieviorka, Déportation et génocide. Entre la mémoire et l’oubli, Paris, Hachette, 2003 [1992].

/sites/default/files/styles/opengraph/public/image-opengraph/Comm%C3%A9morer%20Shoah.jpg?itok=-rllEfTR