Spoliation des Juifs à Paris : « Il n’y avait plus rien, même plus d’ampoule »

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Une détenue juive vérifie l’état des ampoules dans le camp de Lévitan à Paris 10e (entre juillet 1943 et août 1944) ; archives fédérales de Coblence B_323-311-66.

Une femme est assise. Elle est vêtue d’un tablier. Elle a la tête baissée et un sourire aux lèvres. Elle est entourée de paniers remplis d’ampoules usagées. Sur ses genoux est posé un drôle d’appareil sur lequel elle semble visser et tester chaque ampoule. Au second plan, une rambarde en fer ouvragée dans un style art déco éveille la curiosité. La scène donne à voir un travail ouvrier. Son décor ne ressemble pourtant ni à un atelier d’artisan ni à une usine.

Cette image est aujourd’hui conservée aux archives fédérales allemandes à Coblence. Elle se trouve au sein d’un album de 85 photographies en noir et blanc qui ne comporte aucune légende. Pour comprendre ce qu’elle représente, j’ai mené une longue enquête, entre 2006 et 2010.

La rambarde a, par exemple, permis d’établir que cette image a été prise au sein du magasin de meubles Lévitan situé au 85-87 rue du Faubourg Saint-Martin dans le 10ème arrondissement de Paris. Je n’ai pas réussi à identifier le nom de la femme sur la photographie. Je sais, par contre, qu’elle est juive. Elle a été arrêtée puis transportée dans le camp de transit de Drancy en banlieue parisienne, d’où est parti la plupart des convois de déportation des Juifs pour les camps d’extermination depuis la France. Elle fait partie des 200 internés qui, en juillet 1943, sont transférés de Drancy au cœur de la capitale, dans cet immeuble dont Wulf Lévitan, son légitime propriétaire juif, a été dépossédé dans le cadre de « l’aryanisation » de l’économie, terme qui désigne la vente forcée à des non-Juifs, des « aryens », des biens – immeubles, entreprises ou autres – possédés par des Juifs. L’immeuble devient alors un camp de travail pour les Juifs. 

Sur la photographie, le sourire de cette femme détenue interpelle donc. De nombreuses images produites par le régime nazi montrent effectivement des Juifs souriants. En 1942, des détenus du camp de Drancy semblent heureux sur les clichés du reportage réalisé par les services de propagande pour montrer qu’ils sont bien traités.

L’image que nous avons sous les yeux ne relève pourtant pas de cette catégorie. Le travail qu’elle documente doit rester secret. La photographie est éclairée par un spot. La lumière du jour qui passe d’habitude par les grandes fenêtres que possède l’immeuble Lévitan aurait pourtant largement suffi si celles-ci n’avaient été systématiquement obstruées.

Et pour cause, dans une ville où règne la pénurie, il n’est pas question d’attiser la convoitise des riverains. Et le butin est impressionnant. Pendant un an, 2000 caisses d’objets sont apportées, chaque jour, par des entreprises françaises de déménagement afin que leur contenu soit vidé, trié, nettoyé et mis dans des caisses thématiques par les détenus. 

Des détenues juives trient des caisses remplies d’ampoules, camp de Lévitan à Paris 10e (juillet-1943-août 1944), archives fédérales de Coblence, B-323-311-52.

Cette image montre le « rayon ampoules » de « L’Opération Meuble ». Entre 1942 et 1944, cette opération mise en œuvre par le service allemand de la Dienststelle Westen conduira au pillage systématique du contenu de près de 40 000 appartements habités par des familles juives parisiennes. Il s’agit officiellement d’envoyer le butin en Allemagne et de le distribuer aux civils qui s’installent dans les nouveaux territoires du Reich conquis à l’Est. C’est dans les sous-sols du Musée National d’Art Moderne, au Palais de Tokyo dans le 16ème arrondissement, que sont entreposées les caisses, empilées, en l’attente de leur chargement dans les trains.

Caisses remplies de biens juifs spoliés, sous-sol du Musée National d’Art Moderne, Palais de Tokyo, Paris, septembre 1943, archives fédérales de Coblence B-323-311-24.

Pourtant, une partie de ce butin ne quittera jamais la France. Les responsables de ce pillage ont l’habitude de s’en accaparer une partie. La Dienstselle Westen est dirigée par le colonel Von Behr. Dans le cadre de l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR), service d’Alfred Rosenberg dignitaire nazi qui, à Paris, est en charge du pillage artistique, Von Behr travaille depuis juin 1940 au pillage des grandes collections d’art possédés par des Juifs. Lorsque, à partir du printemps 1942, il prend la tête de l’Opération Meuble, il reproduit les pratiques développées précédemment selon lesquelles il est normal de se servir au passage. À partir de 1944, des détenus du camp de Lévitan sont transférés 2 rue Bassano, dans un immeuble cossu du 16ème arrondissement, aryanisé cette fois-ci au détriment de la famille Camondo son propriétaire légitime. Ces femmes et ces hommes ont des savoir-faire en couture, maroquinerie, ébénisterie ou encore horlogerie. Dans ce qui devient le « camp Bassano », des ateliers de réparation et une maison de luxe sont créés et les objets les plus précieux sont rassemblés pour être distribués aux responsables de la Dienststelle Westen et à leurs collaborateurs français. Dans l’album de photographies où se trouve l’image de cette femme aux ampoules, plusieurs clichés montrent ainsi les boiseries et dorures de cet intérieur bourgeois où ce butin est exposé à la vue des visiteurs.

Pièces de valeurs spoliées entreposées dans le « camp Bassano », Paris 16e, entre mars et août 1944, archives fédérales de Coblence B-323-311-48.

Les meubles et les biens de qualité sont toutefois minoritaires dans l’album conservé à Coblence. Ces ampoules accompagnent ainsi les jouets, casseroles, chaussures et autres objets de peu de valeur qui constituent alors souvent le seul patrimoine de ces familles. En 1940, les Juifs parisiens sont en effet très majoritairement de condition modeste, loin de l’image canonique des quelques collectionneurs dont les œuvres d’art ont été volées et qui sont souvent, aujourd’hui encore, mis en avant dès lors qu’il est question de spoliation des biens juifs au cours de la Seconde Guerre mondiale. C’est d’abord cet ordinaire du pillage que montre cette photographie.

« Il n’y avait plus rien, même plus d’ampoule ». Au début de ma recherche sur la Shoah dans l’espace parisien, cette phrase revenait systématiquement dans les entretiens que j’ai conduits avec des personnes revenues dans leur appartement à la Libération. Ce n’est que bien plus tard que j’ai découvert cette image. Cette photographie et celles qui l’accompagnent dans l’album de Coblence avaient pour but d’accompagner un rapport administratif et de montrer aux dirigeants nazis, à Berlin, la rationalité économique du travail accompli, intérêt qui ne semblait pas évident, vu la faible valeur des biens au regard des ressources mobilisées. Loin de l’intention originelle du soldat allemand qui les a prises, ces images témoignent aujourd’hui de la nature première de la spoliation. Exterminer physiquement les Juifs impliquait de détruire jusqu’à toute trace de leur existence.

Ce ne sont pourtant pas des Allemands qui ont rassemblé ces 85 photographies dans l’album conservé à Coblence mais des soldats américains. L’enquête a en effet permis de comprendre que les 85 images proviennent de services allemands et de prises de vue différentes. Les militaires américains, de passage à Paris, les ont pris avec eux à Munich, et ont ouvert un service dédié aux restitutions où ces images ont été collées ensemble, selon une logique de catalogue : le linge avec le linge, la vaisselle avec la vaisselle. Cet album avait pour objectif de permettre de restituer les petites cuillères, les jouets ou les chaussures. A l’image des ampoules, objets standardisés s’il en est, aucun de ces biens n’a retrouvé ses propriétaires légitimes.

Citer cet article

Sarah Gensburger , « Spoliation des Juifs à Paris : « Il n’y avait plus rien, même plus d’ampoule » », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 27/10/23 , consulté le 18/05/2024. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/22194

Bibliographie

Claire Andrieu, Constantin Goschler, Philip Ther, Spoliations et restitutions des biens juifs, Europe xxème siècle, Paris, Autrement, 2008.

Isabelle Backouche, Sarah Gensburger et Eric Le Bourhis, « Persécution des juifs et espace urbain (Paris 1940-1946) », numéro spécial d’Histoire Urbaine, 2022/1, n° 62.

Jean-Marc Dreyfus et Sarah Gensburger, Des camps dans Paris, Paris, Fayard, 2003

Sarah Gensburger, Images d’un pillage. Album de la spoliation des Juifs à Paris (1940-1944), Paris, Éditions Textuel, 2010

Mission d’étude sur la spoliation des Juifs de France/ Florianne Azoulay et Annette Wieviorka, Le pillage des appartements et son indemnisation, Paris, La Documentation Française, 2000.

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