Les villages brûlés, une modalité des représailles nazies en Europe (1941-1944)

L’incendie de villages est une technique de guerre ancienne qui fut utilisée, en Europe, pendant la Seconde Guerre mondiale par les forces d’occupation allemandes et leurs auxiliaires contre les populations civiles accusées de soutenir la résistance armée. Cette technique devient massive et particulièrement meurtrière sur le front de l’Est où elle est associée à une guerre d’anéantissement qui vise à asservir les populations slaves et à détruire leurs ressources.

Hommes et femmes russes sauvant leurs maigres biens de leurs maisons en flammes, réputées brûlées par les Russes dans le cadre d’une stratégie de terre-brûlée, dans une banlieue de Léningrad, le 21 octobre 1941. Crédits : AP.
Hommes et femmes russes sauvant leurs maigres biens de leurs maisons en flammes, réputées brûlées par les Russes dans le cadre d’une stratégie de terre-brûlée, dans une banlieue de Léningrad, le 21 octobre 1941. Crédits : AP.
Photo du complexe mémoriel de Khatyn. Chaque enclos correspond à un village brûlé et non reconstruit.
Photo du complexe mémoriel de Khatyn. Chaque enclos correspond à un village brûlé et non reconstruit. Source : Wikimedia Commons.
Photo des ruines de l’ancien village brûlé d’Oradour.
Photo des ruines de l’ancien village brûlé d’Oradour. Source : Wikimedia Commons.
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Une pratique séculaire réinvestie par la répression nazie

La destruction par le feu des possessions ou des territoires de l’ennemi, afin de le punir, de le priver de ressources ou de le réduire en esclavage, est une stratégie militaire utilisée dès l’Antiquité. La troisième guerre punique, considérée comme une guerre d’anéantissement, se termine par l’incendie de la ville de Carthage par les Romains en 146 avant J.-C. Lors de la guerre de Cent Ans, les Anglais incendient de nombreux villages français. La politique de la terre brûlée vise également à empêcher l’ennemi de reconstituer ses forces lorsqu’une armée attaque ou bat en retraite. En 1840, Moscou est ainsi incendiée par les Russes ce qui empêche l’armée napoléonienne de s’installer dans la ville. L’incendie de villages est aussi utilisé comme technique contre-insurrectionnelle par l’armée allemande pendant la guerre franco-prussienne de 1870-1871 puis la Première Guerre mondiale. Cette technique devient massive et particulièrement meurtrière pendant la Seconde guerre mondiale  : employée par les nazis dès l’automne 1939 avec l’invasion de la Pologne, elle se répand, ensuite, dans les Balkans, en Europe de l’Est (le massacre de Lidice en Bohème en constitue un exemple) et surtout en URSS où l’occupant allemand manque de moyens humains et matériels pour contrôler de très larges territoires et pratique une surenchère répressive. Des villages sont également incendiés, plus tardivement et de manière moins massive, en Europe de l’Ouest comme en France ou en Italie alors que l’armée allemande est en déroute.

L’incendie de villages est une des formes de représailles menées par l’occupant allemand face aux différents actes de résistance qu’il rencontre (sabotage de ponts ou de voies ferrées, assassinat ou capture de soldats). Ces représailles concernent les résistants armés mais également les populations civiles accusées, ou soupçonnées, de les aider. Elles se traduisent par la pendaison ou la fusillade d’otages, par l’extermination de la population d’un village, en partie ou en totalité. L’incendie n’est pas alors pas uniquement un moyen de détruire les biens matériels, il vise aussi les personnes. Les civils peuvent être assassinés dans des fosses ou, par armes à feu ou grenades à main, mais aussi dans leurs maisons qui sont ensuite brûlées. Les habitants peuvent également être rassemblés dans des bâtiments publics (grange, mairie, église) pour être brûlés vifs. Ces méthodes sont également utilisées pour exterminer les Juifs dans le cadre de la Shoah. L’incendie de villages vise à dissuader les civils de porter assistance aux insurgés et à empêcher que ces derniers puissent bénéficier d’un soutien logistique en termes de logement ou de ravitaillement.

Les représailles contre les civils sont menées de manière conjointe par la Wehrmacht, la police, les SS et des milices étrangères ou locales de collaboration. Les Einsatzgruppen, groupes d’intervention composés de policiers et de SS, sont connus pour leurs méthodes extrêmement brutales d’exécution dont l’incendie de villages.

Une progressive systématisation sur le front de l’Est

Dès septembre 1939, plusieurs centaines de villes et villages sont incendiés au moment de l’invasion de la Pologne par l’armée allemande. Des villages sont également brûlés en Grèce et en Serbie à la fin 1941. En préparation de l’invasion de l’URSS, un décret militaire du 13 mai 1941 enjoint l’armée allemande à « se défendre contre toute menace de la population civile sans pitié » et des instructions définissent le judéo-bolchévisme comme l’ennemi le plus meurtrier de la nation allemande. Des villages sont incendiés dès 1941, mais le phénomène prend de l’ampleur à partir de 1942 en Biélorussie, dans les parties du nord de l’Ukraine et en Russie centrale alors que les activités partisanes s’intensifient et que l’armée allemande cherche à isoler les partisans des populations civiles et à s’emparer de leurs bases de ravitaillement. Les nazis sont engagés dans une guerre d’anéantissement qui vise à asservir les populations slaves et à exploiter leurs ressources naturelles.

À partir de la défaite de Stalingrad début 1943, la pratique des incendies de villages devient massive avec un dépeuplement de vastes territoires transformés en zones mortes notamment à l’arrière du front de l’Est. La retraite allemande se traduit par une politique de la terre brûlée visant à rendre inhabitables et inexploitables les territoires abandonnés. En Europe de l’Ouest et dans les Balkans, les actions de représailles s’intensifient après la capitulation italienne du 8 septembre 1943 et le débarquement allié en Normandie du 6 juin 1944 mais elles sont de moindre envergure bien qu’elles empruntent aux méthodes criminelles utilisées à l’Est, dont l’incendie de villages, et impliquent des soldats allemands ayant officié dans ces contrées.

Il n’existe pas de recensement détaillé du nombre de civils tués dans les villages brûlés pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce nombre est toutefois nettement supérieur en Europe de l’Est où, pour la seule Biélorussie, on recense plusieurs centaines de villages brûlés avec leur population. Aussi, les estimations concernant les victimes non armées et non juives des actions punitives font état d’environ 1 million de personnes dans toute l’Europe et concernent, au premier chef, la Biélorussie et la Russie puis la Grèce, la Yougoslavie ou la Pologne.

Mémoires des villages brûlés

Certains villages comme Khatyn en Biélorussie ou Oradour-sur-Glane en France sont devenus emblématiques du phénomène et consacrés lieux de mémoire dans leurs pays respectifs. À Khatyn (50 km au nord-est de Minsk), le 22 mars 1943, la quasi-totalité des habitants (149 personnes) ont été brûlés ou abattus en tentant de fuir, et les habitations incendiées, par l’unité SS Dirlewanger et un bataillon composé d’Ukrainiens et d’anciens prisonniers soviétiques. En 1969, un complexe mémoriel est inauguré sur les lieux du village, qui ne fut jamais reconstruit, pour rendre hommage aux victimes civiles biélorusses. À côté de la mémoire des victimes des camps et lieux d’extermination, le complexe honore celle des 619 villages brûlés dont 186 anéantis et 433 reconstruits après la guerre. Environ 9 000 lieux-dits ou hameaux ont également été détruits. Le nom de Khatyn ne doit pas être confondu avec celui de Katyn, nom d’une forêt dans les environs de Smolensk (Russie) où le NKVD a tué plusieurs milliers d’officiers polonais en 1940. Selon plusieurs spécialistes, le choix de Khatyn (qui se prononce « ratine ») est lié à la volonté des autorités soviétiques de masquer le massacre de Katyn en jouant sur la quasi-homonymie des deux lieux.

Oradour-sur-Glane, situé à 20 km de Limoges, constitue le plus grand massacre de civils commis par les troupes allemandes sur le sol français (642 victimes). Le 10 juin 1944, une unité de la 2e Division SS Das Reich encercle le bourg et rassemble la population sur le champ de foire, prétendant à un simple contrôle d’identité. Les hommes sont répartis en plusieurs groupes dans divers locaux avant d’être abattus puis brûlés tandis que les femmes et enfants regroupés dans l’église subissent le même sort. En novembre 1944, le gouvernement français prend la décision de conserver les ruines puis de les classer monument historique : Oradour devient alors un village martyr. En 1949, un nouveau bourg est construit à l’ouest du village initial et, en 1999, un centre de la mémoire est inauguré.

En Europe, la mémoire des villages brûlés pendant la Seconde Guerre mondiale est très contrastée d’un pays à un autre, d’une région à une autre, en raison de leur traitement historiographique et des choix politiques opérés après la guerre. Elle est notamment entretenue dans certains pays de l’ex-URSS et plutôt délaissée en Italie où les représailles allemandes ont généré une mémoire divisée entre familles de victimes et familles de partisans. Ces disparités ne favorisent pas une mémoire commune des villages brûlés en Europe sans parler d’un travail historique pan-européen qui fait défaut.

Citer cet article

Alexandra Goujon , « Les villages brûlés, une modalité des représailles nazies en Europe (1941-1944) », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 22/03/21, consulté le 29/11/2021. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21514

Bibliographie

Eismann, Gaël, Martens, Stefan (dir.), Occupation et répression militaire allemandes. La politique de « maintien de l’ordre » en Europe occupée, 1939-1945, Paris, Éditions Autrement (coll. « Mémoires » n° 127), 2007.

Fouche, Jean-Jacques, Oradour, Paris, Liane Levi, 2001.

Goujon, Alexandra, « La mémoire des villages brûlés pendant la Seconde guerre mondiale : l’exemple de Khatyn en Biélorussie », dans David El Kenz, François-Xavier Nérard (dir.), Commémorer les victimes en Europe (xvie-xxie siècles), Seyssel, Champ Vallon, 2011, p. 77-90.

Heer, Hannes, Naumann, Klaus (dir.) War of Extermination. The German Military in World War II, 1941-1944, New York, Berghahn Books, 2000.

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