L’éducation humaniste en Europe

Entre savoir et savoir-vivre

L’éducation humaniste naît dans l’Italie de la fin du Moyen Âge en s’opposant à l’éducation scolastique, dispensée par l’Église. Se fondant sur une lecture attentive des textes des auteurs antiques, elle vise à donner aux enfants (essentiellement aux garçons) les connaissances et les capacités pour prendre la place de leurs pères dans leur état. L’éducation humaniste réinventent ainsi les matières à enseigner, mais également les méthodes, ainsi que le rapport au corps. En outre, au début du xvie siècle, l’apprentissage des savoirs indispensables à tout homme est doublé d’un apprentissage au savoir-vivre, outil permettant de se comporter correctement dans les cours européennes.

Vincenzo Foppa, Le jeune Cicéron lisant, c. 1464, fresque, 101,6 x 143,7 cm, The Wallace Collection, Londres.
Vincenzo Foppa, Le jeune Cicéron lisant, c. 1464, fresque, 101,6 x 143,7 cm, The Wallace Collection, Londres.
Sommaire

Une jeunesse bien éduquée est de la plus haute importance pour le bien public : en fait, si les enfants sont bien éduqués, cela leur sera utile personnellement, mais cela sera aussi utile à la Cité tout entière. (Pier Paolo Vergerio.)

Si l’on excepte quelques actes de notaires, les documents concrets sur l’éducation des enfants en Europe sont rares avant le xiiie siècle. C’est alors qu’apparaissent les premières mentions de professeurs de grammaire latine ou de mathématiques, tandis que les écoles ecclésiastiques déclinent au profit d’établissements communaux ou de précepteurs indépendants. Les villes d’Italie du Nord et du centre, en pleine transformation, sont les premières concernées. Une nouvelle pédagogie s’y invente pour répondre aux aspirations d’une nouvelle classe dominante de grandes familles issues de la bourgeoisie marchande ; elle se diffusera bientôt dans toute l’Europe.

Aux sources de la réflexion

Dans les républiques urbaines de l’Italie du xiiie siècle, artisans et négociants ont besoin d’un enseignement professionnel élémentaire pour leurs enfants : lecture, écriture, calcul et géométrie sont nécessaires au travail, aux contrats et aux comptes. À côté des petites écoles de lecture, c’est la vocation des scuole d’abaco – nommées d’après le boulier de calcul des marchands (« abaque »). On les fréquente à partir de six ou sept ans, pour une durée de cinq ou six ans. Vers 1340 à Florence, huit à dix mille enfants apprennent à lire et écrire, et six écoles enseignent l’abaque à un peu plus d’un millier d’autres.

Il s’agit là du fondement – aussi bien historique que pédagogique – d’une profonde transformation des institutions, des manuels, des méthodes d’enseignement. Cette révolution traduit une nouvelle manière de considérer et de traiter les enfants. En Italie, puis dans toute l’Europe, les humanistes vont s’interroger sur la manière de perfectionner l’homme et de le rendre capable de participer à la vie de la Cité. Ils renouvellent les matières à enseigner, questionnent la place de l’instruction du corps, avec une attention particulière au devenir de l’enfant. Dans un second temps, au début du xvie siècle, l’éducation humaniste se transforme, notamment à travers les écrits d’Érasme puis de Montaigne, et interroge la notion de savoir-vivre tout autant que celle de savoir.

Une éducation libérale

La nouvelle pédagogie est une véritable révolution idéologique, entre continuité et rupture face à la scolastique médiévale. L’éducation scolastique reposait d’abord sur les arts libéraux – les disciplines fondamentales dont la connaissance caractérisait l’homme libre depuis l’Antiquité. Ces arts libéraux regroupent deux cycles : le trivium, comprenant les arts de la parole, soit la grammaire, la rhétorique et la logique ; et le quadrivium, regroupant les quatre branches des mathématiques, à savoir l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie et la musique. Mais là où la scolastique voit ces deux cycles comme une propédeutique à la discussion théologique, inspirés par la redécouverte des pédagogues antiques, les humanistes vont en faire une formation des futurs citoyens à participer à la vie de la Cité par l’exercice de la belle langue.

Si la plupart des enfants se contente de la scuola d’abaco, la nouvelle éducation libérale apprend à ceux d’une large élite les arts de l’éloquence (les trois matières du trivium) en leur associant la poésie, l’histoire et la philosophie morale. Elle les enseigne à travers la lecture des auteurs antiques comme Homère, Virgile, Quintilien et Cicéron – cités comme modèles par l’humaniste florentin Leon Battista Alberti (1404-1472) dans son traité De Familia, rédigé en 1434 et véritable synthèse des considérations pédagogiques de la première modernité. L’éducation humaniste ne renonce pas pour autant à la dimension religieuse. Elle christianise au contraire l’idéal antique de la pietas et des vertus, et fait des auteurs classiques (latins, grecs et hébreux) un moyen de mieux comprendre les textes sacrés. En somme, elle cherche à réunir harmonieusement sagesses chrétienne et antique, amour de Dieu et des belles lettres, pour faire de l’enfant un homme complet.

Repenser les méthodes et la place du corps

Mais l’éducation humaniste se caractérise aussi par un changement de méthode. Les auteurs soulignent la nécessité de tenir compte de la spécificité de chaque enfant. Lui imposer ce qu’il doit apprendre n’est pas une bonne solution. Il faut plutôt l’observer et l’accompagner dans ses choix. L’éducation doit aussi se faire par l’exemple – celui du bon comportement des parents ou du maître, celui des « bonnes lettres » et de certaines images – comme le recommande l’abbé Giovanni Dominici dans un traité destiné à conseiller une jeune veuve dans l’éducation de ses enfants (Regola del governo di cura familiare, c. 1405). Les humanistes condamnent, de même, fermement les châtiments corporels et y voient une pratique barbare.

Car la pédagogie humaniste change aussi le rapport au corps de l’enfant, en accordant une place nouvelle à l’exercice physique, à la gymnastique et aux jeux sportifs, selon la maxime « un esprit sain dans un corps sain » (Juvénal, iie siècle). La redécouverte des penseurs antiques à la fin du xive et au début du xve siècle a un rôle crucial en la matière. Historiquement destinés à préparer le corps des garçons à la guerre, les exercices physiques deviennent un temps de pause pour détendre et régénérer l’esprit entre les moments d’études, mais aussi pour développer l’harmonie du corps et des mouvements. La pratique du sport possède enfin une portée morale : écarter l’oisiveté, vice ultime pour tous les pédagogues humanistes.

De l’éducation au savoir-vivre

Le xvie siècle est à la fois marqué par une continuité de la pédagogie humaniste développée dans l’Italie de la Renaissance et par une attention nouvelle à ce qu’on appelle « la civilité puérile ». Cette expression vient du titre d’un petit opuscule rédigé en 1530 par l’humanisme néerlandais Érasme de Rotterdam (1466-1534) (De civilitate morum puerilium libellus). Ce traité aux multiples rééditions et traductions tient une place centrale dans le programme pédagogique de l’humanisme. En plus d’instruire la jeunesse à la religion, à la morale et au savoir, il faut l’instruire « à la civilité des mœurs ». Dans ses lettres comme dans ses traités pédagogiques, Érasme marque le point de jonction entre deux moments de la pédagogie humaniste. Il reprend les mêmes contenus et méthodes que les pédagogues italiens, la même attention au corps, mais évoque aussi l’apprentissage des convenances, dans l’habillement, la manière de se tenir à table, dans la rue ou à l’église. Il fait ainsi entrer dans l’éducation des enfants l’attention pour la civilité dont témoigne, par exemple, Baldassare Castiglione (1478-1529) à propos des adultes.

Pour les humanistes, des premiers pédagogues italiens jusqu’à Michel de Montaigne (1533-1592) qui consacre, dans ses Essais, l’un des plus longs chapitres (le vingt-sixième) à l’institution des enfants, l’éducation est un souci de tous les instants et doit prendre en compte toutes les composantes de l’être humain, l’esprit, le corps, la morale et le comportement. Montaigne n’a pas une vision optimiste de l’enfance, qui serait associée à l’innocence. Au contraire, il y voit un âge d’imperfection qui nécessite une éducation équilibrée et fondée sur la raison pour être corrigée et complétée. Il partage cependant avec les pédagogues humanistes l’idée d’une éducation qui accompagne l’élève pour le rendre autonome et en faire un citoyen apte à s’intégrer dans la cité et à en gérer les affaires, tout l’inverse d’une éducation verticale et livresque.

Au xve comme au xvie siècle, les réflexions des humanistes sur l’éducation restent d’abord destinées aux garçons. Peu présentes dans les traités, les jeunes filles sont surtout l’objet d’une autre forme d’instruction, qui vise à leur inculquer le comportement qu’elles devront suivre dans leur future vie d’épouse et de mère.

Citer cet article

Fabien Lacouture , « L’éducation humaniste en Europe », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 21/04/21, consulté le 05/08/2021. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21538

Bibliographie

Alberti, Léon, Battista, De la Famille, texte établi et traduit par Maxime Castro, Paris, Les Belles Lettres, 2013.

Eichel-Lojkine, Patricia (dir.), Enfances humanistes, exposition virtuelle, Le Mans Université, 2018, https://collections.enfance-jeunesse.fr/exhibits/show/enfanceshumanistes

Érasme, La civilité puérile d'Érasme, texte traduit et établi par Franz Bierlaire, Bruxelles, La Lettre volée à la Maison d'Érasme, 1999.

Garin, Eugenio, L'éducation de l'homme moderne : la pédagogie de la Renaissance (1400-1600), Paris, Fayard, 1968.

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