L’imaginaire impérial au temps de l’humanisme

La redécouverte de l’Antiquité à la Renaissance n’entraîne pas seulement avec elle tout l’héritage artistique et culturel des Grecs et des Romains ; elle apporte à la vieille figure médiévale du pouvoir impérial, hérité de la grandeur impériale de Rome, une vie nouvelle. Associé à la chute de l’empereur de Constantinople, l’imaginaire politique impérial devient désormais plus disponible malgré l’incarnation forte que tente de lui donner l’empereur Charles V. Mais l’expérience italienne des rois de France et leurs projets de croisade, comme les attentes millénaristes du siècle, favorisent des appropriations concurrentes de l’image impériale quand, d’autre part, se construisent, outre Atlantique et dans les Indes orientales, des empires coloniaux qui achèvent de donner à l’impérialité toute sa complexité moderne.

César présentant l’épée de Mars et le caducée de Mercure à François Ier. Enluminure de Godefroy le Batave pour les Commentaires de la guerre gallique de François Demoulins, manuscrit rédigé vers 1519-1520 et offert au roi de France.
César présentant l’épée de Mars et le caducée de Mercure à François Ier. Enluminure de Godefroy le Batave pour les Commentaires de la guerre gallique de François Demoulins, manuscrit rédigé vers 1519-1520 et offert au roi de France. Source : Gallica/BnF.
Sommaire

La période moderne commence avec une formidable transformation des horizons géographiques et culturels de l’Europe mais l’arrivée du navigateur Christophe Colomb dans l’espace caraïbe en 1492 pèse sans doute moins, à l’échelle du continent, que la chute de l’empire byzantin en 1453. Avec la prise de Constantinople et la mort du basileus Constantin XI dans les combats, Mehmed II s’empare de la « seconde Rome », fondée par Constantin en 330 et qui avait représenté, jusque-là, la survie en Orient de l’Empire romain après sa défaite en Occident (476). Pendant tout ce Moyen Âge, l’Empire romain et son pouvoir supposé universel avaient en effet continué de fasciner l’Europe. Le christianisme, à Byzance et dans la tradition carolingienne et othonienne, l’avait revendiqué, réinventé et lui avait donné une nouvelle mission : réunir tous les chrétiens sous un même sceptre et les guider, avec l’aide de la Providence, vers l’instauration du règne de Dieu sur Terre.

L’empire : une idée ancienne et des incarnations nouvelles

Tandis que le sultan ottoman s’empare des insignes impériaux de l’empire d’Orient et transfère sa capitale d’Edirne à Constantinople, la formidable puissance militaire turque à l’œuvre depuis le début du xive siècle pourrait sembler s’imposer comme le nouvel héritier de Rome. La chute de Byzance rend au contraire l’imaginaire impérial comme disponible : les monarchies d’Europe occidentale y trouvent une occasion presque inédite de se l’approprier, dans des déclinaisons diverses et avec des fortunes variées.

Le sacre de l’empereur Charles Quint (1500-1558) par le pape Clément VII à Bologne, en février 1530, rappelle toutefois que cette disponibilité n’est pas totale. Le Saint-Empire romain germanique entend conserver sans partage l’imaginaire culturel et symbolique lié à cette forme politique et institutionnelle, ainsi que la souveraineté prééminente à laquelle elle prétend en vertu de la tradition carolingienne et othonienne des ixe-xe siècles.

Mais le sacre de Bologne voit aussi l’imaginaire impérial et son fondement messianique se fracasser sur les réalités du temps. Selon la coutume, l’empereur a bien été élu à cette dignité en 1519 par les sept princes-électeurs allemands assemblés à Francfort et couronné, une première fois, l’année suivante à Aix-la-Chapelle. L’idée médiévale d’un empereur président à l’ensemble de la Chrétienté se trouve cependant concurrencée par les prétentions impériales – symboliques ou territoriales – d’autres princes, tandis que l’émergence des schismes luthérien, anglican puis calviniste en transforme le sens.

La cérémonie est par ailleurs une opération très opportuniste de communication politique. Charles Quint se préoccupe sans doute moins d’endosser les vieux habits du monarque universel de la tradition médiévale que d’affirmer pragmatiquement son hégémonie européenne. La menace ottomane – contre laquelle le sacre bolognais mobilise l’imaginaire de la croisade et de l’empereur messianique – est instrumentalisée pour mieux défendre les possessions des Habsbourg en Espagne, aux Pays-Bas et en Europe centrale. Elle permet aussi de dénoncer l’alliance de revers de son rival, le roi très chrétien, François Ier (1494-1547), avec les nouveaux maîtres de Constantinople.

Des empires au pluriel

Le souverain français, candidat malheureux à l’élection impériale de 1519, n’est que le premier de ces monarques européens pour lesquels la chute de Constantinople ouvre des horizons impériaux. La redécouverte de l’Antiquité gréco-romaine leur offre un trésor commun d’images d’empire, de motifs artistiques, littéraires et idéologiques propres à exalter leur souveraineté et leur majesté. L’appropriation de cette notion (autrefois caractéristique de l’empire) est un signe majeur de la vulgarisation des concepts et des mots du pouvoir impérial. Son usage hors du strict cadre juridique ou cérémoniel se systématise précisément à partir des règnes de François Ier en France et d’Henri VIII (1491-1547) en Angleterre.

Cette majesté royale nourrie de références impériales romaines ouvre alors sur un puissant imaginaire héroïque et sur un potentiel de romanisation du droit et des coutumes favorisant la plenitudo potestatis (pleine et souveraine puissance) séculière des souverains. À l’un comme à l’autre, font écho les représentations de plus en plus nombreuses des rois en imperator, en César ou Auguste, tandis que certaines cérémonies traditionnelles du pouvoir viennent incorporer dans leur rituel et dans leur déroulement des motifs hérités de l’imaginaire impérial antique.

C’est le cas notamment des cérémonies de joyeuses entrées dans les villes – qui se calquent sur le modèle du triomphe impérial antique du général auquel Rome rend les honneurs après une victoire militaire. Elles intégrent le motif, particulièrement éloquent à cet égard, des arcs de triomphe placés sur le parcours glorieux du roi que la cité accueille dans ses murs. La célébration de sa grandeur et de ses vertus se fait aussi à travers des références de plus en plus souvent empruntées à la mythologie antique et à ses héros.

Les éloges traditionnels et les dithyrambes célébrant les rois se teignent de couleurs impériales. En France, elles donnent à la doctrine juridique royale – qui a établi selon la maxime célèbre du xiiie siècle, que « le roi de France est empereur en son royaume » – une ambition à rayonner plus largement que dans les seules cours judiciaires du royaume ou auprès des princes étrangers à l’occasion de tels ou tels enjeux de politique internationale.

Les horizons neufs de l’empire

Cette redécouverte du passé antique n’alimente pas seulement le rêve d’une restauration de l’Empire romain (renovatio imperii) – qui joue à plein avec les empereurs germaniques Maximilien Ier (1459-1519) et Charles Quint. L’appropriation de ce passé par les rois – comme François Ier, Henri VIII ou les princes de Moscovie – est aussi l’occasion de revendiquer, pour leur royaume, le transfert du statut de puissance la plus auguste (ce que les contemporains désignent comme une translatio imperii). Ils peuvent pour cela s’appuyer sur les nouvelles réalités géopolitiques.

L’empire de Charles Quint pouvait presque se confondre avec la carte de l’Europe. Son abdication, à Bruxelles, en 1555, affaiblit le rayonnement impérial de son frère Ferdinand cantonné au seul espace germanique. La part dont hérite son fils, Philippe II, à Madrid est au contraire au cœur d’un vaste ensemble de terres courant du Mexique et du Pérou en Amérique aux Philippines dans l’océan Pacifique. Le roi est désormais maître d’un empire sur lequel le soleil ne se couche jamais – pour reprendre l’expression célèbre.

Cet empire peut servir de modèle ou d’exemple aux colonies, vice-royaumes et provinces ultramarines que projettent et façonnent à leur tour les rois de France et d’Angleterre. Ils construisent, au-delà des mers, l’empire que l’exclusivisme germanique leur refuse à Vienne et que la perte de Constantinople renvoie à des projets de reconquête ensevelis dans la nostalgie des croisades. Les rêves d’élection impériale dans la tradition carolingienne et de croisades orientales d’un Charles VIII de France (1470-1498) se sont, à cet égard, bien évanouis dans l’échec napolitain de 1495.

Avec la Nouvelle-France amorcée avec les expéditions de Jacques Cartier (1491-1557) dans les années 1540 au Canada, comme plus tard avec la Nouvelle-Angleterre portée par les ambitions de Walter Raleigh (1552-1618) en Virginie dans la décennie 1580, les rois français et anglais font entendre désormais à l’empereur de Vienne que leurs royaumes embrassent des terres bien plus vastes que les siennes. Ils peuvent aussi se dresser contre les prétentions à la monarchie universelle du souverain espagnol et se poser en nouveaux Césars. Des imperants rois (rois impériaux) auxquels la Providence aurait confié le monde afin de le sauver de la médiocrité chagrine du premier et des appétits cruels et insatiables des conquistadores du second.

Citer cet article

Yann Lignereux , « L’imaginaire impérial au temps de l’humanisme », Encyclopédie pour une histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 07/04/21, consulté le 17/04/2021. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21524

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