L’anticommunisme catholique en France (années 1920-1950) 

En France, l’anticommunisme catholique est, pour une part, conforme à l’anticommunisme des droites et se marque par un conservatisme politique hanté par la peur des collectivisations, de l’anéantissement des hiérarchies sociales et d’un renversement de l’ordre établi. Mais il se caractérise surtout par sa réfutation du marxisme et de son athéisme radical. Le communisme a été l’objet de condamnations constantes par le Saint-Siège depuis l’encyclique Qui pluribus de Pie IX en 1846, qui le range parmi les erreurs funestes du temps, jusqu’au décret de la Congrégation du Saint-Office paru en 1949 qui interdit aux catholiques de participer à des organismes communistes. Les principaux arguments pour réfuter le marxisme sont largement développés dès les lendemains de la révolution bolchevique d’octobre 1917. La victoire de l’URSS contre le nazisme et la progression électorale très forte du Parti communiste français (PCF) en 1945-1946 dessinent un nouveau contexte dans lequel les catholiques complètent plus qu’ils ne modifient leur réfutation du marxisme. Enfin l’anticommunisme s’effrite au cours du xxe siècle et devient une ligne de clivage entre catholiques de droite et catholiques progressistes.

Ill. 1. Brochure de Gaston Fessard, France, prends garde de perdre ta liberté, Paris, Éditions Témoignage chrétien, 1945.
Ill. 1. Brochure de Gaston Fessard, France, prends garde de perdre ta liberté, Paris, Éditions Témoignage chrétien, 1945.
Sommaire

Une réfutation du marxisme mise en place dès l’entre-deux-guerres

Les catholiques français occupent, avant tout, le terrain de la réfutation idéologique. Deux éléments majeurs expliquent ce positionnement. D’une part, les catholiques ne disposent d’aucun parti confessionnel significatif, contrairement à ce qui se produit dans d’autres pays, et d’autre part, le marxisme en tant que matérialisme et athéisme radical fait peser un danger existentiel sur le catholicisme.

Longtemps divisés entre monarchistes et ralliés à la République, les catholiques échouent à former un parti politique important ; l’Action libérale populaire (ALP), d’abord groupe parlementaire en 1901 puis parti politique à partir de 1902 ne connaît qu’un succès éphémère. La création du Parti démocrate populaire (PDP) en 1924 ne change pas radicalement la donne. Les choses n’évoluent vraiment qu’avec la création du Mouvement républicain populaire (MRP) en 1945 mais celui-ci est grignoté assez rapidement par les formations classiques de droite. Dispersés dans différents partis, les catholiques ne font pas entendre une voix singulière sur ce terrain-là. Durant l’entre-deux-guerres, à défaut de parti politique, ils réussissent à se regrouper dans la Fédération nationale catholique (FNC, 1924-1944), organisation hybride tenant de la ligue de défense des libertés religieuses, du groupe de pression et d’une forme d’action catholique chez les adultes. La propagande catholique contre le communisme entend alors révéler la vraie nature de son socle idéologique en citant massivement des extraits des textes de Lénine. Cela débouche sur une lutte politique contre le Cartel des gauches (1924-1926), alliance électorale entre le parti radical et la SFIO, soupçonné de se laisser contaminer par des thèmes communistes, puis contre le Front populaire (1936-1938), alliance entre le parti radical, la SFIO et le parti communiste.

Dans ce contexte, les catholiques refusent de saisir « la main tendue » proposée par Maurice Thorez, secrétaire général du parti communiste, dans son fameux discours du 17 avril 1936. La guerre d’Espagne (1936-1939), affrontement entre des Républicains largement situés à gauche et les nationalistes franquistes, est l’occasion d’une première forte dissension dans le monde catholique français. Si la FNC, regroupant les catholiques de droite, voit dans la rébellion nationaliste une juste réponse aux forces de désordre, les catholiques de sensibilité démocrate-chrétienne comme Emmanuel Mounier réfutent le terme de croisade et refusent leur soutien à Franco. Certains intellectuels catholiques de droite sont capables de revenir sur leur premier réflexe de soutien à la rébellion franquiste et dénoncent rapidement ses exactions, tel François Mauriac à propos du massacre de Badajoz du 15 août 1936 ou Bernanos qui publie en 1938 Les Grands Cimetières sous la lune, violent réquisitoire contre les violences franquistes.

Reconfigurations de l’anticommunisme catholique après la Seconde Guerre mondiale

Le choc de la défaite de juin 1940 bouleverse les catholiques qui, sans cibler de façon particulière le communisme, accusent plus largement l’égoïsme et l’athéisme. Les catholiques sont d’abord, majoritairement, favorables à Vichy et à sa Révolution nationale. Ils ont été séduits par le  triptyque « Travail, Famille, Patrie » qui convergeait largement avec leurs valeurs. Cependant, après l’invasion de l’URSS par l’Allemagne, ils se trouvent partagés entre leur rejet absolu du système soviétique et leur haine de l’envahisseur allemand et certains en viennent à souhaiter la victoire des Russes. La scène politique de la Libération est bouleversée. Les partis de droite, trop impliqués dans l’idéologie vichyste, sont largement discrédités. Le PCF, et les catholiques regroupés pour l’essentiel dans le MRP, sont deux forces majeures. Le PCF sort de la guerre auréolé par la légende du parti des 75 000 fusillés. D’anciens détracteurs du communisme s’interrogent sur les transformations du parti pour constater assez rapidement qu’il n’a pas changé. La sortie du gouvernement des ministres communistes, en mai 1947, sonne la fin du tripartisme, avec la SFIO et le MRP. En 1948, le coup de Prague et la publication de l’ouvrage de Kravchenko, J’ai choisi la liberté, marquent un tournant rendant plus violent l’anticommunisme catholique. 

Si l’argumentaire reste en grande partie le même et reprend la réfutation de l’aspect matérialiste et athée du marxisme, une réflexion plus développée émerge sur le caractère totalitaire du communisme. Le père jésuite Gaston Fessard consacre par exemple un ouvrage, intitulé France, Prends garde de perdre ta liberté ! (1946), à l’analyse du totalitarisme stalinien et trace un parallèle entre nazisme et communisme, « les mystiques opposées de la Race et de la Classe » (ill. 1). La radicalité de la réfutation de certains catholiques tient au fait qu’ils ont compris, bien avant d’autres, l’aspect religieux du communisme. Sa qualité de religion séculière, reprise par les sciences humaines depuis des décennies comme un constat banal, a d’abord été démontrée par des théoriciens ou théologiens comme le père Fessard.

À partir des années 1947-1948, les critiques quittent le champ de la théorie pour condamner la politique menée en URSS et dans les démocraties populaires tombées sous son joug. François Mauriac, prix Nobel de littérature en 1952, est aussi une plume politique qui fait les beaux jours du Figaro où il dénonce sans relâche les persécutions religieuses, l’aspect liberticide du communisme et témoigne d’un antisoviétisme constant jusqu’à la mort de Staline.

La question du communisme divise les catholiques

La constance et la virulence de l’anticommunisme catholique ne doit pas cacher une diversité de points de vue. L’anticommunisme est presque unanime dans les rangs catholiques jusqu’à la Seconde Guerre mondiale mais il se manifeste plus ou moins fortement. Les jeunes d’Esprit ou les journaux de Francisque Gay, d’obédience démocrate-chrétienne, comme L’Aube ou La Vie catholique développent des points de vue plus nuancés. Certains périodiques distinguent socialisme et communisme, à l’image de la revue Sept tenue par les Dominicains qui publie une interview de Léon Blum en 1937. Mais après 1945, les différences de jugement sur le communisme se creusent et tournent à l’affrontement. 

Un certain nombre de catholiques de gauche se rapprochent du communisme. La structuration politique du progressisme catholique est éphémère avec l’Union des chrétiens progressistes fondée en 1947. Ce courant occupe une place plus durable dans les milieux intellectuels et les revues telle La Quinzaine ou Esprit dirigé par Emmanuel Mounier. La position des catholiques progressistes peut surprendre, puisque Pie XII (1939-1958) interdit aux catholiques d’entrer dans les formations communistes. Ils deviennent alors la cible des catholiques de droite. Leur bienveillance envers le communisme manifeste surtout leur volonté de ne pas se couper du monde ouvrier. Emmanuel Mounier l’exprime très clairement dans le numéro d’Esprit en février 1950 : le PCF ne peut être combattu car il est « dans une large mesure le parti du prolétariat ». 

D’autres encore modèrent leur anticommunisme par souci de nouer un dialogue avec le monde ouvrier. Le père Ancel offre un exemple frappant de cette évolution : dès la fin des années 1940, il établit une distinction entre l’idéologie, qu’il condamne, et les hommes, qu’ils comprend. Enfin, l’anticommunisme s’accompagne d’une politique sociale active s’appuyant sur la doctrine sociale de l’Église. Cette dernière se fonde encore, dans les années 1950, sur les encycliques Rerum Novarum (1891) et Quadragesimo anno (1931) qui entreprennent le double procès du libéralisme et du socialisme, légitiment la propriété privée mais entendent aussi défendre la dignité des travailleurs, borner les abus du capital, tant dans les questions de durée du travail que du montant du salaire. La doctrine sociale de l’Eglise réfute la théorie de la lutte des classes et appelle à la collaboration entre ces dernières. L’arrêt par le Vatican, en 1954, de l’expérience des prêtres-ouvriers marque un point fort de cette crise qui ne se dénoue que bien plus tard, avec le reflux du communisme.

Citer cet article

Corinne Bonafoux , « L’anticommunisme catholique en France (années 1920-1950)  », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 05/03/24 , consulté le 16/04/2024. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/22280

Bibliographie

Bonafoux Corinne, À la droite de Dieu, la Fédération nationale catholique 1924-1944, Paris, Fayard, 2004.

Bonafoux Corinne, « Les sources de l’anticommunisme catholique », dans Florian Michel et Yann Raison du Cleuziou (dir.), À la droite du père, les catholiques et les droites de 1945 à nos jours, Paris, Seuil, 2022.

Chenaux Philippe, L’Église catholique et le communisme en Europe (1917-1989), Paris, Cerf histoire, 2009.

Tranvouez Yvon, Catholiques et communistes, la crise du progressisme chrétien, 1950-1955, Paris, Cerf, 2000.

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