Le fonds Désiré Sic (1912-1934) : photographies d’amateur entre Maroc et Provence

Officier au Maroc aux débuts du protectorat, Désiré Sic a photographié en amateur son quotidien professionnel et familial, permettant de montrer le hors-champ de l’imagerie coloniale et de la colonisation.

Sommaire

Entre 1912 et 1934, Désiré Sic, officier français, réalise plus de 3 000 photographies au Maroc. La production de ce photographe amateur a été en grande partie conservée sous forme de dépôt révocable aux archives départementales des Alpes de Haute-Provence, l’ensemble du fonds comprenant plus de 5 000 pièces, des plaques de verre de format 6 x 12 ou 6 x 13, selon le procédé gélatino-argentique (chlorure ou bromure).

Désiré Sic est provençal, il est né à Entrevaux (Basses-Alpes) en 1883, et y meurt en 1972. Ébéniste de métier, il part travailler un an en Algérie puis s’engage dans le Génie en 1909. En 1912, il est envoyé au Maroc, il y fait trois séjours : jusqu’en 1914, il est affecté au passage du bac militaire entre Rabat et Salé ; lors des séjours suivants (1917-1921, 1926-1934) il est chargé de travaux dans le Moyen-Atlas, le Gharb et à la limite du Rif, avant d’occuper des fonctions plus sédentaires à Rabat. 

Si les photographies de Désiré Sic relèvent des usages privés de la photographie, elles n’en sont pas moins des documents essentiels : loin d’être la simple illustration de trajectoires personnelles et professionnelles outre-mer, elles permettent une étude du « hors-champ » de l’imagerie coloniale et de la colonisation au Maroc.

L’influence visuelle de l’imagerie orientaliste et coloniale

Trois boîtes du fonds sont légendées par le photographe sous la mention « Scènes et types », caractéristique du répertoire orientaliste commun des photographes amateurs de la période. En termes de répertoire visuel et de classification, la hiérarchisation des centres d’intérêt montre l’influence de l’imagerie orientaliste, mais aussi de la photographie amateur urbaine de son époque. Petits métiers, images de la précarité féminine, scènes de rue sont autant d’images classiques d’un orientalisme qui fait écho aux cartes postales photographiques et aux motifs picturaux. Cependant le photographe met en situation, il n’enjolive pas ce qu’il capture, n’hésitant pas à montrer la pauvreté ou la marginalité.

De la même manière, le fonds donne à voir le moment de la « mise en valeur » du Maroc des débuts du protectorat. Officier du Génie, Sic documente la construction de routes, de ponts, et la main-d’œuvre au travail. Instantanés de la situation coloniale, les clichés, par le point de vue particulier du photographe, au ras du terrain, mettent en valeur par exemple la figure du capitaine des Affaires indigènes (ill. 1), saisi partageant un repas sur la natte avec les caïds, à l’ombre du figuier, quand la lumière chatoyante et la babouche renversée citent Delacroix.

1. « Le capitaine des AI » (Moyen-Atlas, début des années 1920). NB : les titres entre guillemets sont ceux indiqués par l’auteur sur les boîtes des photographies. Les éléments entre parenthèses sont les indications que nous donnons (si besoin).
1. « Le capitaine des AI » (Moyen-Atlas, début des années 1920).

NB : les titres entre guillemets sont ceux indiqués par l’auteur sur les boîtes des photographies. Les éléments entre parenthèses sont les indications que nous donnons (si besoin).

L’inauguration d’un pont est l’occasion de convoquer, autour de voitures témoignant de sa solidité, militaires, administrateurs et caïds, dont l’alignement n’est troublé que par des enfants curieux au premier plan (ill. 2). Mais les photographies attestent aussi des ratés de la « modernisation » : voitures embourbées, ponts effondrés, bac naufragé illustrent le chantier marocain et les difficultés d’un processus d’aménagement heurté. On retrouve ici une particularité de la photographie amateur : Sic produit une archive visuelle personnelle, une archive de l’intime, destinée à une diffusion familiale ou amicale.

2. Visite d’un pont par les caïds (Gharb, début des années 1920).
2. Visite d’un pont par les caïds (Gharb, début des années 1920).

Les archives de la construction d’un regard : un observateur modeste

Acteur de la société coloniale, Sic en est un représentant modeste. Rompu aux conditions de vie rustique des camps militaires, il est un homme de la ruralité – les clichés rendent compte d’une familiarité avec les paysages, les techniques et les populations du monde rural marocain. Il prend ses distances avec le monde urbain et la hiérarchie militaire, dont il ne semble pas maîtriser les codes : ses clichés des manifestations officielles sont souvent volés, les cadrages ratés, les personnages flous. Pourtant, le photographe sait parfaitement saisir le mouvement, l’instantané, l’événement, il sait fondre, avec talent, son objectif dans la foule marocaine, en faire partager les fêtes, construisant un regard documentaire à la manière d’un correspondant d’un magazine illustré. Plusieurs de ses prises de vue s’organisent en véritable reportage photographique, dont il maîtrise les règles, par la scénarisation des prises de vue et la réalisation de compositions savantes. La pratique photographique de Sic accompagne une démarche d’immersion dans une société marocaine en mutation, au-delà du pittoresque et des scènes de genre. Lorsqu’il met en scène la corporation des barcassiers du Bou Regreg (ill. 3), lors de son premier séjour, il porte lui-même le costume de « chef de l’Oued » et appuie par la pose la proximité amicale qui le lie au Raïs Abdallah, maniant volontiers l’autodérision, se surnommant notamment « l’amiral du Bou Regreg ».

3. « Avec le raïs Abdallah et Ben Driss », Salé, 1912.
3. « Avec le raïs Abdallah et Ben Driss », Salé, 1912.

Le Maroc, une histoire en famille

Désiré Sic réalise une véritable collection et la classe en boîtes organisées, en séries à caractère thématique. Ces reportages à caractère familial s’apparentent à des récits de vie. Dans la construction visuelle de ces récits, l’enfant joue souvent le premier rôle. Les photographies montrent en effet l’affection des parents, l’attention portée par le père à sa petite fille, dont il exhibe fièrement la bonne santé, l’attention à l’allaitement, au corps dont dépend la lignée en devenir (ill. 4).

4. « Première semaine à notre maison de la Driba, Meknès, 1918 ».
4. « Première semaine à notre maison de la Driba, Meknès, 1918 ».

Les usages de la photographie familiale sont décisifs pour maintenir le lien avec la famille, en Provence mais aussi en Algérie, où est née sa femme Fernande, et suppléer la visite familiale. Mais, par la constitution de séries a posteriori, le père rejoue un récit imagé de la petite enfance heureuse de sa fille : en Algérie, en visite dans la famille de sa mère, à Rabat, dans les jardins de la villa coloniale de ses oncle et tante… L’enfant investit le décor de la réussite des membres les plus éminents de la famille, dont les biens rutilants font décor. Mais Désiré Sic sait aussi mettre à distance cette saga de la réussite des colons par des montages humoristiques, quand il affuble par exemple la petite fille d’un casque colonial et d’une pipe…
Son épouse, Fernande (ill. 5) est souvent le prétexte pour fixer le contact social, les espaces du quotidien, l’animation de la rue saisie sur le vif.

5. « Fernande seule dans les paysages où elle se trouve – 6 ».
5. « Fernande seule dans les paysages où elle se trouve – 6 ».

Cette approche recoupe les motifs communs des amateurs pratiquant la photographie au sein de sociétés de photographie ou d’excursionnistes. En effet, la documentation des scènes du quotidien, des petits métiers, des formes de l’habitat rural est loin d’être réservée à l’exotisme colonial du « bled ». Désiré Sic, au Maroc comme en Provence, agit aussi en photographe amateur urbain confronté à des ruraux, à des travailleurs manuels, dont il se distingue par sa capacité à produire une imagerie.

Les ambiguïtés de la situation photographique jouent à plein quand il s’agit à la fois de nouer du lien et de surplomber, de figer l’altérité. C’est là le paradoxe du photographe amateur de cette période : un loisir, certes, mais savant, un loisir sérieux entre motifs imposés et témoignage sensible. L’expérience coloniale donne à Désiré Sic un recul qui l’entraîne à porter sur la société qui l’entoure un regard digne d’un excursionniste urbain, au moins tant que dure l’affirmation de soi que lui donne l’aventure des séjours marocains.

Citer cet article

Laurence Americi , Aurélia Dusserre , « Le fonds Désiré Sic (1912-1934) : photographies d’amateur entre Maroc et Provence », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 01/07/21, consulté le 17/10/2021. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21616

Bibliographie

Garat, Anne-Marie, Photos de famille. Un roman de l’album, Arles, Actes Sud, 2011.

Miège, Colin, Désiré Sic, l’aventurier enraciné. Récit d’une vie dans le xxe siècle, Paris, L’Harmattan, 2020.

Miège, Colin, Le Maroc dans l’objectif du photographe (1912-1933), Casablanca, La Croisée des Chemins, 2018.

Rivet, Daniel, Le Maroc de Lyautey à Mohammed V. Le double visage du protectorat, Paris, Denoël, 1999.

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