Missions en territoires colonisés : témoignages photographiques des frères mineurs capucins à Madagascar

Sommaire

Depuis 1934, la façade de briques rouges du 32, rue Boissonade dans le 14e arrondissement de Paris abrite une communauté de frères mineurs capucins. La porte de l’ancienne chapelle du couvent ouvre aujourd’hui sur la bibliothèque franciscaine, qui accueille des chercheurs de tous horizons. C’est dans ce cadre que sont également conservées les Archives des capucins de France, parmi lesquelles sont réunies les collections privées de photographies produites et détenues par les frères de l’ordre. Ces fonds rassemblent les photographies des anciennes provinces de Lyon, Paris, Savoie, Strasbourg et Toulouse, ainsi que celles de l’Assemblée des provinciaux d’expression française et, depuis 2003, celles de la nouvelle Province de France. Des milliers de tirages positifs, négatifs sur plaques de verre et souples, diapositives, et une centaine d’albums de photographies, pour la plupart encore inédits, se trouvent ainsi dispersés entre ces différentes collections.

Le fonds photographique de la mission malgache

En 1932, trois frères mineurs capucins de la Province d’Alsace sont affectés à la supervision de la mission catholique à Madagascar. Nommée dans cette fonction par la Sacra Congregatio de Propaganda Fide (actuelle Congrégation romaine pour l’évangélisation des peuples), la communauté capucine remplace celle des Pères du Saint-Esprit, établie à Nosy Be depuis 1879. Le territoire couvert par la mission capucine se superpose à celui de la colonie française de Madagascar et dépendances, installée depuis 1897. Il s’étend en particulier sur la région d’Ambanja, l’île de Nosy Be et l’archipel des Comores.

Dans le quotidien réglé et itératif des religieux, le départ en mission est un événement particulièrement exaltant et donne lieu à une abondante production photographique. Ainsi, parmi les fonds conservés aux Archives des capucins de France, se trouve un corpus dédié à la mission de Madagascar des frères mineurs capucins de l’ancienne Province d’Alsace (Fonds de l’ancienne Province de Strasbourg). Trente albums et des centaines de tirages relatent en images le quotidien de la mission des religieux capucins, depuis le départ de France des premiers missionnaires en 1932, et jusque dans les années 1990. Les photographies témoignent de l’expérience personnelle et subjective des missionnaires en terre coloniale, et donne à voir le hors-champ des photographies officielles des missions d’évangélisation. Leur dépôt au sein des Archives des capucins de France, à une date inconnue de la seconde moitié du xxe siècle, permet aujourd’hui une lecture renouvelée de ces photographies intimes.

Les albums de photographies du père Thadée Traband d’Haguenau

Au sein des collections photographiques de la mission malgache, une série d’albums se distinguent par le soin apporté à leur élaboration. Cet ensemble de cinq albums est l’œuvre du père Thaddée d’Haguenau (Georges Traband, 1911-1991), capucin de la Province d’Alsace, envoyé en mission à Madagascar en 1938. Ces objets personnels semblent, à la lecture de leur dédicace, tous avoir été adressés au cercle restreint des communautés de capucins d’Alsace, en vue de faire connaître la vie et l’étendue de la mission. Le 10 mars 1939, le père Thadée explique son travail en ces termes :

Voici les photos recueillies lors de votre mission. Il manque encore beaucoup de choses pour donner une vue d’ensemble de la vie et des activités de la «Grande Île». Ce n’est pas non plus un travail scientifique, de nombreuses photos ont été collées « au petit hasard ». En fait, elles ne sont destinées qu’à contribuer à l’idée missionnaire des Pères et du clergé. Si cela réussit, avec votre aide et la bénédiction de Dieu, je me considère chanceux.

Le père Thadée réunit ainsi en albums des photographies exécutées par un auteur anonyme, et les accompagne d’illustrations et de textes de sa propre main. Il décrit toutes les spécificités de Madagascar et particulièrement les tribus autochtones ainsi que la faune et la flore. Les images qu’il sélectionne pour composer ses albums témoignent notamment de l’objectif fédérateur de l’apostolat, qui réunit la famille chrétienne universelle.

À l’occasion du départ en mission, le voyage en lui-même est déjà perçu comme une «aventure» pour les religieux qui, dans bien des cas, vivaient jusqu’alors cloîtrés. Dès lors, le récit photographique commence souvent par le trajet en bateau de plusieurs semaines, et témoigne du fort enthousiasme des religieux pour le voyage. Deux albums du père Thadée, datés de 1938, relatent le voyage qui le conduit, accompagné de deux autres missionnaires, de Marseille à Nosy Be. Les photographies documentent les différentes étapes de l’expédition et le déroulement de la vie à bord du paquebot. Ces albums prennent ainsi la forme de carnet de voyage et font le récit jour après jour des temps forts de la traversée (ill. 1).

1. Père Thadée d’Haguenau (Georges Traband, 1911-1991), sans titre [Les missions à Madagascar], 1938, album de photographies, ACF-Fonds de Strasbourg, GF 13, no 11, p. 12.
1. Père Thadée d’Haguenau (Georges Traband, 1911-1991), sans titre [Les missions à Madagascar], 1938, album de photographies, ACF-Fonds de Strasbourg, GF 13, no 11, p. 12.

Par son intermédialité, associant photographie, dessin et texte, l’album nourrit les informations livrées par la seule prise de vue. Le dessin répond à la photographie mise en regard et figure ici le hors-champ que regarde le missionnaire depuis le pont du bateau.

Les trois autres albums sont quant à eux consacrés à la définition des contours de la mission. Ils dressent notamment l’inventaire des différentes stations de la Préfecture apostolique d’Ambanja, et des nombreuses fiangonana, églises érigées par les capucins. La mise en image de la mission permet notamment d’insister sur l’intégration des religieux dans les paysages étrangers. Cette appropriation territoriale est encore visuellement renforcée par le port du chapeau colonial par les religieux, signe de reconnaissance des empires coloniaux européens (ill. 2).

2. Anonyme, Rade de Hell-Ville, 1938, tirage argentique ; détail de père Thadée d’Haguenau (Georges Traband, 1911-1991), sans titre [Grande Comore], 1938, album de photographies, ACF-Fonds de Strasbourg, GF 7, no 1, p. 5.
2. Anonyme, Rade de Hell-Ville, 1938, tirage argentique ; détail de père Thadée d’Haguenau (Georges Traband, 1911-1991), sans titre [Grande Comore], 1938, album de photographies, ACF-Fonds de Strasbourg, GF 7, no 1, p. 5.

Empruntant notamment des motifs à l’iconographie du portrait de voyage de la période romantique, ces photographies intimes mettent en scène le missionnaire sous les traits de l’explorateur à la découverte de terres inconnues. Les obstacles, les pannes et les rencontres qui composent ces explorations sont traités en particulier, et manifestent un certain « amusement » à vivre de telles expériences (ill. 3).

3. Père Thadée d’Haguenau (Georges Traband, 1911-1991), sans titre [Vie en mission Madagascar], 1939, album de photographies, ACF-Fonds de Strasbourg, GF 7, no 3, p. 10.
3. Père Thadée d’Haguenau (Georges Traband, 1911-1991), sans titre [Vie en mission Madagascar], 1939, album de photographies, ACF-Fonds de Strasbourg, GF 7, no 3, p. 10.

Les albums de la mission à Madagascar composés par le père Thadée, loin des discours officiels de la photographie coloniale, livrent la considération personnelle du religieux sur le territoire de la mission. Leur narration développe l’imaginaire du voyage, vécu par le religieux comme une quête spirituelle autant qu’une démarche introspective. Destinés à une audience privée, formée par les capucins de l’ancienne Province d’Alsace, les albums les invitent à vivre le voyage par procuration. Exécutées par les praticiens amateurs que sont les religieux eux-mêmes, les photographies portent les imperfections d’un regard non professionnel, et jouent particulièrement sur le registre émotionnel afin de rallier la communauté de chrétiens à l’œuvre apostolique en terres étrangères.

Citer cet article

Fanny Brülhart , « Missions en territoires colonisés : témoignages photographiques des frères mineurs capucins à Madagascar », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 24/06/21, consulté le 17/10/2021. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21608

Bibliographie

Gangnat, Émilie, « Une histoire de la photographie missionnaire à travers les archives de la Société des missions évangéliques de Paris (1880-1971) », thèse de doctorat, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2011.

Lenoble-Bart, Annie (dir.), Missionnaires et églises en Afrique et à Madagascar (xixe-xxe siècles) : anthologie de textes missionnaires, Turnhout, Brepols, 2015.

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