Les idoles amérindiennes et les religieux européens

L’évangélisation des peuples d’Amérique s’accompagne de l’éradication de toutes les manifestations de leurs croyances anciennes vues comme des émanations du diable. Les religieux détruisent les temples et les sanctuaires, et recherchent tous les objets de culte et les représentations des divinités précolombiennes pour les jeter dans le feu. Cependant, les Indiens savent déployer des stratégies pour les protéger. C’est la limite de cette lutte contre les idoles.

Idoles de Amérindiens, province d'Antioquia, aquarelle d’Henry Price, 1852, Bibliothèque nationale de Colombie.
Idoles de Amérindiens, province d'Antioquia, aquarelle d’Henry Price, 1852, Bibliothèque nationale de Colombie.
Sommaire

Dans sa volonté de convertir les peuples à la « vraie foi » et de satisfaire à son dessein universel, l’Église catholique romaine, s’appuyant sur le zèle des missionnaires et secondée par le bras séculier, a mené une lutte impitoyable contre toutes les manifestations ou traces de religion qui pouvaient demeurer chez les peuples païens, et entretenaient, selon elle, le souvenir des « fausses croyances », et risquaient même de corrompre le christianisme naissant dans les cœurs des nouveaux convertis en les induisant dans l’erreur. Elle s’en prit en particulier aux idoles, c’est-à-dire dans la tradition chrétienne à toutes les représentations de fausses images, et donc aux divinités païennes. L’évangélisation s’accompagne souvent, sinon toujours, d’une lutte contre les idoles.

La découverte des peuples d’Amérique à la fin du xve siècle a inauguré une vaste campagne d’évangélisation de la part des monarchies ibériques. Les missionnaires entendent éradiquer toutes les manifestations des « superstitions » précolombiennes qui sont vues comme des émanations du diable. Ils jettent à bas temples et sanctuaires, et se mettent en quête des idoles pour les détruire. En Nouvelle-Espagne, ils recherchent les statues en bois, en pierre ou en terre cuite des divinités, les pierres précieuses ou chalchiuitl, les tlaquimilolli ou paquets sacrés, les manuscrits indigènes ou « peintures » comme les appellent les Espagnols, où apparaissent les dieux indiens, et même les objets en rapport avec les cultes et les sacrifices comme les récipients (des calebasses), les mantas peintes, les parures de plumes, les tambours… Mais l’emprise du sacré indigène peut s’avérer bien plus vaste. Au Pérou, les huacas englobent tout ce qui est en rapport avec le sacré comme un lieu, un élément de paysage, une colline, une lagune, un ruisseau, un arbre, une grotte ou un objet.

La lutte contre les idoles

En certains endroits, l’éradication de l’idolâtrie est concertée. À Mexico, le licenciado Alonso de Zuazo mène la lutte contre les idoles. Non loin de là, sur la lagune, à Tetzcoco, le 1er janvier 1525, trois frères franciscains investissent les « maisons des démons » pour en chasser les idolâtres. Tout village traversé par les religieux voit son lot d’idoles détruites. Ils bénéficient de précieux auxiliaires comme ces jeunes convertis, souvent des enfants et des adolescents qu’ils accueillent dans les écoles de leurs couvents pour les former et leur donner un peu d’éducation chrétienne et qui, enthousiastes, les initient en retour au monde indigène dont ils possèdent de par leur naissance quelques clés. Ils s’appuient aussi dans les villages sur des Indiens qu’ils ont chargé de surveiller et de guider la petite communauté en leur absence.

Face aux autorités, les Indiens nouvellement convertis développent plusieurs types de stratégies. Certains livrent aux missionnaires les idoles de leur village comme cela leur est demandé pour satisfaire leurs nouveaux maîtres et se concilier leurs grâces. D’autres, en revanche, cachent les idoles dans des grottes ou dans un autre lieu un peu à l’écart du village. Les Indiens ont rapidement compris les enjeux que représentaient les statues et les objets de culte anciens. Aussi les déplacent-ils fréquemment afin qu’ils ne soient pas découverts. Les idoles du village mixtèque de Yanhuitlan vont d’estancia en estancia en 1544. Les gardiens qui, à tour de rôle, en assurent la garde, occupent une place importante dans ce dispositif, de même que les prêtres, les papas, détenteurs du savoir, des pratiques et des rituels de la religion traditionnelle, qui animent et incarnent cette résistance. Parfois, les Indiens bénéficient de complicités espagnoles afin de soustraire les idoles à la vigilance des clercs. Quelques encomenderos se montrent particulièrement tolérants en matière religieuse tant que les Indiens leur fournissent la main-d’œuvre dont ils ont besoin. Ils vont même parfois jusqu’à abriter dans leur maison les idoles du village pour qu’elles ne soient pas découvertes par les religieux. Dans la première moitié du xvie siècle, les religieux savent aussi se faire accommodants afin de ne pas brusquer les Indiens profondément attachés à leurs pratiques, tant que celles-ci demeurent discrètes et pacifiques. Les cultes sanglants sont en revanche sévèrement poursuivis, du moins quand ils sont connus des autorités et conduisent à des procès inquisitoriaux.

Les raisons qui décident de l’attitude des Indiens sont bien difficiles à établir mais il faut noter que la présence espagnole ou religieuse, et le caractère même des missionnaires jouent un rôle important.

Les limites de la lutte contre les idoles

L’attitude des Indiens est dans bien des cas plus nuancée qu’il n’y paraît. Si les Indiens contentent en bien des cas les religieux en leur livrant des idoles, ils ont bien soin d’en garder secrètement une partie chez eux pour qu’elles échappent à la destruction. Les Indiens d’Izucar distillent les idoles par petits groupes aux religieux afin de les ménager au début des années 1530. Mais ils ne les donnent pas toutes. En pays zapotèque, en 1538, le père Juan Martin réclame les idoles de Coatlan aux caciques du lieu. Ces derniers se réunissent avec de nombreux principales pour étudier la demande du père, et décident de réunir les dites idoles et d’en faire deux groupes. Ils ne donnent en fait au père que les idoles mineures en signe de leur bonne foi et portent les autres dans un premier temps chez un des caciques, don Alonso, puis dans les montagnes où elles sont gardées par quatre papas. Les Indiens n’hésitent pas à fabriquer de nouvelles idoles pour pouvoir les remettre aux Espagnols et éviter ainsi les mauvais traitements.

Quand les jésuites arrivent en Amérique, ils ne peuvent que constater la présence de l’idolâtrie et fustigent les ordres missionnaires qui les ont précédés. Ils dénoncent dès 1572 la trop grande tolérance dont font preuve les religieux en Nouvelle-Espagne. Le nouvel archevêque de Mexico fait de la bonne éducation chrétienne des Indiens un des axes de sa politique. Ils portent l’orthodoxie de la Contre-Réforme et de nouvelles exigences afin de faire des Indiens de vrais chrétiens. Au Pérou, de vastes campagnes d’éradication de l’idolâtrie des Indiens sont menées au début du xviie siècle. Malgré tous les efforts déployés par les autorités, les Indiens tiennent à ces objets de leur passé qui figurent leur histoire. Leur profond attachement à leurs croyances, qui définissent en grande partie leur identité, se manifeste à de nombreuses reprises durant l’époque coloniale et anime des mouvements de résistance à la domination espagnole.

Citer cet article

Éric Roulet, « Les idoles amérindiennes et les religieux européens », Encyclopédie pour une histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 10/09/20, consulté le 26/11/2020. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21410

Bibliographie

Archivo general de la Nacion, Mexico, ramo inquisicion.

Benavente Motolinía, Fray Toribio de, Historia de los Indios de la Nueva España, éd., introduction et notes de G. Baudot, Madrid, Castalia, 1985.

Duviols, Pierre, La lutte contre les religions autochtones dans le Pérou colonial, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2008.

Roulet, Éric, L’évangélisation des Indiens du Mexique. Impact et réalité de la conquête spirituelle au xvie siècle, Rennes, PUR, 2008.