Le musée d’ethnographie du Trocadéro : un musée colonial ?

Le 24 décembre 2020, le président de la République promulgue la loi no 2020-1673 relative à la restitution de biens culturels à la république du Bénin (publiée au Journal officiel no 312 du 26 décembre 2020). Ces œuvres (vingt-six pièces au total), saisies par le général Alfred-Amédée Dodds lors de la conquête d’Abomey, avaient été offertes en tant que trophées de guerre au Musée d’ethnographie du Trocadéro (MET) entre 1893 et 1895. Cet exemple illustre la façon dont le contexte colonial a structuré les modalités d’enrichissement des collections des musées et les modes de représentation de l’altérité au cours de la seconde moitié du xixe siècle et au début du xxe siècle. Des relations asymétriques de pouvoir sous-tendaient la production et la mise en exposition des connaissances, le musée contribuant ainsi à l’entreprise de légitimation de la domination coloniale.

Carte postale du palais du Trocadéro lors de l’exposition universelle de Paris, en 1900.
Carte postale du palais du Trocadéro lors de l’exposition universelle de Paris, en 1900. Source : Library of Congress.
L’entrée du musée ethnographique au palais du Trocadéro, en 1882. Gravure extraite du Monde illustré, 6 mai 1882.
L’entrée du musée ethnographique au palais du Trocadéro, en 1882. Gravure extraite du Monde illustré, 6 mai 1882. Source : Gallica.
Sommaire

De la différence raciale à la diversité culturelle

Le MET doit sa naissance à deux manifestations conjointes : le Muséum ethnographique des missions scientifiques (1877) – dans lequel étaient exposées les collections rapportées essentiellement du Mexique et du Pérou dans le cadre de missions archéologiques et ethnographiques financées par le ministère de l’Instruction publique – et l’exposition universelle de 1878, installée au palais du Trocadéro. La singularité de ce musée, ouvert en 1882, réside dans la réunion en un même lieu et dans un même cadre conceptuel d’objets extra-européens et d’objets issus de sociétés européennes traditionnelles, y compris la société française. Pour Ernest-Théodore Hamy, premier directeur du musée, l’ethnographie englobait « l’étude de toutes les manifestations matérielles de l’activité humaine ». L’étendue considérable du champ ethnographique à la fois du point de vue spatial et du point de vue temporel s’accordait avec le cadre théorique de l’évolutionnisme anthropologique, centré sur l’explication de l’origine et de l’évolution des cultures et des sociétés à l’aide de la méthode comparative. Les productions matérielles, notamment les objets, étaient perçues comme les indices d’un stade d’évolution et les témoignages de modes de vie qu’on supposait en voie de disparition. Les différences culturelles entre peuples et au sein de l’humanité étaient expliquées par la notion de race (renvoyant à cette époque aux caractères physiques, notamment anatomiques, considérés comme permanents et aux aptitudes intellectuelles incarnées dans la culture) ; la présentation conjointe de types ethniques et d’objets démontrait l’interdépendance entre races et cultures. Par l’ordonnancement des collections selon un double classement (ordre géographique suivi par la nature et l’usage des objets), par la mise en ordre des objets en séries formant des suites intelligibles et par le dispositif muséographique (mêlant vitrines, panoplies et mannequins), le MET rendait visibles le progrès de l’humanité et la marche vers la civilisation occidentale.

À la hiérarchie raciale et culturelle sous-jacente au postulat évolutionniste, Paul Rivet, directeur du MET en 1928 puis du musée de l’Homme à partir de 1938, oppose la notion de diversité culturelle avec l’accent mis sur la simultanéité (et non plus sur la succession) des cultures. L’histoire universelle diachronique cède la place, dans les dispositifs muséographiques, à une perspective synchronique et territorialisée des cultures au sein de laquelle les productions matérielles, accompagnées de cartels explicatifs incluant du texte et des images, concourent au projet de constitution des « archives totales de l’humanité ». Mettre en relief l’unité de l’espèce humaine et sa variabilité culturelle et questionner, à l’heure des fascismes naissants, la prétendue inégalité raciale et culturelle, tel est le programme scientifique et politique assigné par Rivet au MET.

L’enrichissement des collections en contexte colonial

Les collections de l’Amérique (relatives essentiellement aux civilisations précolombiennes et à l’Amérique centrale), suivies par celles de l’Europe, constituent le fonds le plus important du MET qui s’étend progressivement, au rythme de l’expansion coloniale, à l’Afrique occidentale et équatoriale et à l’Océanie. Faute de moyens financiers permettant l’achat d’objets et l’organisation de missions de collecte, le musée est surtout tributaire d’une part, des échanges et du transfert de collections provenant de diverses institutions nationales, et de l’autre, de dons de personnes gravitant dans la sphère coloniale, au rang desquels l’administrateur François-Joseph Clozel et Antoine Mattei de la Compagnie française de l’Afrique équatoriale. La provenance de ces dons issus, pour la plupart d’entre eux, d’expropriations et de conquêtes tout comme les modes de présentation des collections et leur cadre conceptuel (système de classification et processus de catégorisation) attestent des relations asymétriques de pouvoir propres à la situation coloniale.

Il faut attendre les années 1920 pour que le MET devienne un instrument de connaissance pour la politique coloniale. L’accent est alors mis sur la nécessité de combler les « lacunes » dans les collections (relatives notamment aux colonies en Asie du Sud-Est et en Afrique occidentale) et d’organiser des missions de collecte sur le terrain. D’ailleurs, la conception selon laquelle les cultures devaient être valorisées en raison de leur diversité requérait une connaissance approfondie de ces cultures que seul le travail sur le terrain pouvait fournir. Il s’ensuit la mise en place d’un réseau institutionnel et intellectuel entre le musée, les missions sur le terrain et les colonies.

Un musée colonial ?

L’argument du retard français par rapport aux autres pays européens avait été avancé, tant par les instances politiques que scientifiques, pour justifier la fondation d’un musée ethnographique. Toutefois, l’état de délabrement du MET au fil des années, en raison du manque de soutien financier des pouvoirs publics, soulève la question de sa contribution réelle à l’œuvre de propagande coloniale. Un article de la Tribune des colonies et des protectorats (1898) regrettait la primauté accordée aux peuples de l’Amérique centrale et du Mexique au détriment des « indigènes de nos colonies » et souhaitait que cette institution puisse « rendre des services à l’idée coloniale ». Si le MET n’a pas eu une influence directe sur la politique coloniale française, cette institution a fourni, aussi bien au public métropolitain qu’aux agents envoyés sur le terrain colonial, des informations sur les populations et les sociétés colonisées. Il a également nourri, en métropole, les imaginaires liés à la colonisation, tout en proposant, par le biais de sa scénographie, une représentation visuelle de la mise en ordre politique et sociale sous-jacente à la domination coloniale. 

C’est à partir des années 1920 que les liens entre champ de connaissance et légitimation coloniale se concrétisent avec la mise en place de nouvelles formes de gouvernance coloniale. Investie d’une fonction critique, l’ethnologie avait pour mission, selon Rivet, d’orienter, voire d’humaniser, la politique coloniale ; le MET était ainsi appelé à devenir un instrument de mise en valeur des sociétés colonisées en insufflant à l’administration coloniale le respect pour les diversités culturelles, ce dont témoignaient les salles de l’Afrique et de l’Asie avec un classement des objets d’abord par colonies, puis par ethnies au sein de chaque colonie. L’importance accordée sur le plan muséologique aux diversités culturelles – tant régionales que coloniales – étant en concordance avec le principe, sous-jacent à la politique coloniale, de la « plus grande France ».

Créé dans un contexte colonial, le MET devenu musée de l’Homme a traversé la décolonisation et la période postcoloniale. Cependant, loin de s’inscrire dans un processus continu, le musée de l’Homme se place, dès les années 1990, sous le signe de la fracture, si ce n’est de la refondation, donnant lieu au démembrement des collections et à de nouvelles réalisations muséales (et, par conséquent, aux changements de dénomination). C’est la définition de l’altérité qui se profile derrière ces transformations du paysage muséal depuis la seconde moitié du xixe siècle. Au MET, qui identifiait l’altérité avec les sociétés exotiques et les traditions populaires, ont ainsi succédé le musée de l’Homme, dans lequel l’altérité était associée aux sociétés exotiques et aux sociétés européennes dites traditionnelles (exception faite de la France), le musée des Arts et Traditions populaires centré sur les sociétés françaises dites traditionnelles, le Musée du quai Branly consacré aux arts et civilisations non occidentales et enfin le MUCEM, au sein duquel l’altérité épousait les contours des civilisations de la Méditerranée. Il est significatif que le nouveau musée de l’Homme, inauguré en 2015, dans son ambition de renouer avec l’héritage de Paul Rivet, avec l’accent mis sur l’unité de l’humanité et la diversité des cultures et des sociétés, ait gardé la dénomination des années 1930.

Malgré les changements de dénomination, le transfert des collections et la révision des programmes muséologiques, l’ancrage des collections du MET dans le passé colonial exige la prise en compte de la diversité et de la complexité des situations coloniales.   

Citer cet article

Nélia Dias , « Le musée d’ethnographie du Trocadéro : un musée colonial ? », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 25/01/21, consulté le 14/05/2021. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21471

Bibliographie

Conklin, Alice L., Exposer l’humanité : race, ethnologie et empire en France (1850-1950), Paris, Muséum national d’histoire naturelle, 2015 [2013].

Dias, Nélia, Le musée d’ethnographie du Trocadéro (1878-1908). Anthropologie et muséologie en France, Paris, Éditions du CNRS, 1991.

Jamin, Jean, « Introduction à Miroir de l’Afrique », dans Michel Leiris, Miroir de l’Afrique, Paris, Gallimard, 1996, p. 9-59.

L’Estoile, Benoît de, Le goût des autres : de l’exposition coloniale aux arts premiers, Paris, Flammarion, 2007.